Pays- Thaïlande

October 9th, 2010 at 13:12 by Magali Tardivel-Lacombe

Avoir ses vers (bien) à soi (3/3)

Troisième partie de la rencontre avec Trasvin Jittidecharak, créatrice des éditions Silkworm Books – Mekong Press à Chiang Mai (Thaïlande)

Sur une vingtaine de publications annuelles, un seul titre laisse la place à la fiction, traduite ou pas, selon l’arrivage de la marée littéraire. “En Thaïlande, peu de gens lisent pour leur plaisir”, note Trasvin. “Internet a rendu les temps de lecture encore plus courts, ce qui explique la popularité constante de la poésie et des romans à l’eau de rose sous forme dialoguée”. Trasvin Jittidecharak_2Cela ne l’empêche pas de travailler cette année à un projet d’ambitieuse envergure : la traduction en anglais d’une longue épopée thaïe, The Tale of Khun Chang Khun Phaen, qui courra sur les 1500 pages de deux tomes agrémentés de quelque 400 illustrations (à paraître en novembre 2010). Les traducteurs, Chris Baker et Pasuk Phongpaichit, respectivement historien et économiste, vont apporter un regard très neuf sur cette oeuvre d’amour et de guerre, dont les Thaïlandais eux-mêmes ne connaissent que la trame, n’en ayant pour la plupart étudié que des extraits à l’école. “La Thaïlande n’a jamais été colonisée”, rappelle Trasvin. “Du coup, les Occidentaux n’ont jamais cherché à compiler les grands classiques du pays, comme ils ont pu le faire en Inde, a contrario”.

Ce projet de longue haleine influence nettement l’éditrice dans ses lectures du moment. “J’ai eu envie de relire les épopées européennes : John Milton, Homère… Cette année, avec les émeutes des Chemises Rouges, je me suis un peu réfugiée dans les livres. Mais en même temps, ça m’a fait réaliser que rien n’a vraiment changé, tant en politique que dans les relations humaines. Seulement les détails. Dans le fond, c’est vraiment dommage que les gens lisent si peu, car ils se rendraient peut-être compte de la même chose et relativiseraient la soi-disant importance de l’actualité”.

Quand je lui pose ma question fétiche sur le livre pour l’île déserte, Trasvin reconnaît se poser souvent la même question, mais changer de réponse selon l’humeur. Facade des editions SilkwormAujourd’hui, elle cite donc L’Iliade, qu’elle décrit comme un texte sur l’honneur et le devoir –la séduction, aussi. “C’est un texte très violent, mais contrairement à L’Odyssée, qui n’aborde que des questions familiales, L’Iliade nourrit l’appétit d’idéaux. Je crois que ça passerait bien le temps, sur une île déserte”.

Même si, dans l’ensemble, elle se présente plutôt comme une lectrice d’essais, elle trouve que publier de la fiction s’avère tout aussi intéressant, et beau. C’est d’ailleurs de là que vient le nom de sa maison d’édition, “les livres du ver à soie” : “Si le ver à soie meurt, il permet la confection d’une merveilleuse étoffe, chatoyante et solide à la fois : c’est l’essai qui, en s’appuyant sur des faits morts car passés, tisse quelque chose de tangible. Si le ver à soie vit, en revanche, il se métamorphose en papillon, gracieux et insaisissable : c’est le roman, qui enchante, stimule l’imagination, et peut emporter très loin, en papillonnant…”

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October 6th, 2010 at 09:51 by Magali Tardivel-Lacombe

Avoir ses vers (bien) à soi (2/3)

Deuxième partie de la rencontre avec Trasvin Jittidecharak, créatrice des éditions Silkworm Books – Mekong Press à Chiang Mai (Thaïlande)

Entretien avec Travin JittidecharakAvec seulement 30% de livres en thaï dans son catalogue, Silkworm Books peut se targuer d’être la seule maison d’édition qui exporte ses livres aux Etats-Unis sous son propre label. Les coûts des trois envois annuels ne sont certes pas négligeables, mais les gains en réputation les compensent largement aux yeux de Trasvin, qui se réjouit de pouvoir ainsi donner l’opportunité à ses auteurs d’apparaître dans les pages “livres” des magazines et journaux occidentaux. En cas de rupture de stock, elle autorise volontiers les distributeurs américains à imprimer à la demande : “J’ai l’impression que c’est une bonne solution, dans la mesure où cela réduit les coûts pour l’acheteur. Et puis il faut bien reconnaître que la qualité est au rendez-vous. Certains titres de notre catalogue ne sont d’ailleurs disponibles qu’en POD, comme Tort, Custom and Karma, dont la qualité matérielle me satisfait beaucoup”.

Insert carte en couleursDans un milieu où la plupart de ses confrères thaïlandais n’ont étudié que la littérature ou le business, Trasvin voit sa formation initiale comme un atout de poids. Elle raconte ainsi comment elle a repris la maquette de A Traveler in Siam, un ouvrage de cartes historiques auparavant publiées… en noir et blanc ! “Un livre n’est pas fait pour dormir sur une étagère, il faut penser au lecteur. J’ai donc décidé que ces cartes seraient imprimées en couleurs, et aggrafées avec le reste du livre pour éviter les vols dans les librairies”.

Reinventing ThailandSatisfaite des ventes effectuées sur le marché thaïlandais, principalement dans les milieux cultivés et étrangers, l’éditrice concède toutefois que ce n’est pas là que réside son intérêt principal, dans la mesure où, pour un coût de production équivalent, les livres vendus en Thaïlande affichent en moyenne un tarif de 200 Bahts (environ 5 euros), soit le quart du prix de vente aux Etats-Unis. Sur le marché local, c’est Divided Over Thaksin, un ouvrage sur le Premier Ministre qui remporte le titre de bestseller pour Silkworm, avec 7000 ventes, contre une moyenne habituelle de 500 à 1000 exemplaires vendus. “Je n’aime pas trop le fait que notre meilleure vente concerne un livre à scandale… Mais je reste fière du directeur de publication, John Funston, qui a fait un remarquable travail de recherche. Reinventing Thailand, que nous avons publié en juin dernier, devrait connaître le même succès”.

A suivre… avec le volet “fiction” de cette rencontre…

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September 29th, 2010 at 18:07 by Magali Tardivel-Lacombe

Avoir ses vers (bien) à soi (1/3)

Rencontre avec Trasvin Jittidecharak, créatrice des éditions Silkworm Books – Mekong Press à Chiang Mai (Thaïlande)

Trasvin JittidecharakA mesure que le petit trait que nous traçons sur le planisphère se rapproche de la Thaïlande, nous réalisons que nous passerons trop peu de temps à Bangkok pour y faire des reportages. Les mégalopoles du Sud-Est asiatique (Jakarta, Singapour, Kuala Lumpur) nous ont suffisamment étourdis pour que nous ayons besoin d’escales plus paisibles. Alors en Thaïlande, nous ne rencontrons qu’une seule éditrice, dans la ville séculaire de Chiang Mai, au nord du pays. C’est trop peu pour avoir une vision d’ensemble sur un pays si vaste et à l’histoire si riche, mais Trasvin Jittidecharak connaît son métier comme sa poche et l’évoque avec une clarté presque professorale. Elle ne pouvait guère passer par d’autres chemins, remarque-t-elle, ayant grandi dans une librairie. “Enfant, je m’amusais à illustrer les livres que mes parents vendaient. Je les trouvais trop tristes, sans dessins ! J’ai ensuite appris à les respecter et à les rendre comme neufs quand je les empruntais. Maintenant, je suis plus souple : je n’hésite pas à les annoter et même à jouer au basket avec ceux qui ne méritent que la corbeille. Ce qui ne m’empêche pas, par ailleurs, d’écrire des lettres de félicitations aux éditeurs qui publient d’excellents livres”.

Silkworm Books en ThailandeAprès des études de design et de photographie, Trasvin a longtemps exercé le métier de libraire dans la boutique familiale, le Suriwong Book Centre, qui existe toujours mais vient juste de changer de propriétaire. C’est l’ennui qui lui a fait pousser des ailes d’éditrice. “Je n’aimais pas les livres que je vendais. En plus, dans les années 1980, avec l’expansion du tourisme, s’est développée une sorte de mafia d’auteurs étrangers expatriés en Thaïlande, qui se croyaient autorisés à écrire sur le pays. C’était bourré d’erreurs et d’approximations, mais personne ne bronchait, car l’écrit est considéré comme sacré”. Elle a donc décidé d’ajouter son grain de sel, pour ne pas dire sa pincée de piment. Ce qui n’a pas été sans mal. “En réalité, ça m’a pris 10 ans avant d’être capable d’éditer des livres meilleurs que ceux qui existaient déjà. Je pensais que disposer d’un carnet d’adresses bien épais et de connaissances théoriques bien musclées suffirait. Mais il me manquait l’expérience, qui ne s’acquiert qu’au fil du temps”.

Malgré ces balbutiements du début, elle a toujours clamé bien distinctement un credo sans appel : produire le meilleur tant pour la maison d’édition et les auteurs que pour les lecteurs. Cette exigence a permis à Silkworm Books, qui emploie maintenant 13 personnes, d’acquérir une réputation aussi solide et sereine que le gigantesque bouddha d’or qui habite le temple Wat Pho de Bangkok. Gods of AngkorCréée en 1991, la maison se concentre sur les publications en anglais, principalement des essais en relation avec l’Asie du Sud-Est. La volonté de conquérir un public averti, si possible hors des frontières de la Thaïlande, a obligé Trasvin à adopter des méthodes de travail occidentales. “Dans la région”, explique-t-elle, “l’édition est un phénomène qui ne s’est développé que depuis la Seconde Guerre mondiale. L’écrit reste une tradition très occidentale. Ici, c’est l’oral qui a primé pendant des siècles, avec comme conséquence une approche très différente de l’art. Savoir copier les maîtres est ici hautement considéré, tandis qu’en Occident, l’écrivain ou le peintre doit trouver sa propre identité stylistique”.

Cette spécificité culturelle, il y a 30 ans encore, faisait du copyright une question absurde en Thaïlande, où un éditeur qui avait publié un ouvrage en langue originale n’était même pas contacté quand un autre voulait en faire paraître une traduction. Au mieux, seul le traducteur percevait des honoraires. Le gouvernement thaïlandais commence tout juste à prendre conscience du problème, mais la commission qui en a la charge se concentre sur la musique et les films. Trasvin remarque que publier en anglais augmente les risques de piratage. “Il nous est déjà arrivé de trouver des passages entiers de nos livres retranscrits sur Internet. Dans ce cas, on peut toujours demander au webmaster de supprimer les pages concernées, mais qui sait combien de personnes les ont téléchargées entre temps ?”

A suivre…

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