Pays - Ouganda

January 24th, 2011 at 18:05 by Magali Tardivel-Lacombe

Ennemi n°1 : la bibliothèque

Rencontre avec Ariho Ivan Mujorizi, vendeur à la librairie de l’Université Makerere, Kampala (Ouganda)

Ariho Ivan Mujorizi-2Lors de l’interview aux éditions Fountain, Tom Tibaijuka avait présenté l’industrie du livre en Ouganda comme un secteur jeune et en pleine expansion : “Localement, beaucoup d’éditeurs ont émergé depuis une dizaine d’années, comme MK Publishers“. En revanche, Ariho Ivan Mujorizi tient un tout autre discours. Le jeune homme, après des études de tourisme, raconte que, passionné de livres, il a répondu à une offre d’emploi diffusée par la librairie de l’Université. Il a été embauché et, après trois ans d’expérience, émaillés de formations organisées par le National Book Trust of Uganda (NABOTU), il se considère désormais comme un libraire à part entière. Il ne dénie pas le dynamisme éditorial de son pays, mais le regard impitoyable du vendeur jette sur la situation un éclairage nouveau.

Avec ses 12 employés, la librairie dans laquelle il travaille renvoie pourtant l’image d’un commerce prospère, et idéalement situé. Librairie de l'Université MakerereElle trône, juste à côté de l’université Makerere, sans concurrent apparent dans les environs, lourde de ses rayonnages bien fournis, forte de la foule d’étudiants qui arpentent sa rue à longueur de journée. Ici, sont vendus non seulement des livres universitaires – en particulier de médecine –, mais aussi des romans, des magazines, des albums jeunesse… Il y a même un rayon papeterie, au demeurant assez réduit car, taxée à 20% (contre 12% pour les livres), elle s’avère ici peu rentable. A l’échelle de l’Ouganda, la boutique sert également de centre de distribution à 12 éditeurs étrangers, dont le Britannique McGraw-Hill et le Sud-Africain Juta. Quand tout semble si parfaitement huilé, de quels grincements le libraire se plaint-il donc ?

“Notre problème”, finit par expliquer Ariho, “c’est tout simplement que nous avons très peu de clients. Bien sûr, les Ougandais lisent, mais le plus souvent, ils vont à la bibliothèque. Les étudiants trouvent tous les documents dont ils ont besoin à la bibliothèque universitaire, et nous, nous ne servons pas à grand-chose”. Vendeuse de livres sur un trottoir de KampalaA vrai dire, je n’aurais jamais osé imaginer que les bibliothèques puissent représenter une menace si directe pour les librairies. Voilà donc où se cachait l’ennemi : tout près, trop près ! “Cela vaudrait presque mieux pour nous d’être situés en centre-ville, comme la librairie Aristoc“, avance Ariho. Il est vrai qu’en plein cœur de Kampala, une grande librairie universitaire n’aurait probablement à craindre la concurrence ni d’Aristoc, dont le fonds généraliste s’adresse avant tout au grand public, ni des vendeurs qui, installés à même le trottoir, ne prétendent pas offrir un service équivalent à celui d’un libraire. “Aussi incroyable que cela puisse paraître”, ajoute Ariho, “peu d’étudiants savent qu’ils disposent d’une librairie sur leur campus ! La plupart finissent par le réaliser en surfant sur Internet”. Pour pallier cette difficulté sans pourtant déménager, la librairie de l’Université garde en rayon de nombreux ouvrages déposés à crédit par les maisons d’édition, comme ceux du Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA).

Lors de ce dernier reportage en Afrique de l’Est, je réalise pour la énième fois combien le secteur du livre dans la région a du mal à s’en sortir sans aides. Et encore, la situation en Ouganda m’est apparue plus stable que celle de la Tanzanie, avec des librairies plus fournies (peut-être du fait que l’anglais est langue officielle) et des éditeurs moins dépendants des financements extérieurs. Entretien avec Ariho Ivan Mujorizi-2Pourtant, dans les deux pays, les professionnels effectuent un travail admirable, contre vents et marées, contre freins et murailles. Le développement d’une industrie du livre florissante en Afrique subsaharienne n’est peut-être qu’une question d’années, le temps qu’émergent et grandissent les générations de lecteurs ? Mais une fois l’habitude de lire ancrée en eux, où trouveront-ils les moyens d’acheter des ouvrages ? Tom Tibaijuka admettait : “Bien souvent, les gens qui achètent des livres les prêtent à tout leur entourage, ce qui fait qu’un titre lu par dix ou vingt personnes ne sera en réalité acheté qu’une seule fois”. On se trouve donc au début d’une route qui risque d’être longue, avec des problèmes que l’Amérique latine et l’Asie ont, semble-t-il, déjà résolus. Mais au lieu d’attiser un pessimisme dévorant, on peut prendre en considération le bout de chemin déjà parcouru par ces professionnels qui, à force d’endurance, de bricolages et d’opportunités saisies au bon moment, continueront de trouver des solutions, même partielles ou provisoires, pour finalement ancrer le livre dans cette terre de l’oralité.

>>> Pour approfondir et élargir le sujet : Literacy for all in Africa, vol. 2 : “Reading in Africa, beyond the School”, sous la dir. de Kate Parry, Fountain Publishers, Kampala, 2009, publié suite à la 3e Pan African Conference on Reading for All (2003).

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January 17th, 2011 at 13:05 by Magali Tardivel-Lacombe

Fontaine, je boirai de ton eau

Rencontre avec Tom Tibaijuka, gérant des éditions Fountain à Kampala (Ouganda)

Tom TibaijukaTom Tibaijuka raconte qu’il a débuté sa vie active en étant instituteur, mais que, en quête d’un métier impliquant davantage d’enjeux et de défis, il a par la suite appris sur le tas le design, l’édition, la relecture d’épreuves. “C’est comme ça que ça se passe, en Afrique !”, lance-t-il. Méthode efficace, puisque le voici désormais à la tête des éditions Fountain qui, entre l’éditorial, la production, le marketing et l’administration, emploient 50 personnes, sans oublier l’équipe spécialement dédiée à la collection touristique Tour Guide Publications.

Destiné à 80% à l’Ouganda, le catalogue de Fountain est aujourd’hui essentiellement constitué de manuels scolaires, réalisés selon les directives officielles. “On ne peut pas dire stricto sensu que l’Etat nous finance”, précise Tom. “En fait, la Banque Mondiale verse des aides à l’Ouganda, ce qui permet au ministère de l’Education, en théorie chaque année, d’acheter massivement les livres scolaires qui correspondent aux programmes, pour ensuite les distribuer gratuitement aux écoles”. Toutefois, si ce financement indirect s’arrêtait, les seules ventes individuelles ne suffiraient pas à la survie des éditions. Ainsi, la prise d’indépendance vis-à-vis de l’influence étatique constitue un enjeu majeur pour les années à venir.

Fountain1Les 20% restants du catalogue de Fountain sont exportés vers l’Europe et les pays voisins, notamment le Kenya. En accord avec la politique actuelle de développement des langues locales, les éditions s’attachent à traduire bon nombre de leurs ouvrages scolaires. “Nous demandons même à des free-lances de traduire certains livres en français, pour l’export au Burundi”, souligne Tom.

Ce large volet scolaire n’occulte pas pour autant la vocation originelle de Fountain, qui continue de publier des essais d’histoire, de sociologie, de science politique. Outre une sélection parmi les manuscrits reçus tous les jours par la poste – parfois même en provenance de l’étranger –, les éditeurs passent souvent des commandes aux auteurs. C’est le cas de Modern History of Uganda (à paraître), destiné à actualiser des travaux datant d’un demi-siècle, ou encore de Picture History, une histoire de l’Ouganda en photos, qui se vend à 1000 exemplaires par an.

Uganda - A Picture HistoryCe type de long-sellers, ajoutés aux manuels scolaires, permettent aux éditions de s’autofinancer presque complètement, même si certains travaux de recherche sont soutenus par des universités étrangères (par exemple Bergen, en Norvège). En outre, leurs ouvrages pratiques s’écoulent bien. “Comme l’Ouganda est un pays agricole, des thèmes comme les soins vétérinaires s’avèrent plutôt vendeurs”, explique Tom. “Du coup, les gens achètent ces titres non par plaisir, mais par besoin. C’est ainsi que notre livre sur l’élevage de poissons s’est vendu à 1000 exemplaires, ce qui en fait un de nos best-sellers !”

En matière de non-fiction, les lecteurs ont toutefois tendance à se faire rares, tant les informations développées dans les ouvrages se trouvent facilement sur Internet, et ce, sans débourser un centime. Paradoxalement, Tom considère cependant que les e-books ne constitueraient pas une bonne solution pour son pays, en particulier parce que les Ougandais sont encore trop peu nombreux à posséder leur propre ordinateur. Cela dit, ça n’empêche pas les éditeurs de se former et s’informer sur le sujet. Tom se montre en revanche plus convaincu par l’impression à la demande (print-on-demand, POD) : “En Ouganda, le POD est encore de très mauvaise qualité”, rappelle-t-il. “Mais comme nous avons signé un contrat avec l’African Books Collective en Grande-Bretagne, beaucoup de nos ouvrages sont imprimés à la demande à la State University du Michigan. Grâce à notre partenariat avec ce collectif, cela ne nous coûte pas trop cher, pour un résultat très satisfaisant”.

Entretien avec Tom TibaijukaPar ailleurs, Fountain travaille souvent en co-publication avec des éditions étrangères comme Zed Books ou Pluto UK, qui lui cèdent alors les droits de distribution pour l’Afrique de l’Est. Cela permet aux éditions ougandaises de composer tant bien que mal avec la concurrence directe que leur opposent des éditeurs anglo-saxons bien implantés dans la région (Macmillan, Pearson-Longman, Oxford University Press…). “Ils publient parfois sur les mêmes sujets que nous, avec les mêmes auteurs !”, soupire Tom. On comprend alors que Fountain envoie des représentants aux foires du livre étrangères : Göteborg, Francfort, mais surtout Londres, pour les questions de co-édition, et New Delhi pour la prospection des imprimeurs indiens, qui offrent des tarifs compétitifs couplés à une bonne qualité technique.

Quand, en 1988, James Tumusiime, par ailleurs fondateur du quotidien ougandais New Vision, décida de créer cette maison d’édition de sciences humaines, il la prénomma Fountain, promesse d’un prolifique jaillissement d’encre depuis de multiples plumes. En septembre 2010, alors que les éditeurs se félicitent de publier leur 1000e titre, ce qui porte à 50 la moyenne des publications annuelles, on peut dire que les espérances du fondateur n’étaient pas vaines.

Rayonnage Fountain

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January 10th, 2011 at 12:06 by Magali Tardivel-Lacombe

Sensibiliser le public, moderniser les professionnels

Rencontre avec Lillian Nyakana au National Book Trust of Uganda (NABOTU) à Kampala

NABOTUONG de promotion de la lecture, de l’édition et de l’écriture, le National Book Trust of Uganda (NABOTU) a été fondé en 1997, à l’initiative des éditeurs ougandais qui désiraient acquérir une meilleure visibilité face aux grandes maisons anglo-saxonnes installées dans le pays. Le NABOTU prend notamment en charge l’organisation de la Semaine du Livre, qui existe depuis 18 ans. Cet événement protéiforme, intitulé en 2010 “Books enriching your life“, s’incarne dans une foire ouverte au public, la proclamation de plusieurs prix littéraires, un forum professionnel d’une journée, ainsi que des lectures avec des auteurs. Hors de Kampala, des activités sont également organisées cette semaine-là dans une quarantaine de bibliothèques publiques.

Avec un taux d’alphabétisation de 69% seulement, l’accès aux livres et à la lecture représente la priorité du NABOTU. Dans la mesure où la population ougandaise est très jeune (50% des 33 millions d’habitants ont moins de 15 ans !), on comprend que, sur les cinq employés de l’organisation, Lillian Nyakana 2l’un d’eux s’attache à plein temps au travail avec les écoles et les enfants. C’est le rôle de Lillian Nyakana. Après des études de sciences sociales, elle a d’abord travaillé pour le ministère de l’Eau et de l’Environnement, avant de rentrer au NABOTU. Quand elle raconte pourquoi elle emporterait Tom Sawyer de Mark Twain sur l’île déserte, on perçoit son goût précoce pour les livres : “J’ai découvert ce roman à l’âge de 10 ans. J’aime beaucoup la débrouillardise du personnage, son caractère taquin, à tel point que j’ai ensuite relu le livre trois fois ! Ma mère, qui a toujours été une bonne lectrice, l’avait reçu à l’école dans les années 1970. D’ailleurs, elle possède toujours l’exemplaire, parce qu’il a une couverture rigide et qu’on en a pris grand soin”.

Aujourd’hui, Lillian s’attache à transmettre ce plaisir de lire aux petits Ougandais, pour lesquels elle organise chaque année une douzaine de Children Reading Tents (Tentes de lecture pour enfants), en partenariat avec une centaine d’écoles primaires. Il s’agit de permettre aux enfants de grandir avec la lecture, quelle que soit la région où ils sont nés. “On constate une nette différence entre les zones urbaines, où l’accès aux livres est facile et varié, et les zones rurales, où l’on ne trouve à la vente presque que des livres scolaires”, explique Lillian. Ainsi, les tentes de lecture permettent aux écoliers de disposer de livres neufs, d’écouter des lectures, de travailler sur les mots. Livres jeunesse ougandaisEn parallèle, les enseignants sont mieux formés à ces activités. Jusqu’à l’année dernière, l’ONG Book Aid International fournissait pour ce programme des livres britanniques et ougandais. “J’étais un peu sceptique quant aux ouvrages qu’ils envoyaient d’Angleterre, parce qu’ils parlaient d’un quotidien européen qui n’avait rien à voir avec la vie des enfants ici”, reconnaît Lillian. Cette problématique a toutefois été réduite en cendres avec l’arrêt de la participation de Book Aid International, que Lillian explique par la crise financière. Désormais, le NABOTU acquiert donc les livres directement en Ouganda, ce qui représente malgré tout d’importantes dépenses.

Le financement de l’organisme s’avère être une question épineuse jamais résolue. En tant que membre de l’East African Book Development Association (EABDA), qui siège à Nairobi, le NABOTU recevait jusqu’en 2010 des fonds de la Swedish International Development Agency (SIDA). Or cette dernière a décidé de ne pas renouveler le contrat décennal qui permettait non seulement au NABOTU, mais aussi au National Book Development Council of Kenya et à BAMVITA en Tanzanie, de fonctionner correctement. “Ce changement nous inquiète”, avoue Lillian, “surtout que les financements complémentaires, notamment celui de l’ONG néerlandaise Hivos, sont insuffisants à eux seuls. Entretien NABOTUNous avons posé des candidatures auprès d’autres financeurs potentiels, on verra bien…” Malgré ces difficultés internes, la jeune femme estime que le livre en Ouganda a devant lui un avenir radieux. Tandis que les éditeurs et les libraires commencent à véritablement gagner leur vie avec leur activité, les gens lisent de plus en plus. Dans le même temps, l’autorat ougandais se développe, comme l’a montré en 2010, dans le cadre de la Semaine du Livre, l’envoi de plus de 70 manuscrits pour le concours dans la catégorie des auteurs encore non publiés. Lillian estime que les livres publiés en Ouganda sont de bonne qualité, ce qui leur permet d’ailleurs d’être exportés vers d’autres pays d’Afrique de l’Est, par exemple au Rwanda pour les manuels scolaires.

Ainsi qu’en témoignent les thèmes abordés lors de la dernière Semaine du Livre, l’industrie du livre ougandaise se veut en constante modernisation. Un débat a notamment permis de sensibiliser le public à la question du droit d’auteur, qui n’est protégé par la loi que depuis 2006. Les ouvrages piratés, environ 30% moins chers que les originaux, connaissent naturellement un succès florissant sur les trottoirs de Kampala. Vendeurs sur les trottoirs de Kampala“Nous avons mis en place en juin 2009 une Uganda Reproduction Rights Organization, qui devrait permettre aux auteurs et aux éditeurs de mieux connaître et faire valoir leurs droits”, souligne Lillian, “mais nous attendons d’avoir un financement pour pouvoir la mettre en route”.

Par ailleurs, en coopération avec l’association d’écrivains FEMRITE et les éditions Fountain, le NABOTU a mis sur pied en octobre 2010 un projet de numérisation d’ouvrages ougandais, dans le cadre du projet “Publishing and Alternative Licensing Models for Africa” (PALM Africa) financé par l’International Development Research Center (IDRC), un organisme canadien. Le collègue de Lillian chargé du projet, Charles Batambuze, explique : “Il s’agit d’encourager le glissement vers un régime flexible, où le détenteur des droits en cèderait certains aux usagers”. Sept titres sont d’ores et déjà disponibles en ligne. Reste à savoir si ce projet n’engendrera pas une tentation du piratage via Internet, évinçant déloyalement la campagne pour le respect des droits d’auteur…

Il semblerait que, dans les années à venir, l’Ouganda devra non seulement élargir l’accès de sa population aux livres, mais aussi encourager la diversification de sa production. En effet, les éditeurs ont actuellement tendance à se concentrer sur le scolaire, facile à placer sur le marché, puisque les écoles y affectent une bonne part des subventions qu’elles reçoivent. D’autre part, l’anglais comme langue officielle n’empêche pas la coexistence d’une cinquantaine de langues régionales dont, toutefois, une dizaine seulement sont utilisées dans l’édition. Là encore, accroître la diversité linguistique des livres se ferait au détriment des publications financièrement sûres, à savoir les titres en anglais qui se vendent et s’exportent bien, au Kenya en particulier.

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