Thème - Musée

August 29th, 2010 at 16:02 by Magali Tardivel-Lacombe

Littérature entre quatre murs

Visite du Musée de la Littérature de Melaka, Malaisie

Livre ancien en arabeBallotée pendant des siècles entre les influences islamiques, hindoues, britanniques et hollandaises, la ville de Melaka offrait une position tellement stratégique sur les mers du Sud, que les Bataves affirmaient : “La détenir permettrait de poser une main sur la gorge de Venise”. Aujourd’hui, ce passé transparaît dans les ruines du fort, la vieille église rouge, les cimetières de toutes les confessions, l’antique voilier amarré au quai du port. Des vélos-taxis surchargés de fleurs en plastique et de guirlandes lumineuses offrent aux touristes, souvent malaisiens et singapouriens, de faire un tour dans les charmantes ruelles. Et puis s’il pleut, comme c’est le cas lors de notre passage, il y a encore les musées : celui d’histoire, classique, côtoie celui, plus inattendu, des mariages, ou encore celui de l’éducation.

Vue de Melaka

Dans un bâtiment auparavant utilisé comme centre de détention des condamnés à mort pendant l’occupation japonaise, puis comme local administratif de l’Etat de Melaka, est présentée depuis 1984 la littérature malaisienne. Panneau sur les supports d'ecritureC’est du moins l’ambition qu’affiche ce musée installé sur deux niveaux. Nous avions pu le constater à la Casa de la Literatura de Lima (Pérou) : mettre en place un espace d’exposition permanente sur ce thème relève de la gageure. Ici, disons-le tout net, le résultat n’est guère convaincant.

D’un focus sur le matériel autrefois utilisé pour l’écriture (papier, lontar, plumes, encres, pupitres), on passe à une présentation détaillée du folklore oral (mythes, légendes, contes), puis à l’histoire de la littérature à Melaka même, avant d’aboutir à une succession de biographies d’auteurs malais contemporains. On pioche des anecdotes, de ci, de là, des informations éparses. Sur Abdullah bin Abdul Kadir Munshi qui, un des premiers, a donné une tournure réaliste à ses écrits. Sur les instruments de musique utilisés pour accompagner le dendang sayang, chanson populaire de Melaka. Sur les règles de versification du pantun, poème traditionnel populaire. Sur les recueils de lois de Melaka, écrits au XVe siècle sur des bases islamiques. Panneau de citations nationalistesSur les uniques exemplaires existant encore du Hikayat Hang Tuah, un récit épique du XVIIe siècle, vantant les hauts faits d’un héros durant le sultanat.

Comme à Lima, on ressent souvent la volonté sous-jacente d’unifier, à travers une histoire de la littérature, une culture nationale encore peu sûre d’elle. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si, au moment même où était discutée la création de ce musée, un autre était également en préparation, sur le thème de… l’armée ! Il faut dire que la Malaisie n’existe en tant que telle que depuis 1963. Mais ici, le désir de présenter les auteurs comme des acteurs de la construction du pays frôle l’absurde : on en apprend presque davantage sur le rôle d’Hassan Ibrahim au Département des transports routiers, ou celui de Zaiton Ketot (une des rares femmes présentées ici) aux radios et télévisions malaisiennes, que sur leur oeuvre littéraire, réduite à une liste de titres sans commentaire.

Vitrine de livresAussi saugrenu que cela puisse paraître en un tel lieu, on ne trouve aucun extrait de texte, encore moins d’analyse d’oeuvres ou de mouvements littéraires. La galerie de portraits et les vitrines de livres finissent par lasser, et nous ressortons sans avoir tout lu. Malgré les moyens visiblement conséquents qui ont été mis en oeuvre dans ce musée, n’aurait-il pas manqué un élément essentiel pour embarquer le visiteur sur les mers de la littérature : des passionnés, qui auraient eu à coeur de partager leurs connaissances ?

Peintures murales de Melaka

Peut-être que le musée virtuel en ligne s’avère-t-il plus convaincant ? Je vous laisse juger : www.virtualmuseummelaka.com.

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March 2nd, 2010 at 17:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Lima, lis-moi ! (2/2)

Suite de la visite de la Casa de la Literatura peruana à Lima, Pérou

Salle de lectureIl est frappant de voir à quel point ce musée cherche, à travers la construction d’une histoire littéraire nationale, à définir une identité péruvienne. Ce phénomène nous avait déjà marqués lors de notre visite de l’immense Musée de la Nation où, sur six étages, trois étaient consacrés à la construction identitaire du pays –pièces archéologiques, oeuvres d’art et objets artisanaux à l’appui. Ici, cette démarche transparaît dans l’effort constant de démontrer à quel point les influences indiennes et espagnoles se fondent pour aboutir à une littérature péruvienne.

Ainsi, aux XVIIe-XVIIIe siècles, le “baroque métisse” ou “baroque andin”, impulsé par la noblesse indigène coloniale, est présenté comme une forme littéraire mêlant cosmovision andine (légendes incas, emploi du quechua…) et modèles stylistiques hispaniques (versification, tragi-comique, rhétorique…). Ce synchrétisme s’observe non seulement dans l’oeuvre épique de Juan de Miramontes Zuàzola, Armas antárticas (Armes antarctiques, 1609), qui raconte la lutte contre des pirates anglais dans le Pacifique Sud, mais aussi dans les rares pièces de théâtre dont il reste une trace, comme El Pobre más rico (Le Pauvre plus riche) d’Espinosa Medrano.

LectricesAprès un XVIIIe siècle marqué, selon les auteurs des panneaux, par une production écrite essentiellement politique (par exemple l’appel à la rébellion de Guzmán, Carta a las Españoles americanos, 1787-91), le début du XIXe siècle voit apparaître le costumbrismo, présenté ici comme la première étape de la formation de la nation, avec des écrits aux thématiques locales. Là encore, il s’agit moins d’un mouvement littéraire que d’une tendance générale à décrire et critiquer la réalité sociale, souvent sur un ton satirique et humoristique, comme l’a fait Manuel Atanasio Fuentes avec El Murciélago (La Chauve-souris).

Dès lors que le Pérou se constitue historiquement comme nation, la suite de son histoire littéraire se calque étrangement sur celle de l’Europe. D’abord, un romantisme tardif, avec l’importante revue Revista de Lima. El ConspiradorPuis, une irruption des femmes sur la scène littéraire, marquée par Clorinda Matto de Turner et son Aves sin nido (Oiseau sans nid, 1889), qui dénonce l’exploitation des Indiens par les Espagnols. Enfin, un réalisme influencé à la fois par des auteurs provinciaux et des femmes comme Mercedes Cabello de Carbonera qui, dans des oeuvres comme El Conspirador (1892), critique l’appât du gain et restitue l’effervescence politique de l’époque. Si le modernisme apparaît comme le premier mouvement littéraire autonome d’Amérique du Sud, initié par le Nicaraguéen Rubén Darío, les avant-gardes s’inspirent directement de l’audace expérimentale des dadaïstes, surréalistes et autres futuristes européens.

Entre 1920 et 1940, l’indigénisme s’efforce de revendiquer et de valoriser l’apport andin à la société péruvienne. Ainsi, Enrique López Albújar présente, dans Cuentos andinos (Contes andins, 1920), une image vraisemblable de l’Indien. A partir des années 1950, on parle de “néo-indigénisme”, car si les techniques narratives et les styles ont évolué, les thèmes restent les mêmes, qu’il s’agisse de mettre en valeur les indigènes des Andes, ceux de la côte ou ceux de l’Amazonie.

Torre de libresAujourd’hui, les auteurs s’organisent nettement moins en mouvements et leurs oeuvres sont présentées pour elles-mêmes dans le musée. Mais cette initiative étatique de dédier un lieu à la constitution d’une histoire littéraire n’est pas innocente. Elle participe de la volonté de trouver ce qui, sur le territoire actuel du Pérou, unit les gens et crée une culture nationale commune. Une sacrée gageure, au vu de l’histoire mosaïque du pays, qui sort tout juste des violents déchirements d’une guerre civile. Mais finalement, l’immense tour de livres qui, mêlant ouvrages scolaires et romans de Mario Vargas Llosa, accueille le visiteur dans la première salle de la Casa de la Literatura peruana, symbolise joliment que ce qui est épars et divers peut être rassemblé en un ensemble cohérent et solide.

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February 23rd, 2010 at 06:12 by Magali Tardivel-Lacombe

Lima, lis-moi ! (1/2)

Visite à la Casa de la Literatura peruana à Lima, Pérou

Arrivés de nuit à Lima, nous avons très vite constaté qu’avec ses églises bellement éclairées, ses balcons ouvragés en bois ancien, sa Plaza de Armas agrémentée d’immenses sapins de Noël Façade de la Casa de la Literatura peruana(le Jour de l’An approchait), la capitale péruvienne ne méritait qu’à demi sa mauvaise réputation. Certes, avec 10 millions d’habitants, une circulation dense et bruyante, et une urbanisation mal gérée, c’est souvent irrespirable. Mais nous commençons à rechercher ces endroits malaimés, délaissés par les touristes : ce sont ceux qui réservent les plus belles surprises.

Ce soir-là, nous avons repéré un imposant édifice jaune bouton d’or, désigné comme la “Casa de la Literatura peruana”. Ce n’est pourtant que le dernier jour de notre séjour, avant de nous envoler pour Panama, que nous avons pris le temps de la visiter, cette Maison de la Littérature péruvienne.

Datant du XIXe siècle, l’édifice était une église, à l’origine. En 1938, cette dernière a été convertie en gare, avec la fierté d’être la première construction péruvienne utilisant le béton armé. Lecteurs dans l'ancienne salle d'attente de la gareAujourd’hui, il n’y a plus que quelques passages de trains de marchandises, mais on peut toujours s’installer sur des banquettes autour des tables de l’ancienne salle d’attente. Un lieu très agréable pour lire. Et après une visite de la Casa de la Literatura, on a sacrément envie de lire, et pas seulement de la littérature.

Le lieu, inauguré tout récemment, en octobre 2009, est pensé comme un musée, avec 16 salles, un café littéraire, une bibliothèque et un auditorium. Un musée de la littérature ? Diantre ! En France, nous connaission les bibliothèques, les authentiques maisons d’écrivains transformées en musées, les rétrospectives sur tel ou tel auteur – cette année, Albert Camus. Mais un musée, jamais vu ! Nous avons alors supposé que cela tenait peut-être à la différence d’enseignement de la littérature. En France, tout écolier a récité un poème de Victor Hugo ou Jacques Prévert, joué une scène ou deux de Molière, lu, souvent sous la contrainte, un roman d’Emile Zola. Et ce, pendant des générations. Le système scolaire péruvien s’attache peut-être moins à inculquer un “socle commun” aux élèves, ce qui rendrait donc nécessaire un musée de la littérature ?

Mais creusons encore. Les pièces du musée, qui s’enchaînent chronologiquement, n’évoquent pas uniquement la littérature, hormis les dernières d’entre elles, qui présentent des auteurs contemporains par leur biographie et des extraits de leur oeuvre ; il est également beaucoup question d’histoire. Salle d'expositionTout d’abord, Dioses y hombres de Huarochirí (Dieux et hommes de Huarochirí) est présenté comme le seul texte quechua populaire des XVIe-XVIIe siècles offrant un cadre complet et cohérent de la mythologie, des rites et de la société dans une province du Pérou antique. De même, les “crónicas mestizas” ou “crónicas andinas” présentent, à l’instar des écrits d’Inca Garcilaso de la Vega (1539-1617), fils d’un capitaine espagnol et d’une princesse inca, une vision du passé préhispanique et du présent colonial depuis la perspective de la noblesse indigène.

D’autres oeuvres évoquées paraissent elles aussi importantes non de par l’impact qu’elles ont représenté de leur temps, mais plutôt en tant que témoins d’une époque. Photo de l'inauguration de la Casa de la Literatura peruanaC’est ainsi que nous comprenons le panneau consacré à Felipe Guaman Poma de Ayala (1530?-1616?). Dans Nueva crónica y buen gobierno (Nouvelle chronique et bon gouvernement, 1615), d’ailleurs resté inédit jusqu’au XXe siècle, il présente sa vision du passé andin avant l’arrivée des Espagnols, puis une critique de l’oppression des Indiens, qui organisaient alors leur résistance contre les envahisseurs avec le mouvement “Taki Onqoy”.

A suivre…

La seconde partie de l’article continuera ce tour d’horizon de l’histoire de la littérature péruvienne, avec une réflexion sur le lien entre nation et littérature.

Verrière

Verrière du hall de la Casa de la Literatura peruana

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