Thème - Association d'éditeurs

February 7th, 2011 at 10:48 by Magali Tardivel-Lacombe

Le Superman égyptien (2/2)

Deuxième partie de la rencontre avec Sherif Bakr,

gérant de la librairie et des éditions Al-Arabi,

créateur de l’Arab Academy for Professional Publishing (AAPP) au Caire, Egypte

Entre janvier et juin 2010, chacune des trois premières sessions proposées par l’AAPP s’est constituée de 12 séances, “soit un total de 36 déjeuners !” A chaque fois, une douzaine de professionnels arabes ont assisté aux séminaires portant sur des sujets aussi variés que le marketing, la distribution, l’imprimerie, le copyright, ou encore les ressources humaines, présentés cette fois par des intervenants locaux. Déjeuner avec Sherif Bakr et des amis éditeurs“Les formations professionnelles sont très coûteuses, nous progressons donc à petits pas. Cette année, les intervenants n’étaient pas rétribués, mais j’estime que cela ne peut pas durer ainsi”. Avec une majorité de participants égyptiens, la venue d’un éditeur saoudien et de deux personnes travaillant à la fondation Al Maktoum (Dubaï), permet cependant d’espérer une plus grande résonance hors des frontières dans les années à venir.

L’écho positif qu’a rencontré l’initiative de Sherif a enhardi d’autres professionnels. Aux foires de Francfort (octobre 2009) et Turin (mai 2010), bon nombre d’éditeurs lui ont suggéré de devenir agent littéraire, même si (ou justement parce que) ce travail n’existe pas dans le monde arabe. “A Turin, toutes mes connaissances s’accordaient à dire que j’étais la personne idéale, vu que j’étais le seul éditeur arabe présent à cette foire !” Finalement convaincu et, comme toujours, enthousiasmé par cette idée toute fraîche, il a commencé à contacter quelques auteurs égyptiens et a ainsi pu constituer son premier catalogue pour le présenter à Francfort 2010. Il ne représente pour l’instant que trois titres de fiction et deux auteurs, voulant s’assurer de la stabilité du terrain nouveau sur lequel il s’avançait. “En plus, dans le monde arabe, la politique du ‘wait and see‘ a un succès fou. Du coup, ce n’était pas toujours facile de convaincre Sherif Bakr2les auteurs avant d’avoir donné des preuves tangibles de mon succès”.

Finalement, les premiers pas sont encourageants. En octobre 2010, Sherif a été très bien reçu à Francfort et a obtenu les droits pour la traduction en arabe de Running, une histoire de la course écrite par le Norvégien Thor Gotaas, et dont NORLA soutient la transcription en arabe. “Il existe beaucoup d’aides à la traduction. Au passage, je note que celles de l’Alliance Française du Caire se sont brutalement arrêtées en 2002. Ils n’organisent plus que des cours de langue et quelques concerts, c’est dommage”. Cela dit, Sherif ne se plaint pas : “Les Européens manifestent beaucoup d’intérêt pour l’édition arabe, qui leur paraît certainement exotique. Et puis ils s’imaginent toujours qu’ils pourront ‘inonder’ le grand marché arabophone. Mais je dois dire qu’ils ne sont pas réalistes ! En général, un titre qui marche bien s’écoule à 3000 exemplaires dans tout le monde arabe. Et encore, les prix sont bas, par rapport aux standards européens”.

Cela n’empêche pas Sherif de poursuivre sa double mission. Mener de front la professionnalisation des éditeurs arabes et la promotion de leurs échanges avec les éditeurs d’autres régions stimulera peut-être – qui sait ? – la création de ce grand marché arabophone pour l’instant fantasmé. On chuchote que Superman est dans le coup… Un homme qui choisirait l’Histoire de Pi de Yann Martel comme livre pour l’île déserte saura certainement se tirer des situations les plus inextricables, non ?

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February 1st, 2011 at 23:11 by Magali Tardivel-Lacombe

Le Superman égyptien (1/2)

Première partie de la rencontre avec Sherif Bakr,

gérant de la librairie et des éditions Al-Arabi,

créateur de l’Arab Academy for Professional Publishing (AAPP) au Caire, Egypte

Sherif Bakr Superman“Le Superman égyptien, voilà comment on me surnomme !” affirme Sherif Bakr. Et ce n’est pas seulement parce qu’il arbore un tee-shirt aux couleurs du super-héros. C’est surtout sa folle énergie et ses incroyables projets qui le rendent digne de porter la cape rouge et le justaucorps bleu. Voyez plutôt !

Après une licence en économie et sciences politiques, le jeune homme entre directement dans l’entreprise familiale. Son père avait fondé, dans les années 1970, la maison d’édition Al-Arabi et, tant qu’à faire, une librairie et une papeterie. Après tout, dans une famille d’intrépides sauveurs du monde, pourquoi donc faire les choses à moitié ? “Mon père ne faisait pas preuve d’une ambition démesurée. Dès le début, il a su que la papeterie aiderait à financer les éditions. C’est un fonctionnement classique dans les familles d’éditeurs, comme tu l’as remarqué chez mon ami mexicain Guillermo Quijas”. Ah oui, l’homme-orchestre, vous vous souvenez ? Eh bien en voilà un autre, qui a commencé pianissimo. Enfin, en apparence seulement, car dans les coulisses, les échanges entre le père et le fils étaient plutôt menés… tambour battant ! Sherif évoque des discussions sans fin, des éclats de voix dans la nuit, une mère qui évitait de jeter dans la conversation un grain de sel qui aurait mis le feu aux poudres… “Nous étions têtus tous les deux et n’avions jamais le même avis. Ça ne nous a pas empêchés de travailler huit ans ensemble, ce qui m’a beaucoup apporté. Mon père m’a notamment appris à écouter les remarques des employés”. Au moment du décès du père, la relève était donc assurée : en 2005, Sherif reprenait le business familial.

Librairie gérée par Sherif BakrMais il y avait eu en 2004 un événement marquant dans le parcours de Sherif. Cette année-là, le monde arabe étant l’invité d’honneur de la Foire du Livre de Francfort (FBM), les éditeurs conviés avaient participé à des formations subventionnées par le Goethe Institut, le ministère allemand des Affaires étrangères et la FBM. A cette occasion, Sherif avait découvert de nouveaux thèmes de travail et, dans le même temps, réalisé que ce genre de formation n’existait pas dans le monde arabe. En quatre ans, il a donc monté, avec son ami Sherif Kassem, créateur des éditions Dar-Ein, une Arab Academy for Professional Publishing (AAPP).

Cela ne s’est pas fait en un jour. Au début, le Goethe Institut s’est directement impliqué, en invitant des professionnels allemands. “Avec eux, nous nous sommes parfois heurtés à des incompréhensions interculturelles. Par exemple, comme il n’existe pas de chaîne de distribution dans le monde arabe, notre interlocuteur de Libri [le plus gros distributeur allemand] et son interprète ont eu toutes les peines du monde à nous expliquer le processus”. Dans ces cas-là, Sherif rencontre les intervenants en amont, afin de leur expliquer les éventuelles incompréhensions de leur futur public.

Sherif BakrDans la mesure où le Goethe Institut sponsorise avant tout des événements organisés par d’autres – c’est-à-dire que son rôle n’est pas de faire, mais d’aider à faire –, Sherif a rapidement mis à l’eau sa propre barque, qu’il a menée à bon port. Il a commencé par coudre un fellowship sur-mesure pour Sherif Kassem et lui, en Allemagne. La première semaine, ils ont rendu visite, entre autres, à Libri, aux éditions Peter Mayer et Suhrkamp et à des rédactions de magazines, afin de voir comment fonctionnent la sélection des textes, le paiement des employés et des auteurs, les Volontariat (stages de longue durée)… La deuxième semaine, ils ont participé à une formation organisée par l’Akademie des deutschen Buchhandels à Munich. Forts de ce parcours édifiant, ils ont donc pu établir leur propre académie au Caire, sous le patronage de l’association des éditeurs égyptiens.

Dans le deuxième volet de cet article, vous en saurez plus sur l’AAPP, ainsi que sur le “premier agent littéraire professionnel arabe”…

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January 10th, 2011 at 12:06 by Magali Tardivel-Lacombe

Sensibiliser le public, moderniser les professionnels

Rencontre avec Lillian Nyakana au National Book Trust of Uganda (NABOTU) à Kampala

NABOTUONG de promotion de la lecture, de l’édition et de l’écriture, le National Book Trust of Uganda (NABOTU) a été fondé en 1997, à l’initiative des éditeurs ougandais qui désiraient acquérir une meilleure visibilité face aux grandes maisons anglo-saxonnes installées dans le pays. Le NABOTU prend notamment en charge l’organisation de la Semaine du Livre, qui existe depuis 18 ans. Cet événement protéiforme, intitulé en 2010 “Books enriching your life“, s’incarne dans une foire ouverte au public, la proclamation de plusieurs prix littéraires, un forum professionnel d’une journée, ainsi que des lectures avec des auteurs. Hors de Kampala, des activités sont également organisées cette semaine-là dans une quarantaine de bibliothèques publiques.

Avec un taux d’alphabétisation de 69% seulement, l’accès aux livres et à la lecture représente la priorité du NABOTU. Dans la mesure où la population ougandaise est très jeune (50% des 33 millions d’habitants ont moins de 15 ans !), on comprend que, sur les cinq employés de l’organisation, Lillian Nyakana 2l’un d’eux s’attache à plein temps au travail avec les écoles et les enfants. C’est le rôle de Lillian Nyakana. Après des études de sciences sociales, elle a d’abord travaillé pour le ministère de l’Eau et de l’Environnement, avant de rentrer au NABOTU. Quand elle raconte pourquoi elle emporterait Tom Sawyer de Mark Twain sur l’île déserte, on perçoit son goût précoce pour les livres : “J’ai découvert ce roman à l’âge de 10 ans. J’aime beaucoup la débrouillardise du personnage, son caractère taquin, à tel point que j’ai ensuite relu le livre trois fois ! Ma mère, qui a toujours été une bonne lectrice, l’avait reçu à l’école dans les années 1970. D’ailleurs, elle possède toujours l’exemplaire, parce qu’il a une couverture rigide et qu’on en a pris grand soin”.

Aujourd’hui, Lillian s’attache à transmettre ce plaisir de lire aux petits Ougandais, pour lesquels elle organise chaque année une douzaine de Children Reading Tents (Tentes de lecture pour enfants), en partenariat avec une centaine d’écoles primaires. Il s’agit de permettre aux enfants de grandir avec la lecture, quelle que soit la région où ils sont nés. “On constate une nette différence entre les zones urbaines, où l’accès aux livres est facile et varié, et les zones rurales, où l’on ne trouve à la vente presque que des livres scolaires”, explique Lillian. Ainsi, les tentes de lecture permettent aux écoliers de disposer de livres neufs, d’écouter des lectures, de travailler sur les mots. Livres jeunesse ougandaisEn parallèle, les enseignants sont mieux formés à ces activités. Jusqu’à l’année dernière, l’ONG Book Aid International fournissait pour ce programme des livres britanniques et ougandais. “J’étais un peu sceptique quant aux ouvrages qu’ils envoyaient d’Angleterre, parce qu’ils parlaient d’un quotidien européen qui n’avait rien à voir avec la vie des enfants ici”, reconnaît Lillian. Cette problématique a toutefois été réduite en cendres avec l’arrêt de la participation de Book Aid International, que Lillian explique par la crise financière. Désormais, le NABOTU acquiert donc les livres directement en Ouganda, ce qui représente malgré tout d’importantes dépenses.

Le financement de l’organisme s’avère être une question épineuse jamais résolue. En tant que membre de l’East African Book Development Association (EABDA), qui siège à Nairobi, le NABOTU recevait jusqu’en 2010 des fonds de la Swedish International Development Agency (SIDA). Or cette dernière a décidé de ne pas renouveler le contrat décennal qui permettait non seulement au NABOTU, mais aussi au National Book Development Council of Kenya et à BAMVITA en Tanzanie, de fonctionner correctement. “Ce changement nous inquiète”, avoue Lillian, “surtout que les financements complémentaires, notamment celui de l’ONG néerlandaise Hivos, sont insuffisants à eux seuls. Entretien NABOTUNous avons posé des candidatures auprès d’autres financeurs potentiels, on verra bien…” Malgré ces difficultés internes, la jeune femme estime que le livre en Ouganda a devant lui un avenir radieux. Tandis que les éditeurs et les libraires commencent à véritablement gagner leur vie avec leur activité, les gens lisent de plus en plus. Dans le même temps, l’autorat ougandais se développe, comme l’a montré en 2010, dans le cadre de la Semaine du Livre, l’envoi de plus de 70 manuscrits pour le concours dans la catégorie des auteurs encore non publiés. Lillian estime que les livres publiés en Ouganda sont de bonne qualité, ce qui leur permet d’ailleurs d’être exportés vers d’autres pays d’Afrique de l’Est, par exemple au Rwanda pour les manuels scolaires.

Ainsi qu’en témoignent les thèmes abordés lors de la dernière Semaine du Livre, l’industrie du livre ougandaise se veut en constante modernisation. Un débat a notamment permis de sensibiliser le public à la question du droit d’auteur, qui n’est protégé par la loi que depuis 2006. Les ouvrages piratés, environ 30% moins chers que les originaux, connaissent naturellement un succès florissant sur les trottoirs de Kampala. Vendeurs sur les trottoirs de Kampala“Nous avons mis en place en juin 2009 une Uganda Reproduction Rights Organization, qui devrait permettre aux auteurs et aux éditeurs de mieux connaître et faire valoir leurs droits”, souligne Lillian, “mais nous attendons d’avoir un financement pour pouvoir la mettre en route”.

Par ailleurs, en coopération avec l’association d’écrivains FEMRITE et les éditions Fountain, le NABOTU a mis sur pied en octobre 2010 un projet de numérisation d’ouvrages ougandais, dans le cadre du projet “Publishing and Alternative Licensing Models for Africa” (PALM Africa) financé par l’International Development Research Center (IDRC), un organisme canadien. Le collègue de Lillian chargé du projet, Charles Batambuze, explique : “Il s’agit d’encourager le glissement vers un régime flexible, où le détenteur des droits en cèderait certains aux usagers”. Sept titres sont d’ores et déjà disponibles en ligne. Reste à savoir si ce projet n’engendrera pas une tentation du piratage via Internet, évinçant déloyalement la campagne pour le respect des droits d’auteur…

Il semblerait que, dans les années à venir, l’Ouganda devra non seulement élargir l’accès de sa population aux livres, mais aussi encourager la diversification de sa production. En effet, les éditeurs ont actuellement tendance à se concentrer sur le scolaire, facile à placer sur le marché, puisque les écoles y affectent une bonne part des subventions qu’elles reçoivent. D’autre part, l’anglais comme langue officielle n’empêche pas la coexistence d’une cinquantaine de langues régionales dont, toutefois, une dizaine seulement sont utilisées dans l’édition. Là encore, accroître la diversité linguistique des livres se ferait au détriment des publications financièrement sûres, à savoir les titres en anglais qui se vendent et s’exportent bien, au Kenya en particulier.

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September 15th, 2010 at 16:22 by Magali Tardivel-Lacombe

Dans le ventre d’un dragon

Déjeuner avec quatre représentants de MABOPA, l’association des éditeurs malaisiens à Kuala Lumpur, Malaisie

Tours Petronas de jourPour cet entretien avec l’association des éditeurs malaisiens, le rendez-vous a été fixé chez Madam Kwan, un excellent restaurant de cuisine locale, situé dans le vaste mall au pied des fameuses tours Petronas qui, de jour comme de nuit, brillent de tous leurs feux au-dessus de Kuala Lumpur. Cette invitation à déjeuner nous honore tout autant que la présence de pas moins de quatre représentants de l’association : le président Law King Hui, par ailleurs directeur de la maison d’édition Sasbadi, le secrétaire honoraire Arief Hakim Sani, qui dirige pour sa part les éditions PTS, ainsi que deux membres du comité exécutif, à savoir Liu Hann Wen, qui travaille pour YM Haruman Jiwa et, surprise… Young Poh Loon, que nous avons rencontré la veille dans les locaux de Kohwai & Young ! Je suis impressionnée par la disponibilité dont font preuve ces personnes qui s’engagent entièrement bénévolement à MABOPA pour une période de deux ans. Et pendant ce temps, ils continuent d’exercer leur activité d’éditeurs !

A table avec MABOPA

L’association a été créée en janvier 1969, soit un an après la mise en place, suite aux recommandations de l’UNESCO, du Conseil national du Livre malaisien (MBKM). Elle compte aujourd’hui 164 membres, dont la cotisation annuelle de 500 ringgits (soit un peu plus de 120 euros) couvre l’essentiel de ses frais de fonctionnement, l’Etat n’étant impliqué financièrement que dans le MBKM. Comme il se doit, MABOPA représente et informe ses membres, dans le but de promouvoir la production éditoriale nationale. Mais les discussions avec nos quatre interlocuteurs m’a donné l’impression d’avoir affaire à une association particulièrement active et animée de la volonté de faire de la Malaisie un pays modèle en matière d’édition.

Lectrices dans la librairie MPHAvec un chiffre d’affaires annuel d’environ 1,5 milliards de ringgits (environ 370 millions d’euros) et pas moins de 16 000 titres enregistrés au dépôt officiel de la bibliothèque nationale malaisienne, l’industrie du livre semble plutôt bien se porter. Pourtant, Law souligne qu’avec une population de 26 millions d’habitants, le pays n’a pas encore atteint la proportion de 1 livre pour 1000 personnes comme le recommande l’UNESCO, soit idéalement 26 000 titres publiés chaque année. Cela dit, les statistiques montrent une nette et constante progression, de 7000 titres en 2002 à 10 000 en 2005, pour atteindre les 16 000 de 2009. Il faut cependant tenir compte du fait que les Malaisiens, en grande majorité, lisent couramment l’anglais. Par conséquent, les librairies, et notamment les grandes chaînes comme MPH et Kinokuniya, que nous avions déjà découvertes à Singapour, importent directement les ouvrages anglophones des pays concernés, le lectorat n’ayant pas besoin d’une traduction vers le malais. Peut-être ce phénomène biaise-t-il quelque peu les chiffres.

Tours Petronas de nuitMais il n’y a pas qu’une question de quotas à atteindre comme s’il s’agissait de scores. Les représentants de MABOPA se montrent parfaitement conscients du fait que la croissance du secteur du livre dépend de l’intérêt que porte le public pour la lecture. Ainsi, ils évoquent avec enthousiasme la mise en place, d’ici 2012, d’un projet de “Book City” à Kuala Lumpur. Il s’agira d’un vaste espace public comportant des librairies, des salles de réunion, des résidences d’écrivains, un centre d’information sur l’industrie du livre… Il est encore difficile d’affirmer si le lieu offrira une réelle alternative aux immenses et nombreux shopping-centers de la capitale malaisienne, mais cette initiative semble vraiment originale, d’autant qu’elle provient de l’Etat, mais sera activée par des entreprises et des associations.

Autre défi pour MABOPA, et pas des moindres : depuis 2009 et jusqu’en 2011, l’association préside l’ASEAN Book Publishers Association (ABPA). Loin de considérer la tâche comme purement honorifique, Law encourage ses confrères à observer comment travaillent les éditeurs d’autres aires régionales, et comment change le monde. “Le respect traditionnel des aînés n’a plus lieu d’être”, remarque-t-il. “Aujourd’hui, les jeunes peuvent tout à fait être meilleurs car ils savent avoir une vision globalisée, notamment grâce à l’usage d’Internet. Non seulement nous devons nous moderniser de ce point de vue, faire évoluer notre manière de penser, mais aussi tirer profit de la consolidation de l’ASEAN. C’est une zone très dynamique dans notre branche. Rien que dans le secteur de l’imprimerie, 80% des livres imprimés ici sont destinés à l’export pour le compte de maisons d’édition étrangères. Si l’ABPA pouvait promouvoir la constitution d’un marché commun du livre, avec des règles unifiées et des objectifs partagés, ce serait une vraie force”.

Nos 4 interlocuteurs de MABOPA

De gauche à droite : Young Poh Loon, Law King Hui, Liu Hann Wen et Arief Hakim Sani

Quand nous sortons de cet entretien (ravis et rassasiés !), et que nous sortons du mall, plus vaste qu’une cathédrale, les tours Petronas étincellent dans la lumière de l’après-midi. Elles symbolisent bien une Malaisie entrée de plain pied dans la modernité et l’aisance matérielle. Le pays fait figure de modèle parmi les dragons asiatiques, et le secteur éditorial semble en bénéficier pleinement, la question de l’alphabétisation étant réglée. Les enjeux se situent déjà au-delà des frontières, car le dragon repu a encore faim !

Vous pouvez lire une petite histoire de MABOPA en cliquant ici.

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July 4th, 2010 at 05:28 by Magali Tardivel-Lacombe

Le point sur l’édition indonésienne

Entretien avec Dion P. Sihotang, éditeur chez Galaxy Puspa Mega et bénévole à l’association des éditeurs indonésiens IKAPI à Jakarta, Java (Indonésie)

Dion P. SihotangEn mai dernier, Ikatan Penerbit Indonesia, l’association des éditeurs indonésiens, plus couramment appelée IKAPI, a fêté 60 années d’existence, à peine cinq ans de moins que l’Indonésie indépendante. En effet, la création d’IKAPI a suivi de près la proclamation de l’indépendance, sous l’impulsion de dix éditeurs marqués par le slogan de la jeunesse des années 1930 : “Une seule langue, un seul pays, une seule nation”. Malgré 300 ans de colonisation hollandaise, qui ont suscité l’existence de maisons d’édition bilingues, l’édition en indonésien existait bien avant 1945, avec une production concentrée sur les livres religieux et de contes. Les fondateurs d’IKAPI, sous la houlette d’Achmad Notosoetardjo, souhaitaient participer à la consolidation de l’unité nationale et attirer l’attention du gouvernement sur leur cause et leur rôle. Depuis, l’industrie du livre s’est tellement développée en Indonésie qu’IKAPI est passée de 10 éditeurs membres en 1954 à près de 1000 en 2010 (dont 300 à Jakarta), pour un pays qui compte désormais quelque 230 millions d’habitants.

Il va de soi, donc, que les enjeux ont considérablement évolué. IKAPI représente toujours les éditeurs auprès du gouvernement, mais davantage en tant que conseiller technique, par exemple dans la mise en place de politiques de promotion de la lecture, à l’école en particulier. Dans l’autre sens de cette interface, l’association des éditeurs informe ses membres sur les lois qui les concernent. Elle organise ainsi des séminaires sur les droits d’auteur, et veille à ce que les directives gouvernementales soient suivies par les éditeurs, tant en matière de programmes scolaires qu’en matière de décence. La censure frappe toujours les ouvrages considérés comme pornographiques ou allant à l’encontre de l’Islam. Célèbre illustration : Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont interdits en Indonésie.

Facade des locaux d'IKAPI a JakartaD’ailleurs, une commission d’IKAPI se concentre sur les livres religieux, qui représentent 32% des publications annuelles en Indonésie, contre 25% de fiction et non fiction, 19% de livres jeunesse et 16% de livres scolaires (chiffres IKAPI 2007). On ne compte néanmoins qu’une centaine de maisons spécialisées. Dans ce pays à majorité musulmane où ont lieu de nombreuses foires du livre islamique, beaucoup d’ouvrages religieux proviennent du Moyen-Orient. Souvent, ils ne sont même pas traduits, car les musulmans du monde entier apprennent l’arabe avec le Coran. Quand ces textes sont transposés en indonésien, la question des droits entre rarement en ligne de compte, dans la mesure où les auteurs prônent la da’wa (expansion de l’Islam) avant même de réclamer des droits d’auteur. IKAPI s’est donc donné pour mission de réduire la dépendance de l’Indonésie en matière de livres religieux importés. D’un point de vue politique, il s’agit de répandre un discours plus modéré que celui qui peut provenir de la péninsule arabique. D’un point de vue économique, cet objectif est par ailleurs présenté comme un moyen d’accroître l’activité des éditeurs locaux, ce qui, tout en faisant diminuer les importations, devrait contribuer à l’augmentation du PIB.

Car l’industrie du livre est officiellement considérée comme une source d’enrichissement national, ce qui motive l’Etat à promouvoir l’édition destinée à l’exportation. Indonesia Book Fair 2008 - Photo IKAPIAinsi, IKAPI, qui non seulement organise l’Indonesia Book Fair, mais aussi représente ses membres à l’International Publishers Association (IPA) et l’Asia-Pacific Publishers Association (APPA), ainsi que sur les stands de foires internationales (Tokyo, Le Caire, Francfort…), les encourage à produire des livres de bonne qualité, susceptibles d’intéresser les voisins de l’ASEAN, voire des marchés plus lointains, ce qui n’empêche pas l’association d’organiser par ailleurs des séminaires sur la traduction, afin notamment d’améliorer la qualité des ouvrages universitaires traduits, qui restent la référence des étudiants indonésiens.

L’internationalisation des échanges confronte par ailleurs les éditeurs à des difficultés nouvelles : si la publication de livres ne constituait pas une activité lucrative aux débuts d’IKAPI du fait d’un lectorat peu développé et de coûts de production très élevés, ce sont aujourd’hui les crises monétaires et financières qui menacent les éditeurs indonésiens. Partant de ce constat, IKAPI a mis sur pied, après la crise monétaire de 1998, la Fondation Adikarya, qui récompense les auteurs d’ouvrages jeunesse de grande qualité, tentant par là même de contre-balancer la tendance à produire des livres à moindres frais (et souvent moindre intérêt), ainsi que les “offensives” étrangères, comme celle du manga au succès croissant.

Tous ces objectifs ne peuvent cependant être atteints si les éditeurs ne reçoivent pas une formation plus professionnelle. Deux universités seulement proposent un cursus de trois années permettant d’apprendre le métier. Cela ne concerne qu’une trentaine d’étudiants par an ! Entretien avec Dion P. SihotangTous les autres éditeurs indonésiens sont des spécialistes d’un domaine qui en font des livres. D’où le rôle pivot que veut jouer IKAPI, en organisant des séminaires sur des thèmes aussi variés que la création d’une maison d’édition, l’utilisation de logiciels de mise en page, la préparation à une foire internationale, la négociation de droits, etc.

D’une association à but essentiellement représentatif, on est donc passé à un organisme professionnel aux actions bien concrètes, décidées et menées par des éditeurs bénévoles. Un pragmatisme étonnamment bien illustré par le choix de livre que ferait Dion P. Sihotang pour l’île déserte : Les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Steven R. Covey (1993 pour l’édition française chez First), un ouvrage de développement personnel qui donne des conseils pour améliorer sa vie, ses méthodes de travail, son sens relationnel…

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