Thème - Editeur

March 15th, 2011 at 21:10 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (3/3)

Où l’on remarque que les programmes de soutien au secteur du livre n’ont pas toujours l’accueil escompté, même dans le plus grand pays arabophone…

Troisième volet de l’analyse sur l’édition en Egypte (lire la première et la deuxième partie), tirée de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

Accompagnement du fameux koshary égyptienLe problème structurel de l’édition égyptienne, on l’aura compris, c’est une distribution mal organisée qui, en conséquence, rend l’accès aux livres difficile. Afin d’encourager, malgré tout, les lecteurs à acheter des livres, Suzanne Moubarak, l’épouse de l’ex-président égyptien, a lancé la campagne Reading for All. Cette initiative a permis de réduire le prix de vente des livres sélectionnés, qui sont passés d’une vingtaine de pounds en moyenne (environ 2,5 euros), à 4 pounds environ (0,50 euros). A plus grande échelle encore, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a confié à l’Academy for Educational Development (AED), ONG basée à Washington, la réalisation d’un programme de mise en place de bibliothèques dans les écoles égyptiennes. Avec 400 millions de dollars, les tirages des titres choisis s’élevaient de 40.000 à 100.000 exemplaires. Sur une page Internet dédiée à ce projet, USAID proclame : “Plus de 24 millions de livres ont été fournis aux 39.000 bibliothèques scolaires égyptiennes”.

Mais Sherif Bakr, désabusé, déplore que ces bonnes intentions aient été sapées autant par la corruption que par “la stupidité américaine”. En effet, le programme mettait en avant la nécessité de promouvoir uniquement des messages de paix et de tolérance. “Mais l’histoire n’est faite que de guerres, surtout en Egypte, qui a une si longue histoire ! USAID voulait plus de tolérance, moins de violence, moins de religion…” Sherif secoue la tête : “Vous imaginez, en Egypte : moins de religion ?” D’après lui, l’échec de ce programme s’explique aussi par un détail de fonctionnement : pour tout livre perdu ou volé, 100 pounds devaient être versés par l’instituteur responsable. Du coup, les bibliothèques de classe ont été mises sous clé…

L'éditrice et libraire Balsam SaadMalgré tout, ce programme a largement encouragé la création de livres jeunesse de qualité. L’éditrice Balsam Saad, qui nous a présenté ses éditions Al-Balsam et sa librairie jeunesse, nous raconte que, bien qu’elle n’ait rien fait spécifiquement pour ce programme USAID, elle a pu en bénéficier. “En 2006, j’avais proposé une maquette à Nahdet Misr, un important éditeur égyptien, qui publie notamment Harry Potter en arabe. Or, USAID voulait soutenir les grandes maisons d’édition travaillant en coopération avec les petites, comme la mienne”. C’est ainsi que, via Nahdet Misr, quatre titres d’Al-Balsam ont été sélectionnés, et imprimés respectivement à 8.000, 11.000, 20.000 et 40.000 exemplaires ; les plus nombreux étaient destinés aux écoles primaires, les autres aux écoles secondaires. “C’était formidable pour nous ! Dans ce cadre-là, nous avons notamment pu lancer notre ‘Harry Potter’ à nous, un roman de Tarik A. Bary, qui raconte l’histoire d’un petit garçon qui peut parler aux objets… L’auteur pense déjà au deuxième tome, c’est dire !”

Quant aux éditions Book House, deux de ses titres ont été retenus pour ce projet USAID, et ont chacun été imprimés à 32.000 exemplaires. “Bien sûr, cela m’a encouragée”, raconte Heba Salama. “J’ai profité de ce climat favorable pour monter d’autres collections pour enfants, notamment des biographies illustrées de gens célèbres : Marco Polo, Marie Curie… Sur les 3.000 exemplaires de chaque titre, 1.500 ont été achetés par la Fondation Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, basée à Dubaï. Mais depuis l’arrêt du projet USAID, les exemplaires qui restent en stock s’avèrent très difficiles à écouler…”

Biographies chez Book HouseAinsi, à l’instar peut-être de beaucoup de programmes d’aide internationale, celui-ci, en s’arrêtant, a révélé ses effets pervers. Sherif résume la situation : “Depuis USAID, tous les tarifs ont augmenté : illustrateurs, imprimeurs, designers… Et maintenant, les éditeurs égyptiens ne veulent plus entendre parler de livres pour enfants, car le marché est saturé. Vous n’imaginez pas la quantité de projets restés en souffrance dans les tiroirs !”

Ainsi, les éditeurs égyptiens que j’ai rencontrés parlent sur différents tons : d’un côté, de nombreux projets se concrétisent, depuis les librairies indépendantes jusqu’aux formations professionnelles, tandis que de l’autre, des lames de fond balaient à contre-courant ces initiatives positives, depuis l’absence d’unité du secteur jusqu’aux programmes d’aide qui, voulant trop bien faire, s’avèrent criticables… Avec ces différents sons de cloche, comment savoir si l’édition égyptienne connaît les prémices d’un envol, ou si les pieds d’argile de ce Sphinx vont continuer de s’effriter ?

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March 8th, 2011 at 12:41 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (2/3)

Où l’on s’étonne que le plus grand pays arabophone ne produise pas de best-sellers…

Deuxième volet de l’analyse sur l’édition en Egypte (lire la première partie), tirée de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

Ali Hamed_éd. SanabelPour les projets qui vagabondent hors des sentiers battus, les éditeurs égyptiens ne peuvent jamais compter sur des ventes faramineuses. Ali Hamed réussit, tant bien que mal, à contourner l’éprouvante course d’obstacles. Tout en continuant de travailler pour Dar al-Hilal (Le croissant), maison d’édition étatique fondée en 1892 et qui, pendant sa période faste (1950-70), publiait des magazines, des BD Mickey, ainsi que des classiques de la littérature égyptienne et internationale, il édite désormais, aux éditions Sanabel (Grains de blé), les livres qu’il aime et choisit lui-même. Il fait tout, tout seul : l’édition, la mise en page, l’impression. Du coup, son catalogue est mince mais sélectionné avec minutie : Jack London, Raouf Moussad (journaliste égyptien), Marquez… De même, il a publié Moi et le Japon de Ragai Wanis, un peintre et caricaturiste égyptien de 73 ans qui vit aujourd’hui en Australie ; dans ce récit autobiographique, il raconte et illustre l’année 1962, qu’il a passée au Japon. Timidement, Ali nous confie : “J’espère écouler les 3 000 exemplaires de cet ouvrage en un an. Mais c’est peut-être un peu trop ambitieux ?” Sherif Bakr le taquine : “Oui, tu es un doux rêveur…” Ils rient de concert.

Pour sa part, avec les éditions de sciences sociales Al-Arabi, Sherif n’imprime que 1000 exemplaires de chaque titre, ce qui s’avère déjà difficile à écouler en trois ans. Il utilise tous les canaux possibles pour les faire connaître : sa librairie, les universités, le mailing, Facebook… Sans oublier les foires du livre de la région, par exemple celle de Khartoum, au Soudan ; mais toutes sont grand public, donc peu d’exemplaires se vendent à cette occasion.

Moi et le Japon_Ragai Wanis_éd. SanabelLe nœud du problème semble résider dans la faiblesse du réseau de distribution, plus que dans un cruel manque d’acheteurs. Je suis stupéfaite d’entendre, de la bouche d’un éditeur comme Sherif : “Si, en tant que lecteur, vous voulez vous procurer un livre, vous pouvez attendre 24 heures… ou toute la vie ! En Egypte, il n’y a aucun moyen fiable de savoir où trouver un titre”. Jusqu’à il y a six ans, il n’existait pas de librairie indépendante dans le pays, hormis quelques petites boutiques qui, souvent couplées à une maison d’édition (comme c’est le cas d’Al-Arabi), vendaient aussi des magazines et des bonbons. Depuis des lustres, également, des vendeurs d’occasion travaillent à même les trottoirs. La grande librairie indépendante Diwan, où flotte un étonnant parfum d’Europe, était donc la première du genre au Caire. “De plus, Amazon n’existe pas dans le monde arabe”, souligne Sherif. “Pour la vente de livres sur Internet, on ne dispose que de quelques petits sites. En fait, les Egyptiens ne font pas confiance à Internet”.

Dans cette situation, on comprend qu’une maison de sciences humaines comme Al-Arabi n’ait pas de best-seller à son actif. “Mais je ne m’en plains pas”, remarque l’éditeur. “En fait, je dirais même qu’un éditeur à succès n’a pas de chance, parce qu’il ne reçoit pas davantage de retombées économiques. Son livre sera simplement piraté à plus grande échelle, voilà tout !” Cette parenthèse soulève d’emblée un autre problème, celui de l’absence de couverture légale : il y a encore deux ou trois ans, les éditeurs ne signaient pas de contrats avec leurs auteurs ! Maintenant que ces derniers sont davantage conscients de leurs droits, ils n’hésitent pas à intenter des procès contre certains éditeurs. Publications de Al-Arabi“Moi-même”, raconte Sherif, “je ne cesse de rajouter des clauses aux contrats d’auteur, ce qui ne m’empêche pas en ce moment d’avoir deux procès sur le dos”. Ali prend alors la parole : “En Egypte, il existe quatre traductions différentes des œuvres majeures de Gabriel Garcia Marquez. Elles ont été publiées sans cession des droits de traduction ! Pour les trois premières, il s’agissait d’un vol pur et simple, car les éditeurs n’étaient pas au fait des lois sur le copyright. La quatrième, c’est moi qui l’ai publiée, en demandant cette fois à la représentante d’acheter les droits pour le monde arabe. Mais la représentante a purement et simplement refusé de ‘traiter avec des voleurs’. Du coup, tant pis, j’ai quand même édité la nouvelle traduction dont je disposais. J’ai ainsi pu écouler 3 000 exemplaires de l’autobiographie de Marquez en seulement trois mois. C’est bien, mais j’aurais préféré travailler dans la légalité”.

A l’international, Sherif regrette qu’il existe trop peu de programmes de soutien des traductions depuis l’arabe. “En 2002, le succès de L’Immeuble Yacoubian [Actes Sud, 2006 pour la version française] a suscité beaucoup d’espoirs dans le milieu du livre. C’est un roman très bien écrit, qui a encouragé, dans le monde arabe lui-même, un regain d’intérêt pour la fiction arabophone contemporaine”. Une lueur d’espoir encore faible, mais qui, un jour, se métamorphosera peut-être en un soleil radieux…

Le troisième et dernier volet de ce tour d’horizon de l’édition égyptienne évoquera les projets de développement du secteur du livre, notamment le programme américain USAID…

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March 2nd, 2011 at 18:44 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (1/3)

Où l’on constate que le plus grand pays arabophone n’est pas encore un géant de l’édition…

Ce triptyque d’articles sur l’édition en Egypte est issu de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

En Egypte comme en Inde, l’association des éditeurs ne fournit aucune donnée chiffrée sur le marché du livre. Les seules informations disponibles ont été rassemblées par la Foire du Livre de Francfort. Ali Hamed_Heba Salama et Sherif BakrL’éditeur, libraire et agent littéraire Sherif Bakr affirme sans hésiter : “Les éditeurs arabes ne savent pas, ou ne veulent pas travailler ensemble, même dans l’hypothèse où le but serait de s’associer contre leurs gouvernements!” De ce fait, nos interlocuteurs égyptiens, tous rencontrés par l’intermédiaire de Sherif, ont plutôt tendance à évoquer des faits précis, des anecdotes personnelles, des ressentis individuels, qu’ils définissent souvent comme représentatifs de la situation générale. L’impression qui en ressort, c’est que la production livresque égyptienne est riche, mais que l’accès au livre reste problématique.

Non seulement les livres restent une denrée chère pour les Egyptiens, mais en outre, avance Sherif, les acheteurs acquerront plus volontiers un ouvrage qui leur permettra, par ailleurs, d’économiser : “Par exemple, puisque le cours d’informatique coûte plus cher que le manuel d’apprentissage, le manuel se vend bien”. On remarque toutefois des phénomènes de mode qui ignorent ces savants petits calculs d’homo oeconomicus. Ainsi, en 2008, les “bloggers books”, c’est-à-dire des livres issus de blogs sur Internet, avaient le vent en poupe. Livre de mode sur les foulards islamiquesDans cette lignée, I want to get Married, où Ghada Abdel Aal racontait avec beaucoup d’humour ses mésaventures amoureuses et ses tentatives de mariage, a été réimprimé six fois en 18 mois à peine, avant d’être adapté pour le petit écran. Mais comme tous les phénomènes de mode, on ne saurait prédire aux “bloggers books” un long avenir (seul ce dernier nous dira si j’avais raison de croire que cette mode serait éphémère…).

En général, les titres qui reflètent l’identité et le quotidien arabes semblent également séduire un large lectorat. Heba Salama, éditrice à Book House, a donc eu une idée de génie lorsqu’elle a imaginé un livre de mode sur les foulards islamiques : “Je voulais montrer que, même quand on porte le voile, on peut être coquette et inventive. C’est donc un beau livre dans lequel sont expliquées et photographiées différentes manières de nouer le foulard”. L’ouvrage a même été traduit en allemand, bénéficiant à sa parution du succès d’un défilé de mode organisé à la Foire de Francfort 2010 ! Plus classique, le recueil de nouvelles  Koshary (du nom d’un plat égyptien à base de de riz, lentilles, pois chiches, macaroni, le tout surmonté d’une légendaire sauce tomate et d’oignons frits) a été vendu à 6 000 exemplaires. Un succès inattendu… sauf que les nouvelles parlent de l’Egypte d’aujourd’hui. CQFD ?

Heba Salama présente ses livres

Dans le deuxième volet de ce triptyque, il sera question de projets alternatifs, de droits d’auteur et de l’éternelle question du réseau de distribution…

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February 15th, 2011 at 15:27 by Magali Tardivel-Lacombe

Du baume au coeur

Rencontre avec Balsam Saad, créatrice des éditions et de la librairie Al-Balsam au Caire (Egypte)

Balsam Saad présente un livre de ses éditionsUne nouvelle fois, il sera démontré que tous les chemins mènent au livre. On peut, comme Balsam Saad, quitter un bureau d’ingénieur pour ouvrir une maison d’édition. “Ma cousine et moi déplorions la dégradation des cours d’arabe en Egypte. Il semblerait que, quand nous étions enfants, ils étaient plus ludiques qu’aujourd’hui”, raconte la jeune femme. “Cela nous a donné envie d’éditer des livres en arabe, que les jeunes égyptiens auraient plaisir à lire”. Le succès croissant des écoles privées internationales finit en effet par faire de l’apprentissage de l’arabe le parent pauvre des enseignements face aux cours d’anglais et de français, comme une plante qui, à l’ombre d’arbres puissants, ne peut pleinement s’épanouir.

Manches retroussées, Balsam a donc d’abord défriché son propre terrain en suivant une formation de 10 jours avec les Stanford Publishing Courses for Professionals, en Californie. Logo des éditions Al-BalsamAvant même d’être lancée, elle s’inscrivait d’emblée, grâce à ce cours, dans un réseau de professionnels internationaux. Elle commence par nommer son jardin encore secret Al-Balsam, comme elle : “Mon père aime tellement le jardinage qu’il m’a donné un nom de fleur, de même que ma sœur, qui se prénomme Jasmine”. Ce choix ne reflète pas pour autant un narcissisme débordant : “Balsam, c’est facile à comprendre dans toutes les langues, ça évoque un baume. A mes yeux, un bon livre doit avoir des vertus curatives, comme une plante médicinale…”

En 2005, la jeune femme plante ses premières pousses. “Il y a toujours eu des livres pour enfants en Egypte, seuls les plus récents sont vraiment beaux”, avance-t-elle. “J’ai eu envie de faire moi aussi de beaux livres”. Dans un premier temps, freinée par son anonymat dans le milieu, elle ne parvient pas à rallier des auteurs arabophones, peu nombreux et trop souvent rattachés à d’autres maisons d’édition comme du lierre à un mur déjà solide. Qu’à cela ne tienne, elle aime aussi les langues et cultures étrangères ! “La Coccinelle mal lunée d'Eric Carle_Version arabeMême s’il serait plus simple de publier des traductions de l’anglais, je m’intéresse davantage aux autres langues : l’espagnol, le coréen, le français… J’aime la diversité”. Les livres jeunesse étrangers s’avèrent parfois épineux à traduire en arabe, comme en atteste l’anecdote que raconte l’éditrice : “Une de mes amies a dû expliquer à un éditeur américain qu’elle devrait édulcorer un dialogue de dispute entre un père et son fils, car tel quel, il risquait de choquer les lecteurs arabes, particulièrement respectueux des valeurs traditionnelles comme la famille ou la religion. L’Américain s’est montré très surpris”. Ces embûches ne freinent pas pour autant Balsam dans son élan, puisque depuis 2007, elle distribue des ouvrages étrangers sur le marché arabe.

Tout Eric Carle en arabe chez Al-BalsamPatiente vivace qui ne craint pas les petites bêtes, elle a obtenu les droits mondiaux pour publier en arabe les livres d’Eric Carle. Chenilles, coccinelles et caméléons ont donc commencé à courir de droite à gauche sur les pages. En 2006, le prix sépcial Livre jeunesse créé par Suzanne Moubarak, l’ancienne première dame d’Egypte, est décerné au Caméléon Méli-Mélo (éditions Mijade, Namur, 2001, pour la version en français). Quant à La Chenille qui faisait des trous (Mijade, 1999), elle est déjà en réimpression : le premier tirage de 3000 exemplaires –un minimum de rentabilité– s’est écoulé comme une brassée de muguet un Premier Mai ! “Pour ce livre”, souligne Balsam, “j’ai aussi eu envie de faire une version en braille et matières à toucher, pour que les enfants aveugles puissent en profiter tout autant que les autres”. Fabriqué en Inde par des imprimeurs rencontrés sur des foires internationales, ce livre a servi à un atelier fructueux pour enfants voyants et non-voyants à la bibliothèque d’Alexandrie. Les livres en carton sont réalisés à Hong Kong, les autres en Egypte même.

La Chenille qui faisait des trous_pour aveugles

Aujourd’hui, la maison qui emploie 8 personnes, s’est ménagée une place au soleil. Elle a réédité Ilabnaty, un texte classique de Nemat Ahmed Fouad sur la maternité, illustré de peintures très douces de Taher Abdel Azim ; un site Internet a même spécialement été créé pour promouvoir ce beau livre. Par ailleurs, Just be yourself, traduit de l’espagnol, reçoit un accueil positif tant auprès des jeunes que de leurs parents, qui y trouvent des réponses à leurs questions sur l’affirmation de soi pendant l’adolescence. Just be yourself en arabeLes projets ne manquent pas et s’épanouissent comme autant de crocus colorés sur une terre printanière. Devraient prochainement paraître des biographies de personnes célèbres à découvrir à partir de 10 ans, et une série de livres éducatifs qui débutera avec Comment fait-on un livre ?, traduit du français (éditions Tourbillon, 2009).

Même si, comme l’expliquait Sherif Bakr, le marché du livre arabophone est fractionné et manque d’un système de distribution global, Balsam considère le monde arabe comme un seul et même pays. C’est pourquoi elle acquiert toujours les droits de traduction pour la zone entière. Ensuite, afin d’y essaimer ses ouvrages, elle assiste à toutes les foires du livre de la région, mais cela reste un processus long. “Il faut créer la demande, mais j’ai bon espoir”, affirme-t-elle. En Egypte, les toutes jeunes librairies indépendantes, notamment Alef et Diwan, ouvrent depuis cinq ans de nouvelles branches et élargissent les débouchés. Une seule, toutefois, se situe hors de la région cairote. La crise financière de 2009 laisse en jachère bien des projets, mais la jeune éditrice ne perd pas le sourire pour autant. D’ailleurs, elle a elle-même ouvert, en mai 2010, une librairie jeunesse au Caire. Ce sera le sujet de mon prochain article…

Entretien avec Balsam Saad

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February 7th, 2011 at 10:48 by Magali Tardivel-Lacombe

Le Superman égyptien (2/2)

Deuxième partie de la rencontre avec Sherif Bakr,

gérant de la librairie et des éditions Al-Arabi,

créateur de l’Arab Academy for Professional Publishing (AAPP) au Caire, Egypte

Entre janvier et juin 2010, chacune des trois premières sessions proposées par l’AAPP s’est constituée de 12 séances, “soit un total de 36 déjeuners !” A chaque fois, une douzaine de professionnels arabes ont assisté aux séminaires portant sur des sujets aussi variés que le marketing, la distribution, l’imprimerie, le copyright, ou encore les ressources humaines, présentés cette fois par des intervenants locaux. Déjeuner avec Sherif Bakr et des amis éditeurs“Les formations professionnelles sont très coûteuses, nous progressons donc à petits pas. Cette année, les intervenants n’étaient pas rétribués, mais j’estime que cela ne peut pas durer ainsi”. Avec une majorité de participants égyptiens, la venue d’un éditeur saoudien et de deux personnes travaillant à la fondation Al Maktoum (Dubaï), permet cependant d’espérer une plus grande résonance hors des frontières dans les années à venir.

L’écho positif qu’a rencontré l’initiative de Sherif a enhardi d’autres professionnels. Aux foires de Francfort (octobre 2009) et Turin (mai 2010), bon nombre d’éditeurs lui ont suggéré de devenir agent littéraire, même si (ou justement parce que) ce travail n’existe pas dans le monde arabe. “A Turin, toutes mes connaissances s’accordaient à dire que j’étais la personne idéale, vu que j’étais le seul éditeur arabe présent à cette foire !” Finalement convaincu et, comme toujours, enthousiasmé par cette idée toute fraîche, il a commencé à contacter quelques auteurs égyptiens et a ainsi pu constituer son premier catalogue pour le présenter à Francfort 2010. Il ne représente pour l’instant que trois titres de fiction et deux auteurs, voulant s’assurer de la stabilité du terrain nouveau sur lequel il s’avançait. “En plus, dans le monde arabe, la politique du ‘wait and see‘ a un succès fou. Du coup, ce n’était pas toujours facile de convaincre Sherif Bakr2les auteurs avant d’avoir donné des preuves tangibles de mon succès”.

Finalement, les premiers pas sont encourageants. En octobre 2010, Sherif a été très bien reçu à Francfort et a obtenu les droits pour la traduction en arabe de Running, une histoire de la course écrite par le Norvégien Thor Gotaas, et dont NORLA soutient la transcription en arabe. “Il existe beaucoup d’aides à la traduction. Au passage, je note que celles de l’Alliance Française du Caire se sont brutalement arrêtées en 2002. Ils n’organisent plus que des cours de langue et quelques concerts, c’est dommage”. Cela dit, Sherif ne se plaint pas : “Les Européens manifestent beaucoup d’intérêt pour l’édition arabe, qui leur paraît certainement exotique. Et puis ils s’imaginent toujours qu’ils pourront ‘inonder’ le grand marché arabophone. Mais je dois dire qu’ils ne sont pas réalistes ! En général, un titre qui marche bien s’écoule à 3000 exemplaires dans tout le monde arabe. Et encore, les prix sont bas, par rapport aux standards européens”.

Cela n’empêche pas Sherif de poursuivre sa double mission. Mener de front la professionnalisation des éditeurs arabes et la promotion de leurs échanges avec les éditeurs d’autres régions stimulera peut-être – qui sait ? – la création de ce grand marché arabophone pour l’instant fantasmé. On chuchote que Superman est dans le coup… Un homme qui choisirait l’Histoire de Pi de Yann Martel comme livre pour l’île déserte saura certainement se tirer des situations les plus inextricables, non ?

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February 1st, 2011 at 23:11 by Magali Tardivel-Lacombe

Le Superman égyptien (1/2)

Première partie de la rencontre avec Sherif Bakr,

gérant de la librairie et des éditions Al-Arabi,

créateur de l’Arab Academy for Professional Publishing (AAPP) au Caire, Egypte

Sherif Bakr Superman“Le Superman égyptien, voilà comment on me surnomme !” affirme Sherif Bakr. Et ce n’est pas seulement parce qu’il arbore un tee-shirt aux couleurs du super-héros. C’est surtout sa folle énergie et ses incroyables projets qui le rendent digne de porter la cape rouge et le justaucorps bleu. Voyez plutôt !

Après une licence en économie et sciences politiques, le jeune homme entre directement dans l’entreprise familiale. Son père avait fondé, dans les années 1970, la maison d’édition Al-Arabi et, tant qu’à faire, une librairie et une papeterie. Après tout, dans une famille d’intrépides sauveurs du monde, pourquoi donc faire les choses à moitié ? “Mon père ne faisait pas preuve d’une ambition démesurée. Dès le début, il a su que la papeterie aiderait à financer les éditions. C’est un fonctionnement classique dans les familles d’éditeurs, comme tu l’as remarqué chez mon ami mexicain Guillermo Quijas”. Ah oui, l’homme-orchestre, vous vous souvenez ? Eh bien en voilà un autre, qui a commencé pianissimo. Enfin, en apparence seulement, car dans les coulisses, les échanges entre le père et le fils étaient plutôt menés… tambour battant ! Sherif évoque des discussions sans fin, des éclats de voix dans la nuit, une mère qui évitait de jeter dans la conversation un grain de sel qui aurait mis le feu aux poudres… “Nous étions têtus tous les deux et n’avions jamais le même avis. Ça ne nous a pas empêchés de travailler huit ans ensemble, ce qui m’a beaucoup apporté. Mon père m’a notamment appris à écouter les remarques des employés”. Au moment du décès du père, la relève était donc assurée : en 2005, Sherif reprenait le business familial.

Librairie gérée par Sherif BakrMais il y avait eu en 2004 un événement marquant dans le parcours de Sherif. Cette année-là, le monde arabe étant l’invité d’honneur de la Foire du Livre de Francfort (FBM), les éditeurs conviés avaient participé à des formations subventionnées par le Goethe Institut, le ministère allemand des Affaires étrangères et la FBM. A cette occasion, Sherif avait découvert de nouveaux thèmes de travail et, dans le même temps, réalisé que ce genre de formation n’existait pas dans le monde arabe. En quatre ans, il a donc monté, avec son ami Sherif Kassem, créateur des éditions Dar-Ein, une Arab Academy for Professional Publishing (AAPP).

Cela ne s’est pas fait en un jour. Au début, le Goethe Institut s’est directement impliqué, en invitant des professionnels allemands. “Avec eux, nous nous sommes parfois heurtés à des incompréhensions interculturelles. Par exemple, comme il n’existe pas de chaîne de distribution dans le monde arabe, notre interlocuteur de Libri [le plus gros distributeur allemand] et son interprète ont eu toutes les peines du monde à nous expliquer le processus”. Dans ces cas-là, Sherif rencontre les intervenants en amont, afin de leur expliquer les éventuelles incompréhensions de leur futur public.

Sherif BakrDans la mesure où le Goethe Institut sponsorise avant tout des événements organisés par d’autres – c’est-à-dire que son rôle n’est pas de faire, mais d’aider à faire –, Sherif a rapidement mis à l’eau sa propre barque, qu’il a menée à bon port. Il a commencé par coudre un fellowship sur-mesure pour Sherif Kassem et lui, en Allemagne. La première semaine, ils ont rendu visite, entre autres, à Libri, aux éditions Peter Mayer et Suhrkamp et à des rédactions de magazines, afin de voir comment fonctionnent la sélection des textes, le paiement des employés et des auteurs, les Volontariat (stages de longue durée)… La deuxième semaine, ils ont participé à une formation organisée par l’Akademie des deutschen Buchhandels à Munich. Forts de ce parcours édifiant, ils ont donc pu établir leur propre académie au Caire, sous le patronage de l’association des éditeurs égyptiens.

Dans le deuxième volet de cet article, vous en saurez plus sur l’AAPP, ainsi que sur le “premier agent littéraire professionnel arabe”…

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January 17th, 2011 at 13:05 by Magali Tardivel-Lacombe

Fontaine, je boirai de ton eau

Rencontre avec Tom Tibaijuka, gérant des éditions Fountain à Kampala (Ouganda)

Tom TibaijukaTom Tibaijuka raconte qu’il a débuté sa vie active en étant instituteur, mais que, en quête d’un métier impliquant davantage d’enjeux et de défis, il a par la suite appris sur le tas le design, l’édition, la relecture d’épreuves. “C’est comme ça que ça se passe, en Afrique !”, lance-t-il. Méthode efficace, puisque le voici désormais à la tête des éditions Fountain qui, entre l’éditorial, la production, le marketing et l’administration, emploient 50 personnes, sans oublier l’équipe spécialement dédiée à la collection touristique Tour Guide Publications.

Destiné à 80% à l’Ouganda, le catalogue de Fountain est aujourd’hui essentiellement constitué de manuels scolaires, réalisés selon les directives officielles. “On ne peut pas dire stricto sensu que l’Etat nous finance”, précise Tom. “En fait, la Banque Mondiale verse des aides à l’Ouganda, ce qui permet au ministère de l’Education, en théorie chaque année, d’acheter massivement les livres scolaires qui correspondent aux programmes, pour ensuite les distribuer gratuitement aux écoles”. Toutefois, si ce financement indirect s’arrêtait, les seules ventes individuelles ne suffiraient pas à la survie des éditions. Ainsi, la prise d’indépendance vis-à-vis de l’influence étatique constitue un enjeu majeur pour les années à venir.

Fountain1Les 20% restants du catalogue de Fountain sont exportés vers l’Europe et les pays voisins, notamment le Kenya. En accord avec la politique actuelle de développement des langues locales, les éditions s’attachent à traduire bon nombre de leurs ouvrages scolaires. “Nous demandons même à des free-lances de traduire certains livres en français, pour l’export au Burundi”, souligne Tom.

Ce large volet scolaire n’occulte pas pour autant la vocation originelle de Fountain, qui continue de publier des essais d’histoire, de sociologie, de science politique. Outre une sélection parmi les manuscrits reçus tous les jours par la poste – parfois même en provenance de l’étranger –, les éditeurs passent souvent des commandes aux auteurs. C’est le cas de Modern History of Uganda (à paraître), destiné à actualiser des travaux datant d’un demi-siècle, ou encore de Picture History, une histoire de l’Ouganda en photos, qui se vend à 1000 exemplaires par an.

Uganda - A Picture HistoryCe type de long-sellers, ajoutés aux manuels scolaires, permettent aux éditions de s’autofinancer presque complètement, même si certains travaux de recherche sont soutenus par des universités étrangères (par exemple Bergen, en Norvège). En outre, leurs ouvrages pratiques s’écoulent bien. “Comme l’Ouganda est un pays agricole, des thèmes comme les soins vétérinaires s’avèrent plutôt vendeurs”, explique Tom. “Du coup, les gens achètent ces titres non par plaisir, mais par besoin. C’est ainsi que notre livre sur l’élevage de poissons s’est vendu à 1000 exemplaires, ce qui en fait un de nos best-sellers !”

En matière de non-fiction, les lecteurs ont toutefois tendance à se faire rares, tant les informations développées dans les ouvrages se trouvent facilement sur Internet, et ce, sans débourser un centime. Paradoxalement, Tom considère cependant que les e-books ne constitueraient pas une bonne solution pour son pays, en particulier parce que les Ougandais sont encore trop peu nombreux à posséder leur propre ordinateur. Cela dit, ça n’empêche pas les éditeurs de se former et s’informer sur le sujet. Tom se montre en revanche plus convaincu par l’impression à la demande (print-on-demand, POD) : “En Ouganda, le POD est encore de très mauvaise qualité”, rappelle-t-il. “Mais comme nous avons signé un contrat avec l’African Books Collective en Grande-Bretagne, beaucoup de nos ouvrages sont imprimés à la demande à la State University du Michigan. Grâce à notre partenariat avec ce collectif, cela ne nous coûte pas trop cher, pour un résultat très satisfaisant”.

Entretien avec Tom TibaijukaPar ailleurs, Fountain travaille souvent en co-publication avec des éditions étrangères comme Zed Books ou Pluto UK, qui lui cèdent alors les droits de distribution pour l’Afrique de l’Est. Cela permet aux éditions ougandaises de composer tant bien que mal avec la concurrence directe que leur opposent des éditeurs anglo-saxons bien implantés dans la région (Macmillan, Pearson-Longman, Oxford University Press…). “Ils publient parfois sur les mêmes sujets que nous, avec les mêmes auteurs !”, soupire Tom. On comprend alors que Fountain envoie des représentants aux foires du livre étrangères : Göteborg, Francfort, mais surtout Londres, pour les questions de co-édition, et New Delhi pour la prospection des imprimeurs indiens, qui offrent des tarifs compétitifs couplés à une bonne qualité technique.

Quand, en 1988, James Tumusiime, par ailleurs fondateur du quotidien ougandais New Vision, décida de créer cette maison d’édition de sciences humaines, il la prénomma Fountain, promesse d’un prolifique jaillissement d’encre depuis de multiples plumes. En septembre 2010, alors que les éditeurs se félicitent de publier leur 1000e titre, ce qui porte à 50 la moyenne des publications annuelles, on peut dire que les espérances du fondateur n’étaient pas vaines.

Rayonnage Fountain

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December 26th, 2010 at 11:35 by Magali Tardivel-Lacombe

Le vieil homme et les étoiles (2/2)

Suite de la rencontre avec Walter Bgoya, créateur des éditions Mkuki na Nyota à Dar Es Salaam (Tanzanie)

Walter Bgoya2Dans un contexte si pénible, Walter Bgoya a fait du nom de sa maison d’édition un slogan : Mkuki na Nyota, littéralement “Une lance et des étoiles”, ressemble à un duo qui, à ses yeux, reflète autant une lutte quotidienne qu’une volonté d’aller loin, de dépasser les frontières. “Pour moi, c’est un combat jamais gagné non seulement de publier, mais aussi de me connecter au monde”, explique l’éditeur avec un peu de lassitude. “Par exemple, l’African Books Collective, que je préside, a pour but d’exporter les ouvrages de ses membres en Europe, mais son action demeure mineure, parce que les éditeurs et les distributeurs occidentaux veulent des titres qui se vendront à coup sûr, et en grandes quantités. Ce n’est pas le cas des livres africains ! D’ailleurs, je suis allé une fois à la Foire du Livre de Francfort, mais il n’est intéressant d’y assister que si on a les droits d’un ou plusieurs titres à vendre. Mais en Europe, il faut se rendre à l’évidence : personne ne s’intéresse à l’Afrique. Alors je peux faire ma route sans Francfort”.

Il souligne en outre le problème de la langue : ainsi, les ouvrages publiés en swahili ne peuvent s’exporter directement qu’au Kenya, où ils serviront avant tout à l’école, comme c’est le cas de la traduction en swahili de Une si longue lettre, roman de la Sénégalaise Mariama Bâ (Le Serpent à Plumes, 2001). Le Petit Prince en swahiliC’est notamment en pensant à ce marché potentiel que Walter, avec l’appui de l’ambassade de France qui a versé les droits d’auteur à Gallimard, a publié en juillet 2010 la version swahilie du Petit Prince, chichement illustrée en noir et blanc.

Paradoxalement, alors même qu’il constate un désamour des professionnels étrangers pour l’édition africaine, Walter Bgoya ne pourrait peut-être pas continuer son activité sans les financements extérieurs, venus d’un peu partout. La Fondation Ford a ainsi versé la somme nécessaire à l’impression de deux de ses livres d’art en anglais, Sculpture in Tanzania et Art in Eastern Africa. “Reste toutefois à effectuer le marketing, indispensable pour des ouvrages aussi onéreux, et donc particulièrement difficiles à placer sur le marché. Finalement, heureusement qu’il y a des touristes que ça intéresse !” De même, Mkuki na Nyota pourrait recevoir une aide considérable de la Canadian Organization for Development through Education (CODE, Organisation canadienne pour le Développement par l’Education), dont le programme de soutien à l’édition jeunesse permet à chaque titre sélectionné d’être acheté à 3 000 exemplaires.

Ainsi, comme beaucoup d’éditeurs luttant pour leur survie, Walter doit accepter des ouvrages qui peuvent soit servir de support financier aux autres, soit intéresser de potentiels financeurs, comme l’opuscule sur la dépression adolescente, publié grâce à l’aide de la Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ, Société allemande pour la Coopération technique), Livres d'art chez Mkuki na Nyotaou encore Under the Hawthorn Tree, un roman de Marita Conlon-McKenna sur la Grande Famine (en français : Les Enfants de la Faim, Hachette-Jeunesse, 1992), traduit en swahili avec le soutien de l’ambassade d’Irlande. On peut toutefois se demander si ce genre d’ouvrage interpellera le lectorat tanzanien… Mais au moins, c’est une manière pour Mkuki na Nyota de rester à flot, tout en continuant à étoffer un catalogue qui, par son ouverture et son éclectisme, affermit la réputation de la maison.

L’éditeur se dit par ailleurs ouvert aux nouvelles technologies, évoquant l’idée d’e-books pour enfants qui comporteraient un contenu animé. “Mais cela reste encore une utopie”, reconnaît-il, “dans la mesure où nos connaissances techniques et nos moyens financiers sont encore en retard par rapport au reste du monde”. Et puis comment distribuer des ouvrages virtuels lorsque l’accès à Internet reste difficile pour la majorité de la population ? Sans oublier que le paiement en ligne n’est encore que très peu développé en Afrique.

Ces conditions de travail et d’existence particulièrement ardues n’empêchent pas l’éditeur de mener à bien des projets qui lui tiennent à coeur, comme des contes signés de sa plume, richement illustrés. Les 1001 Nuits en swahiliIl a par ailleurs achevé l’ambitieuse publication d’une nouvelle traduction des Mille et Une Nuits, dont l’édition chez McMillan, publiée à la fin des années 1920, s’avère aujourd’hui en rupture de stock. Les huit volumes devraient connaître un bon succès, d’autant que le voile de censure qui recouvrait la première édition, distribuée par des missionnaires qui ne toléraient aucune allusion sexuelle, est désormais levé. Fort de son renom dans la région, qui encourage les auteurs est-africains à s’adresser à lui, Walter essaie de développer la fiction en swahili. Il se félicite ainsi que le roman d’Adam Shafi, Les Girofliers de Zanzibar (Khartala, 1992), s’écoule de manière régulière depuis 1999, pour déjà atteindre les 20 000 exemplaires vendus.

Comme le vieil homme d’Hemingway, Walter ne perd donc ni courage ni patience. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le nom de sa maison d’édition évoque également ses trois enfants : son fils Mkuki et ses filles, ses deux étoiles. Une manière de se convaincre secrètement de toujours garder confiance en sa bonne étoile ?

Je vous recommande de lire également le récit que Walter Bgoya a écrit à propos de son parcours avant d’être éditeur.

Walter Bgoya3

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December 18th, 2010 at 17:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Le vieil homme et les étoiles (1/2)

Rencontre avec Walter Bgoya, fondateur des éditions Mkuki na Nyota à Dar Es Salaam (Tanzanie)

Walter BgoyaSi Walter Bgoya affirme qu’il choisirait Le Vieil Homme et la Mer d’Hemingway comme livre pour l’île déserte, c’est peut-être parce que cette histoire de patience infinie lui rappelle la sienne, sa propre course d’endurance jonchée d’obstacles. Sa propre lutte, à la vie à la mort.

A la tête depuis 1972 de la Tanzania Publishing House (TPH), à l’époque détenue par l’Etat, l’homme a finalement mis sur pied sa propre maison en 1991. “Comme il y avait eu un programme d’ajustement structurel de l’OMC en 1985″, raconte-t-il, “une forte dévaluation du shilling tanzanien avait entraîné une impressionnante augmentation des coûts d’impression, doublée d’une chute vertigineuse du nombre de livres réalisés. J’ai donc dû commencer tout doucement, en mettant à profit les bons contacts que j’avais déjà avec les imprimeurs”. Encore aujourd’hui, après 38 ans de métier, Walter donne l’impression de devoir s’attaquer à des montagnes indéracinables. TPH Bookshop à Dar Es SalaamIl déplore le manque de librairies en Tanzanie, plombé par le désintérêt de l’Etat pour cette problématique : “C’est bien simple, quand on parle de livres, le gouvernement répond manuels scolaires. L’éducation doit bien entendu être une priorité, mais elle ne peut se développer au détriment des professionnels du livre, car eux aussi y contribuent, en encourageant la lecture. Or, la politique actuelle consiste à réduire le nombre d’ouvrages scolaires pour ne choisir qu’un seul titre par matière pour l’école primaire”. Une problématique dont nous avait également parlé Hobokela Magale, à l’Association des libraires de Tanzanie. “Mais il faut savoir”, rajoute Walter, “que la plupart des éditeurs tanzaniens ne survivent que grâce à ces livres-là. S’ils ne peuvent plus les écouler, c’est la faillite assurée !”

Quand on sait qu’un Tanzanien ne gagne guère plus de 80 000 shillings par mois (environ 40 euros), le coût moyen d’un livre (5 000 shillings) représente une somme colossale. Quant aux enfants, ils sont tenus d’être scolarisés entre 7 et 14 ans. Entretien avec Walter BgoyaOr, l’école primaire, quoiqu’officiellement gratuite, requiert la prise en charge par les parents de l’uniforme et de la papeterie nécessaires aux élèves. Autant dire que le livre ne constitue pas une priorité pour les ménages. A en croire un article de 1990 intitulé Bookless (”Sans livres”, un titre plus qu’éloquent…), la situation ne semble guère avoir évolué.

En outre, l’aide à l’éducation allouée au gouvernement tanzanien par la Banque Mondiale, à hauteur de 15 millions de dollars cette année, ne concerne pas uniquement les manuels scolaires : il s’agit aussi de construire des écoles, d’aménager des laboratoires de chimie, etc. Encore une fois, le livre n’occupe pas la première ligne de la liste. Quoi qu’il en soit, Walter reste soupçonneux envers les aides extérieures, certes destinées à améliorer l’accès au livre, mais traînant dans leur ombre des effets pervers peu souvent évoqués. Par exemple, le dispositif britannique Book Aid International, qui fournit gratuitement des livres à des bibliothèques, des écoles, ou encore des hôpitaux, dans 12 pays de l’Afrique sub-saharienne, ne donne finalement accès aux lecteurs africains qu’à un nombre assez réduit d’ouvrages. “Pire encore”, souligne l’éditeur, “les livres donnés par le biais de tels programmes véhiculent une culture anglo-saxonne qui n’a guère de sens en Afrique de l’Est. Et le tout, en anglais bien sûr !”

Il ajoute : “En ce qui concerne les livres de fiction, on pourrait imaginer que l’Etat en achète un certain nombre tous les ans pour approvisionner les bibliothèques. Mais ce n’est pas non plus à l’ordre du jour”. L’existence de BAMVITA, le Conseil du Développement du Livre en Tanzanie, qui a vocation à coordonner les activités des professionnels du pays, ne change pas grand-chose à cet état de fait, dans la mesure où cette association à financement privé peine à rassembler le budget nécessaire à son fonctionnement.

Dans la seconde partie de cet article, vous en saurez davantage sur Mkuki na Nyota, la maison d’édition créée par Walter Bgoya.

Leçon de lecture improvisée à ZanzibarA Zanzibar, la fille du propriétaire des bungalows où nous logeons me surprend en train de lire. Une leçon de lecture s’improvise, dans un anglais approximatif… Elle aimerait bien que je lui offre l’ouvrage !

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December 3rd, 2010 at 17:45 by Magali Tardivel-Lacombe

Le temps de lire (2/2)

Suite de la rencontre avec Demere Kitunga, co-fondatrice des éditions E&D

et créatrice du Soma Book Café à Dar Es Salaam (Tanzanie)

L’index accusateur avait pointé le problème, il restait donc à désacraliser le livre. C’est ainsi qu’en 2008, Demere a inauguré son Soma Book Café, dans un quartier résidentiel de Dar Es Salaam. Cafe litteraireElle l’a pensé et défini comme un espace agréable, comportant non seulement une petite librairie, mais aussi un jardin dont l’ombre généreuse et le café en plein air sont ouverts à tous. “C’est la première expérience de librairie-café en Tanzanie ! Je veux que les acteurs qui se mobilisent en faveur de la lecture le considèrent comme bien à eux. Du coup, on y organise des activités où le livre sert à stimuler la créativité”. Un jour, des jeunes viennent lire à voix haute leurs poèmes, un autre des étudiants bénévoles animent un atelier de musique, un autre encore une initiation au journalisme permet à des enfants de s’interviewer mutuellement sur des textes et dessins qu’ils viennent de signer. “Pour moi”, affirme Demere, “tous les moyens sont bons pour mener à la lecture. Il faut utiliser l’oral pour soutenir l’écrit. Internet est aussi un très bon outil. Nous sommes actuellement en train de développer notre site pour qu’il contienne un forum où les gens pourraient échanger leurs conseils de lecture, leurs idées…”

Toujours dans l’idée de creuser l’appétit de lecture et d’éveiller la soif d’écriture, Demere a par ailleurs mis en place un magazine littéraire bilingue (anglais-swahili), en couleurs et papier glacé, pour lequel tout un chacun peut proposer un article, pourvu que cela parle, de près ou de loin, de livres et d’auteurs. Soma MagazineCe mensuel a vocation à être distribué dans toutes les librairies du pays. Encore un défi à relever, tant le réseau des professionnels tanzaniens du livre est peu structuré, malgré l’existence de plusieurs organismes qui pourraient jouer un rôle unificateur (BAMVITA, Booksellers’ Association…). Pour l’instant, on ne le trouve donc qu’à Dar Es Salaam, et certaines institutions comme Mfuko wa Utamaduni (Fonds Culturel Tanzanien) en achètent des dizaines d’exemplaires pour les redistribuer gratuitement à des écoles.

Depuis deux ans que le Soma Book Café mixe des jus de fruits devant la librairie, son public vient principalement des vastes maisons retranchées derrière les hauts murs du quartier. Interieur de la librairie SomaTrois ordinateurs ouvrent sur l’infini d’Internet et l’intimité tranquille du jardin encourage les étudiants à y venir réviser leurs examens. Cependant, la librairie, qui devrait être le coeur battant de ce lieu, semble encore faible sur ses jambes. Le coin enfants est bien fourni en albums illustrés, mais pour le reste, on a la douloureuse impression qu’un particulier a fait don de sa bibliothèque personnelle. Beaucoup d’étagères, presque vides, présentent quelques ouvrages défraîchis posés à plat. Aux yeux de Demere, le problème vient des éditeurs : “Comme le réseau de distribution est complètement informel en Tanzanie, il faut que les éditeurs s’intéressent à nous directement pour que nous puissions passer des contrats avec eux. Leisure_Culture_LearningNous représentons certes les éditions britanniques Pambazuka, mais c’est parce qu’ils connaissent très bien le marché africain. En revanche, nous venons à peine de passer un contrat informel avec Mkuki na Nyota, qui est actuellement le plus gros éditeur tanzanien”.

En outre, si Demere se réjouit de profiter de la force financière de E&D, elle reconnaît que la librairie-café n’est pas lucrative. D’abord, il a fallu acheter les locaux, ce qui, soulagement, constitue aussi une sécurité pour l’avenir. A cela s’ajoute chaque mois le salaire des sept employés : deux libraires, un cuisinier, un informaticien à mi-temps, deux agents d’entretien et, depuis trois mois seulement, une responsable marketing. Quand on pense aux librairies anglophones du centre-ville, dont les rayonnages regorgent de romans, guides et livres de photographies à destination des nombreux touristes fortunés qui passent par là, entre un séjour à Zanzibar et un safari dans le parc du Serengeti, la comparaison fend le coeur. Dans la mesure où les libraires tanzaniens sont confrontés tant à une production éditoriale locale réduite qu’à un lectorat encore trop peu développé, l’idée de Demere est peut-être promise à un bel avenir, même s’il est encore trop tôt pour le proclamer à pleins poumons. Car ça aussi, ça prendra du temps.

Demere raconte

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