Pays - Inde

November 22nd, 2010 at 16:06 by Magali Tardivel-Lacombe

Le début et la faim du livre

Après mes quatre reportages en Inde, j’ai l’impression de n’avoir eu qu’un mince avant-goût de la situation du livre dans ce qui, théoriquement, est un seul et même pays mais qui, en réalité, fait figure de continent aux multiples facettes. GlobaLocalAfin de compléter mes observations et les dires de mes interlocuteurs, j’ai donc lu New Directions in Publishing (Mapin, Ahmedbad, 2009), qui retranscrit les débats de la première conférence GlobaLocal, organisée par le German Book Office (GBO) de Delhi. Les discussions, et donc l’ouvrage, ne portaient pas exclusivement sur l’Inde, mais plusieurs intervenants se sont exprimés à ce sujet, ce qui donne matière ici à un article plus général, pour changer des reportages habituels.

Notez que les observations d’Urvashi Butalia, créatrice de Zubaan, occupent une place centrale dans ce texte, à la fois parce qu’elle a participé à GlobaLocal et parce que j’ai eu la chance de rencontrer cette femme qui, depuis une trentaine d’années, travaille dans le milieu éditorial indien et l’étudie.

J’ai d’abord été frappée (et frustrée !) de m’entendre dire (et de lire) qu’il n’existe aucun chiffre global sur l’industrie du livre en Inde. Urvashi Butalia mentionne la seule étude générale ayant jamais été faite : deux tomes publiés par le National Council of Applied Economic Research… datant de 1972 ! Les librairies Oxford ont bien effectué quelques enquêtes privées, mais les chiffres obtenus ne concernent alors que les livres vendus en magasins. “De toute façon”, remarque-t-elle, “beaucoup d’éditeurs ici ne sont pas assez professionnels pour comprendre l’importance de publier de tels chiffres. Certains ne voudraient en outre jamais dire combien ils gagnent ni combien ils paient leurs auteurs !” Par ailleurs, Mary Therese Kurkulang, responsable marketing au GBO de Delhi, souligne la coexsitence de différentes associations d’éditeurs, qui tendent à se former selon la langue maternelle de leurs membres –un phénomène tout à fait défavorable à la création d’une vision et d’un marché unifiés. Two Books and a Pillow_Ramakrishna Behera_2004Du coup, comme le précise Preeti Gill, éditrice à Zubaan, les seules statistiques disponibles actuellement se fondent sur les ISBN déclarés aux quatre bibliothèques de dépôt officiel, ce qui porte à environ 100 000 le nombre de publications par an. Mais cela n’éclaire guère sur la quantité de maisons d’édition et de librairies existant dans le pays. Un organisme comme la Federation of Indian Publishers détient certes des chiffres, mais ces derniers excluent les ouvrages importés et ceux publiés par des maisons étrangères installées en Inde comme Penguin ou Randomhouse qui, on le verra, jouent pourtant un rôle de poids dans le monde du livre en Inde.

Pour ne rien arranger, l’Etat ne s’est jamais véritablement impliqué sur ce terrain. “Pendant 30 ans après l’indépendance”, explique Urvashi Butalia, “le protectionnisme était de rigueur dans tous les secteurs. Ainsi, chaque maison d’édition se devait d’être détenue par au moins 50% d’Indiens, ce qui a d’ailleurs favorisé le développement d’un autorat local. Cette obligation n’existe plus maintenant et, preuve que l’Etat l’appliquait à l’industrie du livre comme à n’importe quelle autre, il a longtemps dénié la particularité de cette branche d’activité. Ce n’est que depuis trois ou quatre ans que le statut de petits entrepreneurs nous est accordé, ce qui nous permet enfin de demander aux banques des prêts spécifiques”.

Pour couronner le tout, Urvashi Butalia relève la rareté des formations aux métiers du livre en Inde. En ce qui concerne la formation initiale, l’université de Calcutta reste la seule à proposer un cursus, depuis que celui de l’université de Delhi a fermé. Banyan Tree at Shantiniketan_Ramakrishna Behera_2010A cela s’ajoutent des sessions de 4 à 6 semaines, organisées par le National Book Trust, les formations à distance ou à l’étranger restant probablement les plus appréciées, comme en témoigne l’expérience de Vikram Jain : il est parti à Londres suivre un MBA puis effectuer un stage, avant de revenir à Delhi fonder BookVistas.com. Enfin, il est encore trop tôt pour préjuger du succès que rencontrera le cours professionnel récemment mis en place par la Foire du Livre de Francfort et le National Institute of Management.

Pour autant, une anecdote d’Urvashi Butalia illustre bien à quel point le secteur du livre indien s’est rapidement professionnalisé : “Il y a vingt ans, quand je voulais présenter un ouvrage à un éditeur étranger, je préférais imprimer le texte sur des feuilles A4 pour éviter de montrer l’exemplaire original, dont la reliure et le papier étaient de trop piètre qualité. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas !” Ainsi, malgré l’impression de balbutiement et de manque d’unité que les remarques initiales de cet article ont pu susciter, tous les professionnels du livre, qu’ils soient indiens ou non, évoquent à l’unisson un pays extrêmement dynamique, compétitif et novateur. Ajay Shukla, directeur de McGraw-Hill Education India, vante la qualité des auteurs et des éditeurs indiens, qui permettent à cette maison américaine de publier en Inde des ouvrages destinés aux marchés chinois, brésilien ou australien. “Nous retravaillons même ici des titres américains qui seront distribués aux Etats-Unis !” s’exclame-t-il.

A n’en pas douter, le fait que l’Inde soit anglophone –en fait, surtout dans l’édition, car seulement 5% de la population maîtrise l’anglais– confère au pays un réel avantage à l’échelle internationale. D’ailleurs, avec environ 30% des publications en anglais, c’est aujourd’hui le troisième pays d’édition dans cette langue, après les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Comme l’avance Gita Wolf, créatrice de Tara, un drôle de renversement de situation semble s’être opéré : autrefois, les Britanniques produisaient des livres à moindre coût pour “inonder” le marché indien. Aujourd’hui, en revanche, ce sont les éditeurs indiens qui, en publiant des ouvrages anglophones, accèdent aux marchés anglo-saxons, grâce à des coûts de production peu élevés et une qualité pourtant équivalente aux standards occidentaux. Books_Ramakrishna Behera_2010Du coup, les éditeurs anglo-saxons qui s’installent en Inde visent désormais le marché international tout autant que celui du sous-continent.

Ils mettent d’ailleurs en place des coopérations tout à fait nouvelles avec leurs homologues indiens. Ainsi, depuis quelques années, certaines grandes marques britanniques ou américaines élaborent des “joint lists” (listes communes).Urvashi Butalia explique ainsi que Zubaan a signé un accord avec Penguin pour publier conjointement quatre titres de fiction par an : “C’est nous qui gérons le processus éditorial, tandis que le marketing et la distribution sont assurés par Penguin. Au final, les ouvrages présentent les deux logos”. Mapin, ainsi que Ratna, ont conclu un accord similaire avec HarperCollins India, de même que Ravi Dayal avec Penguin. Ces initiatives concordent avec le regain d’intérêt du lectorat occidental pour l’Inde, dont les débuts auraient, selon Urvashi Butalia, concordé avec la publication de Midnight’s Children de Salman Rushdie (1981, publié en français chez Plon). Ce phénomène s’est probablement accentué depuis la parution des Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire de Vikas Swarup (Belfond, 2006) et sa célèbre adaptation cinématographique Slumdog Millionaire. Ces succès encouragent en outre les éditeurs étrangers à se pencher sur les littératures indiennes non anglophones. Urvashi Butalia se félicite ainsi d’avoir vu Sangati de Bama directement traduit du tamil en français (L’Aube, 2007). Ceci n’étant qu’un exemple parmi d’autres, sachant que 22 langues différentes sont représentées dans l’édition indienne. Dans le même temps, on assiste en Inde même à une recrudescende de la publication en langues locales, que Preeti Gill décrit comme concommittante au développement de télévisions et journaux régionaux.

Book Open on Bed-table_Ramakrishna Behera_2006

Autre spécificité à souligner : l’esprit d’ouverture et d’innovation dont font preuve les professionnels indiens du livre. Vikram Jain met en place une librairie en ligne spécialisée en indologie, Ajay Shukla n’hésite pas à rendre ses titres disponibles en print-on-demand (POD) sur Amazon, Gita Wolf s’intéresse à ce qui se fait dans des pays aussi divers que le Brésil, le Japon ou la Croatie, P.T. Rajasekharan, directeur de Panther, ajoute aux livres médicaux qu’il publie des compléments multimedia destinés à clarifier les explications contenues dans les ouvrages. Quand on sait avec quel soin et quelle minutie ils se lancent dans ces voies nouvelles, l’intérêt qu’ils suscitent hors de leurs frontières n’est finalement guère étonnant.

Cependant, si bien des regards extérieurs sont tournés vers l’Inde, cette dernière a encore fort à faire pour développer son propre lectorat. Mary Therese Kurkulang fait remarquer que les librairies se concentrent dans les quartiers aisés des grandes villes, laissant de larges zones rurales dépourvues d’accès facile aux livres. “Et puis”, ajoute-t-elle, “les gens ici lisent surtout du développement personnel et ce que j’appelle ‘les Bollywood en livre’”. Aux yeux d’Urvashi Butalia, c’est dans la croissance en cours de la classe moyenne que réside le plus gros potentiel de futurs lecteurs. Elle considère ainsi qu’avec un marché encore loin de la saturation, l’Inde deviendra de plus en plus un pays de “faim de lire” comme le disait Robert Escarpit dès 1972.

Les illustrations de cet article sont des toiles du jeune artiste indien Ramakrishna Behera. Vous pouvez retrouver ses oeuvres dans sa galerie en ligne.

Reproduction des images avec l’aimable autorisation de l’artiste

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November 12th, 2010 at 15:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Déesse aux mille bras

Rencontre avec Urvashi Butalia et Preeti Gill aux éditions Zubaan à Delhi, Inde

The History of DoingAvant même d’évoquer la maison d’édition, Preeti Gill tient à nous expliquer le grand débat féministe du moment : la mise en place du Women’s Reservation Bill, qui assure aux femmes 33% des sièges au Parlement indien. “Ça a déjà été mis en place à l’échelle de certains villages et régions”, remarque Preeti, “mais cela pose problème au sein du Parlement, où il y a déjà des sièges réservés pour les différentes castes, et d’autres pour les diverses religions qui coexistent en Inde. Mais je pense que c’est une bonne réforme, car les femmes portent un regard neuf sur des questions comme l’eau, les minorités, ou encore les violences domestiques, malheureusement fréquentes ici”. Cette entrée en matière montre qu’il y aurait encore quelques chapitres à ajouter au besteller de Zubaan (16 réimpressions !), The History of Doing, qu’Urvashi Butalia présente comme le seul ouvrage consacré à l’histoire du féminisme indien. “En Europe”, avance Urvashi, “le mouvement féministe s’affaiblit nettement, mais ce n’est pas le cas ici où, malgré son manque d’unité, il reste très fort”.

Entretien a Zubaan

Au moment de sa création en 1984, Kali for Women était la première maison d’édition féministe en Asie. Il s’agissait pour ses fondatrices, Urvashi Butalia et Ritu Menon, d’ouvrir un espace d’expression pour l’écriture féminine indienne, afin de créer un lien entre un activisme important et une réflexion académique encore à ses débuts à ce sujet. D’ailleurs, Preeti souligne que les publications de Kali for Women ont presque aussitôt entraîné l’ouverture de départements d’études sur le féminisme dans plusieurs universités indiennes, qui disposaient enfin de supports de cours et de réflexion. Urvashi ButaliaParallèlement, les grandes maisons d’édition de la région ont créé leurs propres collections féminines, que Preeti et Urvashi décrivent cependant comme quelque peu conventionnelles. D’ailleurs, les deux avatars de Kali for Women, respectivement Zubaan et Women Unlimited, restent presque les seules entièrement spécialisées. A Zubaan, où travaillent sept personnes, sont publiés des ouvrages de fiction et des essais, le tout en anglais, avec de nombreuses traduction dans des langues indiennes. “Pour la fiction”, explique Urvashi, “nous n’éditons que des textes écrits par des femmes. En revanche, nous sommes plus souples pour les essais, dont le sujet prime sur l’auteur. D’ailleurs, nous avons même quelques auteurs étrangers dans cette section, car nous essayons aussi d’attirer l’attention sur les problématiques féministes dans d’autres pays du Tiers-Monde, notamment nos voisins le Bangladesh et le Pakistan”. Depuis quelque temps, Zubaan se lance même dans les ouvrages jeunesse, une opération délicate, car le lectorat reste à créer, dans un pays où les enfants et les jeunes ne sont pas encore habitués à voir des livres qui leur sont spécialement dédiés. Du coup, les éditrices travaillent en partenariat avec des librairies, ou encore des associations de parents, qui accueillent favorablement ces titres, notamment ceux de non-fiction, qui traitent des droits des femmes ou de la sexualité.

Preeti GilAvec près d’une trentaine de publications annuelles, Zubaan a fini par atteindre le monde anglo-saxon, et même par voir ses ouvrages traduits en indonésien, français ou japonais. En constant questionnement, l’équipe reste à l’affût de thèmes nouveaux. “C’est une démarche indispensable”, déclare Urvashi. “En effet, quand on se concentre sur une niche, si on ne cherche pas à se renouveler, on s’auto-détruit. Par exemple, en ce qui concerne le féminisme, plus le nombre de publications augmente, et plus le besoin d’avoir des maisons d’édition spécialisées sur ce thème décroît. En plus, notre facette novatrice a fini par s’émousser, et les auteures trouvent désormais beaucoup plus facilement des maisons généralistes pour les publier”. Logo ZubaanMalgré tout, les deux femmes estiment que le marché conserve encore une élasticité capable d’absorber une centaine de titres féministes par an, ce qui leur laisse une confortable marge de manoeuvre, sachant qu’elles ne veulent pas que Zubaan grossisse trop.

Leur volonté de donner la parole aux exclues et aux marginales les a encouragées à être les premières à publier, en 2002, un livre sur les femmes au Cachemire. En 2006, le succès de A Less Ordinary Life (publié dans 10 langues indiennes, ainsi qu’en français : Une vie moins ordinaire, Philippe Picquier, 2007), l’autobiographie de Baby Halder, qui travaillait comme domestique pour une riche famille indienne, a renforcé cette nouvelle tendance. Désormais, les éditrices n’ont plus besoin d’aller à la rencontre des auteures potentielles dans les associations qui les soutiennent : celles-ci connaissent Zubaan et y adressent spontanément leurs manuscrits.

Après 25 ans d’existence, Zubaan réussit donc le tour de force de continuer à épaissir son catalogue sans dévier de son but premier. KaliCe succès tient peut-être à la personnalité de ses éditrices, qui ne cessent d’être à l’écoute de l’actualité, convaincues que le combat féministe est encore loin de la victoire. D’ailleurs, suite à la grande exposition d’affiches présentant la situation des femmes en Inde –qui a été présentée à travers le pays et le monde–, Zubaan est en train de mettre en place le deuxième volet du projet, avec cette fois des pièces d’artisanat venues des différentes régions du sous-continent. Encore une preuve que Kali, la déesse omnipotente aux mille bras, continue de donner l’exemple à des femmes comme Preeti et Urvashi, qui n’hésitent pas, sous sa protection, à assumer dans le même temps les rôles de militantes et d’éditrices.

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November 2nd, 2010 at 17:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Dans les pas de Grand-Papa

Rencontre avec Vikram Jain, directeur des éditions Sanctum et de la librairie en ligne BookVistas.com à Delhi, Inde

Comme souvent en Inde, l’histoire de Vikram Jain s’inscrit naturellement dans la lignée de celle de sa famille. Tout commença à Lahore il y a six générations, dans les années 1850. Vikram JainL’aïeul, Meharchand Lachhmandas fut le premier universitaire à s’atteler à la traduction en anglais de l’Adi Granth, un texte fondateur de la religion sikh. Avec l’argent issu de ce travail, il put ouvrir une petite librairie. Puis, se prenant au jeu, il travailla à l’édition de nouveaux titres, qu’il distribuait dans tout le pays. Il alla jusqu’à mettre en place sa propre imprimerie. Cette histoire avec un petit “h” aurait pu ronronner ainsi jusqu’à aujourd’hui, si l’Histoire avec un grand “h” n’avait pas jeté des poignées de sable dans les engrenages.

En 1946, alors que les discussions au sujet de la partition de l’Inde exacerbaient les tensions inter-religieuses, la librairie de Meharchand fut réduite en cendres par des musulmans qui ne supportaient soudain plus d’avoir pour voisins des Jains, dont la religion dérive de l’hindouisme et du bouddhisme. Entretien avec Vikram JainGrâce à l’aide d’amis musulmans, la famille put s’enfuir, à Amritsar d’abord, Delhi ensuite. Ils étaient sains et saufs, mais avaient tout perdu, sauf les bijoux et la réputation de la famille, qui leur permirent d’une part de se réinstaller, d’autre part de bénéficier d’une aide gouvernementale afin de rouvrir une librairie. En 1952, Munshiram et Manoharlal, respectivement issus de la troisième et quatrième générations perpétuant le travail de Meharchand, mirent sur pied une maison d’édition à leur nom, rapidement surnommée MRML pour faciliter la mémorisation. La cinquième génération, représentée par le père et l’oncle de Vikram, rejoignit l’affaire dès les années 1960. Au fil des ans, la famille s’était spécialisée en indologie, une niche bien protégée, aux cavités profondes et pouvant mener loin.

Aujourd’hui, une cinquantaine d’employés se répartissent entre trois branches. La plupart travaillent à la maison-mère, que Vikram décrit comme gigantesque. A la fois éditeurs et distributeurs, ils disposent d’innombrables ouvrages glanés dans le monde entier (à 90% en anglais), mais toujours en rapport avec l’Inde. Dans la vieille librairie du centre-ville, ensuite, sont vendus des textes en sanscrit, des livres religieux, des études en hindi –quasiment rien en anglais. Et, depuis juin 2010 seulement, Vikram dirige sa propre entreprise qui, quoique légalement indépendante de MRML, reste inscrite dans sa continuité. Livres d'indologieQuoi qu’il en soit, Vikram continue de travailler aux côtés de son père, en tant que directeur des droits de MRML.

Après des études de business à l’université de Delhi et un apprentissage sur le terrain aux côtés de son père, qui gérait les ventes et le marketing de MRML, le jeune homme a passé deux ans à Londres afin d’obtenir un Master d’édition puis travailler pour Watkins Books, une librairie ésotérique. Les pieds toujours bien enracinés sur terre et la tête bien vissée sur les épaules, lui qui a l’esprit pratique au point d’affirmer qu’il emporterait un livre de cuisine sur l’île déserte, a pris le temps nécessaire avant de se lancer. Trouver l’emplacement adéquat n’a pas été sans mal, mais il a fini par dénicher un local à Darya Ganj, le Quartier Latin du Vieux Delhi, où se concentrent libraires et éditeurs. Il a fallu ensuite compter six mois de travaux, mais l’affaire est désormais sur les rails.

Vikram Jain dans sa librairie toute neuve

D’une part, les éditions Sanctum Books ont vocation à prolonger le travail de MRML en indologie (archéologie, histoire, religion…). Vikram se montre fier de pouvoir motiver ses auteurs en leur versant 25% d’avance sur honoraires, contre 7 à 10% habituellement. D’autre part, Vikram a monté BookVistas.com, une “e-librairie” qui, afin de contourner les géants comme Amazon, reste dans l’ombre protectrice de l’indologie. Il reconnaît que c’est un pari risqué, mais l’expérience accumulée par la famille semble l’encourager à être audacieux, sans toutefois agir précipitamment. Convaincu de l’efficacité d’Internet dans le traitement et la circulation des informations, il emploie trois personnes qui mettent en place une base de données illustrée pour la librairie virtuelle, qui dispose de 2000 titres de MRML et quelque 3000 autres venus du monde entier. En outre, dans la Medical Association Road, étroite rue de Darya Ganj, sa petite boutique stocke des exemplaires immédiatement disponibles. Employees de Vikram JainLorsqu’une commande n’est pas disponible en rayon, soit il s’agit d’un éditeur de Delhi et Vikram se fait livrer l’exemplaire avant de l’envoyer au client, soit l’éditeur se trouve ailleurs en Inde, voire à l’étranger, auquel cas Vikram lui confie directement l’envoi au client. Dans ce second cas de figure, il récupère environ 30% du prix de vente. Ceci étant, il lui est souvent difficile de coopérer avec de grosses maisons d’édition, pour lesquelles les commandes au compte-goutte sont déclarées inintéressantes. Il espère par ailleurs enrichir peu à peu son fonds de livres rares et anciens, qu’il considère comme un véritable trésor.

L’ambition de Vikram lui a en outre inspiré l’idée d’un système de commande spécial pour les bibliothèques, amenées à devenir ses plus gros clients. Dotées d’un nom d’utilisateur et d’un mot de passe, ces institutions pourront non seulement effectuer leurs commandes en ligne, mais aussi recevoir par e-mail leur facture, de laquelle une remise sera déduite. Vikram espère que ce nouveau concept les incitera à ne plus passer par les représentants des maisons d’édition, qu’il considère comme corrompus. En d’autres termes, le jeune homme souhaite diminuer le nombre d’intermédiaires et, du même coup, simplifier (voire assainir) la chaîne du livre en Inde. Il est encore trop tôt pour savoir si cela fonctionnera comme il l’escompte, alors… rendez-vous dans six générations !

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October 26th, 2010 at 21:48 by Magali Tardivel-Lacombe

Francfort sur le Gange

Rencontre avec Mary Therese Kurkulang, responsable marketing au German Book Office de Delhi, Inde

Buecher sind LebensmittelNon contente d’avoir un pied à New York, un autre à Pékin, un troisième à Bucarest et un pénultième à Moscou, la Foire du Livre de Francfort (FBM, pour “Frankfurter Buchmesse“) joue au mille-pattes en ancrant depuis trois ans un nouveau pied à Delhi. Car la Buchmesse ne se limite pas à la fameuse semaine d’octobre qui, cette année, a pris un délicieux accent chuintant venu tout droit d’Argentine. Forte du gigantesque carnet d’adresses qu’elle rassemble dans ses halls plus vastes que des aéroports, elle travaille tout le reste de l’année à promouvoir l’édition allemande à l’étranger et à mettre en relation les professionnels du livre du monde entier. Ce sont donc les deux principaux volets d’activités des différents German Book Offices (GBO), dont celui de Delhi, financé par la FBM et le ministère allemand des Affaires étrangères.

Mary Therese Kurkalang in GBOAinsi, Mary Therese Kurkulang, responsable marketing, raconte comment l’équipe de quatre personnes a organisé deux voyages d’éditeurs indiens à la découverte de l’édition allemande. En 2008, ils se sont concentrés sur les sciences sociales, en 2009 sur les livres pour enfants, avec à chaque fois une douzaine de participants. Mary remarque : “Cela semble peu, quand on travaille avec une base de données qui compte quelque 6000 contacts en Inde, au Sri Lanka, au Pakistan et au Bangladesh, mais il faut savoir que si la FBM prend en charge tous les frais en Allemagne, les inscrits doivent cependant financer eux-mêmes leur billet d’avion”. Ce type de rencontres permet aux professionnels de différents pays non seulement de mieux connaître leur travail respectif, mais aussi de nouer des liens de sympathie qui faciliteront les futurs échanges de droits.

Partant du principe que “le besoin de s’exprimer, d’échanger des idées et de discuter, est inhérent à une industrie qui se préoccupe principalement de mots”, le GBO de Delhi, à l’instar de ses jumeaux des autres continents, arrondit les angles des tables pour que puissent y circuler librement les opinions des uns et des autres. En août dernier, deux jours d’activités (Jumpstart Workshops) ont permis aux personnes intéressées par les livres jeunesse de creuser ce thème fertile, en pleine croissance en Inde. Le 26 novembre prochain, le deuxième volet de GlobaLocal, une plate-forme de discussion destinée aux professionnels du livre, va s’ouvrir sur “L’autre monde anglophone”. Ce sera l’occasion de dessiner les perspectives d’évolution d’un marché largement dominé par les Anglo-Saxons, mais où l’Inde, pour ne citer qu’elle, joue un rôle de moins en moins négligeable.

Mary Therese KurkalangA l’échelle des relations germano-indiennes, Mary relève un paradoxe intéressant : “D’une part, on constate un intérêt grandissant des Indiens pour l’allemand, qui est désormais la langue étrangère la plus étudiée ici après le français. D’ailleurs, des parallèles grammaticaux avec l’hindi facilitent l’apprentissage. Le grand public fait donc volontiers honneur à des événements comme la “Longue Nuit de la Littérature allemande”, organisée pour la première fois durant la Foire du Livre de Delhi 2010. En revanche, d’un point de vue éditorial, promouvoir ce qui vient d’Allemagne s’avère épineux”. La jeune femme explique ce phénomène par l’achat rapide des titres les plus intéressants par des maisons britanniques ou américaines qui, du coup, détiennent tous les droits pour l’anglais et laissent une trop mince marge de manoeuvre à leurs confrères indiens susceptibles de vouloir eux aussi acquérir ces droits. Elle cite cependant la récente coopération entre Tessloff et Sterling ; la maison allemande, qui publie des livres pour enfants, a confié sa distribution mondiale à la maison indienne, et la nouvelle entreprise s’appelle Tessloff Sterling Publishers. Une initiative qui pourrait faire école.

De même, le GBO encourage les éditeurs et traducteurs des deux pays à entrer en contact. Avec l’aide du Goethe Institut Delhi, installé dans les mêmes locaux, des ateliers de traduction sont proposés chaque mois aux professionnels indiens spécialistes de la langue de Schiller. Entretien au GBO DelhiDurant la Foire du Livre de Francfort, de nombreuses lectures et tables rondes sont dédiées aux éditeurs indiens, qui peuvent participer à cette grande “messe” du livre entre autres grâce au stand collectif national mis en place par le GBO. En miroir, les “Collections de livres allemands“, qui présentent tous les ans des parutions récentes, voyagent dans toute l’Inde au rythme des foires du livre, généralement grand public.

Avec le développement de ces diverses activités et coopérations, le GBO de Delhi officialise donc l’idée selon laquelle l’Inde serait une pépinière pour l’édition de demain, tant du point de vue créatif (livres jeunesse, écriture de fiction), que sur le plan technique (impressions moins chères mais de qualité, développement de la numérisation). Si le pays est le seul à avoir été à deux reprises invité d’honneur à Francfort (en 1986 et en 2006), ce n’est après tout pas un hasard !

> Traduction de la première photo : “Les livres sont des vivres”.

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October 17th, 2010 at 18:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Quelques calculs à Calcutta

Promenade à College Street,

et rencontre avec Pinaki Mazumdar,

gérant de la librairie Chuckervertty, Chatterjee & Co.

à Calcutta, Inde

College Street_CalcuttaLe jour où nous décidons de nous rendre à College Street, la rue où se concentrent les libraires de Calcutta, nous nous demandons, à la vue des avenues anormalement calmes et apparemment vides, si ce n’est pas un jour férié. Quand nous posons la question au percepteur des billets de tramway, il nous corrige : les taxis sont en grève ! Peu d’Indiens ici possèdent leur propre véhicule, alors le grouillement des vieux tacots jaunes et blancs suffit, en temps normal, à créer embouteillages et brouhaha incessants. Book stall_College StreetAujourd’hui, la voie est dégagée, et nous arrivons en deux temps, trois tressautements, à College Street qui, comme on nous l’avait annoncé, présente un impressionnant alignement d’échoppes bourrées de livres. Les vendeurs, qui manifestent volontiers leur motivation à trouver le titre que nous chercherions, se montrent toutefois moins enclins à répondre à nos questions. L’un d’eux, étudiant en commerce, nous explique qu’il remplace aujourd’hui son père, qui gère le stand depuis 14 ans. “Nous avons en rayon toutes les matières étudiées dans les universités voisines, aussi bien en neuf qu’en occasion. La plupart du temps, nous nous fournissons directement chez les éditeurs”. Avec certains vendeurs, la communication est encore plus difficile, car ils ne parlent que le bengali…

A la recherche d’un interlocuteur qui pourrait nous parler de College Street, nous finissons par entrer dans une des quelques librairies en dur qui bordent la rue. EntretienUn caissier nous mène dans l’arrière-boutique et nous présente au gérant, Pinaki Mazumdar. Nous ne pouvions pas mieux tomber ! Indien jusqu’au bout des ongles, l’homme, qui citera le Bhagavad Gita (la 6e partie du Mahabharata) comme livre pour l’île déserte, appartient à l’une des plus vieilles familles d’éditeurs à Calcutta : les éditions Deb Sahitya Kutir publient en effet depuis plus de 150 ans des dictionnaires, de la fiction, des livres pour enfants, le tout en bengali. Oncles et tantes, frères et soeurs, mari et femme : toute la famille travaille dans le milieu du livre. Ainsi, au décès de sa mère, il y a trois ans, Pinaki s’est fait un devoir de quitter son poste de banquier afin de prendre sa succession à la tête de la librairie, qui était la première de la ville lors de sa création, en 1927. Aujourd’hui, la boutique offre à sa clientèle le panel anglophone le plus large possible, notamment en livres scolaires, plus demandés que les autres.

Book stall_College Street_2“Autrefois”, explique Pinaki, “l’industrie de l’édition se concentrait dans le quartier de Battala. Mais il faut savoir que jusqu’au début du XXe siècle, il n’existait pas de librairies en tant que telles : les livres étaient vendus au porte-à-porte. Quand la dizaine d’universités qui ont baptisé la rue ont été construites, notamment le Collège de Médecine, les vendeurs de livres se sont rapprochés des acheteurs potentiels, les étudiants, et se sont petit à petit sédentarisés”. La librairie de Pinaki se situe également à une adresse particulière, car le café attenant a longtemps servi de lieu de discussion aux intellectuels de la ville.

Ancien cafe litteraire“En Inde”, souligne Pinaki, “Calcutta a la réputation d’être la ville la plus littéraire, avec d’ailleurs la plus grande bibliothèque du pays. Je pense qu’entre les éditeurs, les libraires et les imprimeurs, environs 25 000 personnes travaillent dans l’industrie du livre ici. Rien que chez nous, il y a 52 employés dans la maison d’édition et 14 dans la librairie”. Il évoque par ailleurs la Foire du Livre de Calcutta, la plus importante du pays, qui attire 100 000 visiteurs par jour et répartit les quelque 25 millions de roupies issues de la vente directe de livres (plus de 400 000 euros) entre pas moins de 7000 librairies. Des chiffres à l’image de la ville, une des plus peuplées du sous-continent, avec près de 25 000 habitants au kilomètre-carré.

Malheureusement, quand on aborde les questions de lectorat et d’alphabétisation, les statistiques se font moins tonitruantes. Libraire de College Street_2Selon Pinaki, l’illettrisme s’élève à 10% de la population du West Bengal, contre 7 à 8 % pour le reste du pays. Dans sa région, il estime à 40% la proportion d’Indiens capables de lire en anglais, mais malgré une production éditoriale qui compte 70% d’ouvrages en bengali, les ventes se partagent équitablement entre l’anglais et cette langue régionale. “Pour beaucoup, le livre n’est pas une priorité, et la concurrence de la télévision et de la radio est réelle. Il faudrait que les enfants lisent plus et plus tôt, pour qu’ils en acquièrent l’habitude. Des ONG comme la Publishers and Booksellers Guild travaillent dans cette optique”.

Encore considérés comme des produits de luxe par une large portion de la population, les livres sont très souvent victimes de piratage. Priere du matin chez un libraireDepuis Harry Potter, disponible en version piratée trois jours après sa parution officielle, jusqu’aux ouvrages scolaires, ce marché parallèle touche à tout. “Notre dictionnaire anglais-bengali se vend à 25 000 exemplaires par an en Inde. Au Bengladesh, nous savons qu’espérer le même chiffre de ventes est réaliste, puisque c’est le plus grand marché bengalophone. Or, on n’en écoule que 5000 exemplaires par an, ce qui signifie qu’au moins 15 000 copies pirates circulent chaque année là-bas !” Pinaki décrit la lutte institutionnelle contre ce phénomène comme peu efficace, BD en bengalimais reconnaît que les long-sellers de Deb Sahitya Kutir, couplés à la bonne réputation de la librairie, leur assurent une saine stabilité. Outre le fameux dictionnaire bilingue, il cite Bantul, une bande dessinée qui s’est inspirée dans les années 1940 d’une série britannique : il s’en est vendu 100 000 exemplaires à un rythme régulier jusqu’aujourd’hui. De même, l’anthologie des meilleurs articles du magazine de “lifestyle” Nabakallol, qui existe depuis 52 ans, s’écoule à la cadence de 5000 exemplaires annuels depuis sa parution l’année dernière. Face à une moyenne habituelle de 1000 ventes par titre, ces chiffres reflètent un commerce prospère. Finalement, c’est aussi l’image que renvoient les stands de College Street : une branche active et florissante.

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