Lima, lis-moi ! (2/2)
Suite de la visite de la Casa de la Literatura peruana à Lima, Pérou
Il est frappant de voir à quel point ce musée cherche, à travers la construction d’une histoire littéraire nationale, à définir une identité péruvienne. Ce phénomène nous avait déjà marqués lors de notre visite de l’immense Musée de la Nation où, sur six étages, trois étaient consacrés à la construction identitaire du pays –pièces archéologiques, oeuvres d’art et objets artisanaux à l’appui. Ici, cette démarche transparaît dans l’effort constant de démontrer à quel point les influences indiennes et espagnoles se fondent pour aboutir à une littérature péruvienne.
Ainsi, aux XVIIe-XVIIIe siècles, le “baroque métisse” ou “baroque andin”, impulsé par la noblesse indigène coloniale, est présenté comme une forme littéraire mêlant cosmovision andine (légendes incas, emploi du quechua…) et modèles stylistiques hispaniques (versification, tragi-comique, rhétorique…). Ce synchrétisme s’observe non seulement dans l’oeuvre épique de Juan de Miramontes Zuàzola, Armas antárticas (Armes antarctiques, 1609), qui raconte la lutte contre des pirates anglais dans le Pacifique Sud, mais aussi dans les rares pièces de théâtre dont il reste une trace, comme El Pobre más rico (Le Pauvre plus riche) d’Espinosa Medrano.
Après un XVIIIe siècle marqué, selon les auteurs des panneaux, par une production écrite essentiellement politique (par exemple l’appel à la rébellion de Guzmán, Carta a las Españoles americanos, 1787-91), le début du XIXe siècle voit apparaître le costumbrismo, présenté ici comme la première étape de la formation de la nation, avec des écrits aux thématiques locales. Là encore, il s’agit moins d’un mouvement littéraire que d’une tendance générale à décrire et critiquer la réalité sociale, souvent sur un ton satirique et humoristique, comme l’a fait Manuel Atanasio Fuentes avec El Murciélago (La Chauve-souris).
Dès lors que le Pérou se constitue historiquement comme nation, la suite de son histoire littéraire se calque étrangement sur celle de l’Europe. D’abord, un romantisme tardif, avec l’importante revue Revista de Lima.
Puis, une irruption des femmes sur la scène littéraire, marquée par Clorinda Matto de Turner et son Aves sin nido (Oiseau sans nid, 1889), qui dénonce l’exploitation des Indiens par les Espagnols. Enfin, un réalisme influencé à la fois par des auteurs provinciaux et des femmes comme Mercedes Cabello de Carbonera qui, dans des oeuvres comme El Conspirador (1892), critique l’appât du gain et restitue l’effervescence politique de l’époque. Si le modernisme apparaît comme le premier mouvement littéraire autonome d’Amérique du Sud, initié par le Nicaraguéen Rubén Darío, les avant-gardes s’inspirent directement de l’audace expérimentale des dadaïstes, surréalistes et autres futuristes européens.
Entre 1920 et 1940, l’indigénisme s’efforce de revendiquer et de valoriser l’apport andin à la société péruvienne. Ainsi, Enrique López Albújar présente, dans Cuentos andinos (Contes andins, 1920), une image vraisemblable de l’Indien. A partir des années 1950, on parle de “néo-indigénisme”, car si les techniques narratives et les styles ont évolué, les thèmes restent les mêmes, qu’il s’agisse de mettre en valeur les indigènes des Andes, ceux de la côte ou ceux de l’Amazonie.
Aujourd’hui, les auteurs s’organisent nettement moins en mouvements et leurs oeuvres sont présentées pour elles-mêmes dans le musée. Mais cette initiative étatique de dédier un lieu à la constitution d’une histoire littéraire n’est pas innocente. Elle participe de la volonté de trouver ce qui, sur le territoire actuel du Pérou, unit les gens et crée une culture nationale commune. Une sacrée gageure, au vu de l’histoire mosaïque du pays, qui sort tout juste des violents déchirements d’une guerre civile. Mais finalement, l’immense tour de livres qui, mêlant ouvrages scolaires et romans de Mario Vargas Llosa, accueille le visiteur dans la première salle de la Casa de la Literatura peruana, symbolise joliment que ce qui est épars et divers peut être rassemblé en un ensemble cohérent et solide.





















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