La bibliothèque idéale
Vous aurez remarqué qu’à la fin de chaque interview, j’essayais de poser ma question fétiche :
“Et si vous deviez passer le restant de votre vie seul, sur une île déserte, avec un unique livre en poche… Quel livre choisiriez-vous ?”
Les réponses, allant du texte philosophique à l’ouvrage pratique, en passant par la poésie, les romans initiatiques et la science-fiction, m’ont toujours donné de précieux indices sur mes interlocuteurs.
Quant à moi, je n’ai jamais résolu cette question piège… Pendant le tour du monde, j’avais emporté L’Odyssée d’Homère, mais j’en ai à peine lu quelques pages, trop accaparée par mon travail d’écriture. De plus, je le lisais souvent à voix haute pour Jérémie qui, presque systématiquement, s’endormait, bercé par la douce Aurore aux doigts de rose… Lui, en revanche, m’a lu jusqu’au bout, par petits morceaux, Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, qui nous a nourris pendant tout le voyage.
Aujourd’hui, je reste incapable de répondre à ma propre question, hésitant entre Tous les noms de José Saramago et Le Petit Larousse… Entre autres !
Les réponses de mes interlocuteurs m’ont permis d’élaborer, dans ma tête d’abord, une bibliothèque idéale que, depuis le retour, Jérémie et moi constituons peu à peu, pour de vrai. Etonnement, elle ne s’avère pas aussi internationale que je l’aurais a priori imaginé. Quoi qu’il en soit, je voudrais aujourd’hui vous présenter cette “bibliothèque idéale” qui, en vous redonnant un aperçu des personnes rencontrées pendant ce Tour du monde des livres, me semble un joli cadeau d’au-revoir…
Les textes fondateurs
- John McGlynn, éditeur à Jakarta (Indonésie), choisit La Galigo. “Avec ses 6000 pages potentielles, cette épopée bugis serait peut-être le plus long livre du monde”.
- Pinaki Mazumdar, éditeur et libraire à Calcutta (Inde), choisit la Bhagavad Gita. “La sixième partie du Mahabharata“.
- Trasvin Jittidecharak, éditrice à Chiang Mai (Thaïlande), choisit L’Iliade d’Homère. “Contrairement à L’Odyssée, qui n’aborde que des questions familiales, L’Iliade nourrit l’appétit d’idéaux”.
- La Bible, enfin, est citée par Daniel Eduardo Arroyo, bibliothécaire à Salta (Argentine) et Rebekah Mak, imprimeuse à Singapour.
Les fictions anglo-saxonnes du XIXe siècle
- Sandra Thibodeaux, directrice du Centre des Ecrivains de Darwin (Australie), choisit Le Conte de deux cités de Charles Dickens (1859). “Quand on sait que Dickens parle de Paris et Londres en 1793, tandis que Munkara plante son roman chez les Aborigènes au XXe siècle, voyez-vous où est l’évasion et le dépaysement pour Sandra ?”
- Les Ougandais Lillian Nyakana, employée au NABOTU, et Ariho Ivan Mujorizi, libraire, choisissent tous deux, sans se concerter, Tom Sawyer de Mark Twain (1876). “Ma mère, qui a toujours été une bonne lectrice, avait reçu [ce livre] à l’école dans les années 1970. D’ailleurs, elle possède toujours l’exemplaire”.
- Alejandro Cerda, psychanalyste et éditeur à Mexico (Mexique), choisit Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (1865). “C’est peut-être l’édition rare illustrée par Dali qui aurait sa préférence, afin d’ajouter à la complexité de l’intrigue celle des images…”
Les fictions anglo-saxonnes du XXe siècle
- Walter Bgoya, éditeur à Dar Es Salaam (Tanzanie), choisit Le Vieil Homme et la Mer de Ernest Hemingway (Gallimard, 1952). “Cette histoire de patience infinie lui rappelle la sienne, sa propre course d’endurance jonchée d’obstacles”.
- Balsam Saad, éditrice et libraire au Caire (Egypte), choisit La Ferme des animaux de George Orwell (Gallimard, 1984). “Ce texte pose avec justesse la question ‘Qu’est-ce qui arrive réellement quand on pense faire les choses bien ?’”
- Sherif Bakr, éditeur et libraire au Caire (Egypte), choisit L’Histoire de Pi du Canadien Yann Martel (XYZ, 2003). “Il saura certainement se tirer des situations les plus inextricables, non ?”
- C.D. Moulton, auteur à Almirante (Panama), choisit Phoenix Tales de l’Américain Gregory Banks (Wheelman Press, 2008). “Un modèle de science-fiction”.
Autres romans
- Janet De Neefe, directrice du festival littéraire d’Ubud (Indonésie), choisit L’Amour aux temps du choléra du Colombien Gabriel Garcia Marquez (Grasset, 1987). “Répondre à la violence par de l’espoir”.
- Esther Baum-Schaller, libraire à Francfort (Allemagne), choisit Un altro giro di giostra de l’Italien Tiziano Terzani (Longanesi, 2004). “Le narrateur, atteint d’un cancer, se met en route vers d’autres civilisations, explorant les soins inventés ailleurs et découvrant par la même occasion la richesse de cultures étrangères”.
- Lauri Luciernaga, cartonera et poète à Mexico (Mexique), choisit Héros et tombes de l’Argentin Ernesto Sabato (Le Seuil, 1996). “Une histoire d’amour tourmentée”.
La poésie
- Jacques Aubergy, éditeur et libraire à Marseille (France), choisit la Mexicaine Sor Juana Inès de la Cruz. “Des poésies mystiques et intimes”.
- Mauricio Souza, éditeur à La Paz (Bolivie), choisit Cesar Cerruto. “Un poète bolivien du XXe siècle”.
- Yaxkin Melchy, cartonero et poète à Mexico (Mexique), choisit La Vida Nueva du Chilien Raul Zurita. “Un ouvrage qui reproduit une expérience fascinante réalisée par l’auteur dans les années 1990 : tracer des poèmes en nuages dans le ciel de New York”.
- Michael Goh, représentant free-lance à Singapour, choisit une anthologie internationale de poésie en anglais. “Après tout, en tant que Singapourien, j’aime cette impression d’être à la croisée des chemins”.
Les biographies
- Guillermo Quijas, éditeur et libraire à Oaxaca (Mexique), choisit la biographie de Pancho Villa par Martin Luis Guzman (1940). “Encore l’histoire d’un homme d’action !”
- Manar Badr, bibliothécaire à Alexandrie (Egypte), choisit Hypatia d’Arnulf Zitelmann (L’Ecole des Loisirs, 1990). “Païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, Hypatia finit par être assassinée”.
La philosophie
- Guido Indij, éditeur à Buenos Aires (Argentine), choisit Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari (éditions de Minuit, 1980). “J’aime bien la réponse d’Oscar Wilde, qui disait que le meilleur livre à emporter sur une île déserte était un livre tout blanc, qui serait encore à écrire”.
- Andras Berkes-Brandl, éditeur à Blackheath (Australie), choisit Ez mind én voltam egykor de Milàn Füst (1957-58). “Une sorte de journal intime philosophique, assez énigmatique et très brillant. J’en ai toujours un exemplaire sur moi”.
- Alvaro Lasso, éditeur à Lima (Pérou), choisit Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry (Gallimard, 1943). “Encore un éditeur qui n’est pas près de s’ennuyer, pas même s’il s’échouait sur une île déserte…”
Un livre pour enfants
- Dieu t’aime (Signe, 2009) de Stella Maris Stutina est cité par son propre auteur (Indonésie). “Ce livre a changé ma vie”.
Quelques ouvrages pratiques
- Dion P. Sihotang, éditeur à Jakarta (Indonésie), choisit Les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Steven R. Covey (First, 1993). “Un ouvrage de développement personnel qui donne des conseils pour améliorer sa vie, ses méthodes de travail, son sens relationnel…”
- Stuart Laurence, éditeur à Sydney (Australie), choisit l’Encyclopédie de la météo qu’il a lui-même éditée. “Pour prévoir le temps qu’il fera sur l’île”.
Une réponse culte
Bien sûr, il y a eu ceux qui ne savent pas quel livre choisir, ma réponse préférée étant celle de Kohwai, cet enfant terrible de l’édition malaisienne : “Sur une île déserte, je n’aurais pas le temps de lire, puisque je partirais à la recherche d’Eve !”
D’autres idées avec BiblioMonde…
Si vous voulez piocher d’autres idées de lectures et de voyages, je vous conseille vivement de naviguer sur le site de l’association parisienne BiblioMonde, qui propose des bibliographies, ordonnées et commentées, sur les pays du monde, sans séparer les livres d’histoire de la littérature, du tourisme, de la cuisine, de l’histoire de l’art ou des livres pour enfants. Une démarche originale, que font trop rarement les librairies et bibliothèques. L’initiateur du projet, Bruno Teissier, explique sa démarche : “L’idée m’est venue quand j’ai dû parcourir tous les rayons de la Fnac de mon quartier pour savoir ce que l’on publiait sur le Portugal, le pays où je me rendais cette année-là”.
Et vous ?
Ainsi s’achève ce blog, qui reste toutefois ouvert aux commentaires, alors n’hésitez pas !
Et vous, d’ailleurs, quel livre choisiriez-vous, si vous ne deviez n’en emporter qu’un seul sur une île déserte ?






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