Avoir ses vers (bien) à soi (3/3)
Troisième partie de la rencontre avec Trasvin Jittidecharak, créatrice des éditions Silkworm Books – Mekong Press à Chiang Mai (Thaïlande)
Sur une vingtaine de publications annuelles, un seul titre laisse la place à la fiction, traduite ou pas, selon l’arrivage de la marée littéraire. “En Thaïlande, peu de gens lisent pour leur plaisir”, note Trasvin. “Internet a rendu les temps de lecture encore plus courts, ce qui explique la popularité constante de la poésie et des romans à l’eau de rose sous forme dialoguée”.
Cela ne l’empêche pas de travailler cette année à un projet d’ambitieuse envergure : la traduction en anglais d’une longue épopée thaïe, The Tale of Khun Chang Khun Phaen, qui courra sur les 1500 pages de deux tomes agrémentés de quelque 400 illustrations (à paraître en novembre 2010). Les traducteurs, Chris Baker et Pasuk Phongpaichit, respectivement historien et économiste, vont apporter un regard très neuf sur cette oeuvre d’amour et de guerre, dont les Thaïlandais eux-mêmes ne connaissent que la trame, n’en ayant pour la plupart étudié que des extraits à l’école. “La Thaïlande n’a jamais été colonisée”, rappelle Trasvin. “Du coup, les Occidentaux n’ont jamais cherché à compiler les grands classiques du pays, comme ils ont pu le faire en Inde, a contrario”.
Ce projet de longue haleine influence nettement l’éditrice dans ses lectures du moment. “J’ai eu envie de relire les épopées européennes : John Milton, Homère… Cette année, avec les émeutes des Chemises Rouges, je me suis un peu réfugiée dans les livres. Mais en même temps, ça m’a fait réaliser que rien n’a vraiment changé, tant en politique que dans les relations humaines. Seulement les détails. Dans le fond, c’est vraiment dommage que les gens lisent si peu, car ils se rendraient peut-être compte de la même chose et relativiseraient la soi-disant importance de l’actualité”.
Quand je lui pose ma question fétiche sur le livre pour l’île déserte, Trasvin reconnaît se poser souvent la même question, mais changer de réponse selon l’humeur.
Aujourd’hui, elle cite donc L’Iliade, qu’elle décrit comme un texte sur l’honneur et le devoir –la séduction, aussi. “C’est un texte très violent, mais contrairement à L’Odyssée, qui n’aborde que des questions familiales, L’Iliade nourrit l’appétit d’idéaux. Je crois que ça passerait bien le temps, sur une île déserte”.
Même si, dans l’ensemble, elle se présente plutôt comme une lectrice d’essais, elle trouve que publier de la fiction s’avère tout aussi intéressant, et beau. C’est d’ailleurs de là que vient le nom de sa maison d’édition, “les livres du ver à soie” : “Si le ver à soie meurt, il permet la confection d’une merveilleuse étoffe, chatoyante et solide à la fois : c’est l’essai qui, en s’appuyant sur des faits morts car passés, tisse quelque chose de tangible. Si le ver à soie vit, en revanche, il se métamorphose en papillon, gracieux et insaisissable : c’est le roman, qui enchante, stimule l’imagination, et peut emporter très loin, en papillonnant…”









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