Pays - Egypte

April 19th, 2011 at 11:24 by Magali Tardivel-Lacombe

Voltaire et Molière à Alexandrie

Entretien avec Nazly Farid, responsable du département francophone de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, ou Bibalex (Egypte)

Comme je l’évoquais précédemment, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie renferme, pour l’instant, un bon million de documents, commandés pour la plupart auprès de libraires locaux et internationaux. Ces acquisitions régulières, qui suivent une politique minutieusement définie, ne sont pas seules à enrichir le fonds : de nombreux dons viennent les compléter, et parfois pas des moindres. C’est ainsi que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment expédié à Alexandrie des containers remplis de livres, modifiant considérablement et durablement le visage de la Bibalex. Parmi les 80 langues représentées dans la bibliothèque alexandrine, le français s’est soudain vu décerner une place de choix, aux côtés de l’arabe et de l’anglais ; ces trois langues constituent désormais la moitié du fonds. Mais comment cette idylle franco-égyptienne a-t-elle émergé ?

Nazly FaridEn 2006, le dépôt légal en France change de forme : les éditeurs  doivent désormais envoyer deux exemplaires seulement par ouvrage publié, au lieu de quatre précédemment. Ce changement de politique, lié à un très concret problème de stockage dans les bibliothèques de dépôt, a incité la principale d’entre elles, la BNF, à faire don de 500.000 livres surnuméraires à la Bibalex, qui n’avait auparavant jamais reçu une donation si importante. Selon Nazly Farid, responsable de ce tout nouveau département francophone, c’est à Gérald Grunberg que l’on doit ce geste. Directeur de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du centre Pompidou entre 2001 et 2006, actuellement délégué aux relations internationales de la BNF, il s’était directement impliqué, de 1997 à 2000, dans le projet de reconstitution de la bibliothèque d’Alexandrie. On comprend qu’il ait saisi cette occasion pour la chouchouter un peu…

Lectrice à la BibalexLancée en novembre 2009, l’opération concerne dix ans de dépôt légal, de 1996 à 2006. Les ouvrages sont arrivés en février 2010, et leur classification est en cours. En un an, plusieurs partenaires se sont organisés pour faire face à cet afflux massif de livres. Une équipe d’une cinquantaine de personnes a notamment été constituée afin de gérer et valoriser ce nouveau fonds. “Ce don a parfois été mal perçu en interne”, indique Nazly. “Il implique en effet une charge de travail importante, notamment pour l’enregistrement des titres sur les bases de données”. Elle ajoute : “Nous avons dû effectuer un tri dans tous les containers qui nous ont été envoyés. Certains titres ont d’emblée été éliminés, du fait de leur caractère quasi pornographique : cela ne présentait aucun intérêt, surtout ici !” Même si la censure directe n’existe officiellement pas en Egypte, certains sujets restent tabous…

Ces difficultés n’empêchent pas Nazly d’affirmer sans hésiter que ce don est une réussite à tous points de vue : “Une réussite sur le plan politique, sur le plan médiatique et, ne l’oublions pas, à l’échelle de la bibliothèque d’Alexandrie, qui devient d’un seul coup la quatrième plus grande bibliothèque francophone du monde hors de France”. La francophonie à la BibalexIl va sans dire que, pour mettre en valeur ce fonds, de nombreux projets ont été mis sur pied, avec l’appui inconditionnel du directeur de la Bibalex, Ismail Serageldin, ancien co-directeur de la Banque Mondiale. La politique de rayonnement francophone de la Bibalex tourne donc à plein régime, en partenariat avec l’Université Senghor d’Alexandrie. 260 employés de la bibliothèque, soit 10% du personnel, sont francophones ; d’ailleurs, sur les six interlocuteurs qui nous ont fait découvrir la Bibalex, trois parlaient un français limpide. Il s’agit désormais de mettre l’accent sur la langue et la culture française. Pour Nazly, c’est une bénédiction : “La BNF nous envoie l’identité qui manquait encore à la Bibalex. Puisqu’il s’agit d’une identité francophone, nous nous inscrivons tout naturellement dans ce dialogue Nord/Sud tellement en vogue en ce moment”. Elle s’enthousiasme : “Valoriser la francophonie est un travail passionnant. En Egypte, on a besoin de contenus culturels qui sortent un peu des sentiers battus. Je considère donc ce fonds francophone comme un outil qui sera bénéfique pour la culture des Alexandrins dans un premier temps, puis pour celle de tous les Egyptiens”.

Elle ajoute, un sourire en coin : “Mais n’allons pas trop vite ! Nous sommes encore en phase de construction. Comme vous le dites si bien en France, qui trop embrasse mal étreint…”

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April 7th, 2011 at 09:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Que toujours les lecteurs s’informent et soient formés !

(Si mes comptes sont bons, ce titre est un alexandrin)

Entretien avec Manar Badr, responsable des services de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie ou Bibalex (Egypte)

Manar BadrSi Manar Badr était en partance pour une île déserte, avec un unique livre en poche, elle choisirait Hypatia d’Arnulf Zitelmann, un roman allemand pour la jeunesse (traduction française chez L’Ecole des loisirs, 1990), qui raconte le courage d’Hypatie, une extraordinaire Alexandrine : païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, elle finit par être assassinée. “Cette histoire m’a beaucoup impressionnée”, confie Manar. “J’y puiserais probablement une grande force de volonté pour m’en sortir, sur mon île déserte !”

Elle avoue cependant que, depuis qu’elle travaille à la Bibalex, elle trouve de moins en moins le temps de lire. Paradoxe ? Pas vraiment. C’est juste que ses responsabilités ne lui en laissent plus le loisir. Chaque semaine, elle propose une lecture théâtrale en arabe, en français ou en anglais. La veille de notre visite, Le Malentendu d’Albert Camus avait été lu en version originale par des participants volontaires. Tous les mois, la poésie arabe est en outre à l’honneur.

Manar participe également au projet de lecture américain The Big Read, organisé par le National Endowment for the Arts (NEA). Il s’agit de choisir une œuvre américaine, Banc-livre devant la Bibalexpuis de mettre en place des activités autour de l’ouvrage pendant toute une année. En 2009, pas moins de trois livres ont été choisis, et traduits en arabe grâce au financement du NEA : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee (1961), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et Les Raisins de la colère de John Steinbeck (1939). Pour l’année 2010, ce sont Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1884) qui sont à l’honneur, avec une réimpression de la vieille édition en arabe financée par l’ONG Arts Midwest. Dans le cadre de ce programme, les livres sont distribués gratuitement aux lecteurs qui en font la demande, et différents concours sont organisés autour de l’œuvre : écriture d’un essai, présentation d’une peinture, d’une photo ou encore d’un dessin de carte géographique.

Et ce n’est pas tout. Manar est aussi et surtout chargée de la gestion des services de la bibliothèque principale. Une banque d’accueil assure à chaque niveau l’orientation des visiteurs, mais les usagers éprouvent souvent des difficultés à se repérer tous seuls, non seulement parce que la Bibalex est immense, mais aussi parce qu’ils n’ont l’habitude ni des bibliothèques, ni du système de classement Dewey. “C’est pourquoi nous organisons tous les jours trois séances gratuites de formation”, explique Manar. “Cela permet aux gens un peu perdus de comprendre comment s’orienter et comment se servir des catalogues en ligne, accessibles depuis les 360 ordinateurs allumés dans la salle de lecture principale”. L’équipe de la Bibalex organise par ailleurs des présentations dans des universités, des hôpitaux, des centres culturels, afin d’encourager les Egyptiens à venir à la bibliothèque.

Etudiantes alexandrines

Les étudiants peuvent également apprendre à rédiger des notes bibliographiques. “C’est un thème nouveau pour le monde arabe”, souligne Manar. “Ainsi, nous avons publié le premier ouvrage de référence indiquant les règles de citations bibliographiques. Auparavant, chaque étudiant indiquait ses références à sa manière, un peu au hasard”. Soit dit en passant, si le dépôt légal est traditionnellement effectué à la bibliothèque Aïn Shams du Caire, la Bibalex est la deuxième bibliothèque dépositaire du pays pour les mémoires et thèses, qui deviennent alors consultables par le public. Manual of StyleDans ce contexte, le rôle formateur de la bibliothèque d’Alexandrie paraît d’autant plus important.

La formation et l’information sont par ailleurs indispensables à la section pour aveugles et malvoyants, qui porte le nom de Taha Hussein, un écrivain égyptien atteint de cécité. Des cassettes audio, ainsi que 400 ouvrages en braille, y sont disponibles. Ce département est même doté de deux imprimantes braille, qui pallient le manque de livres en arabe directement édités en braille. Une de ces machines reproduit même des images qui, en relief, deviennent “visibles” pour des aveugles. Ces derniers peuvent aussi bénéficier de cours d’informatique gratuits, ainsi que de services de lecture à voix haute, assurés par des bénévoles. Par ailleurs, quinze ordinateurs adaptés aux différents handicaps visuels sont mis à leur disposition. Certains sont équipés de Daisy, un programme complexe qui lit les livres à voix haute, et va même jusqu’à effectuer des recherches et établir des marque-pages à la demande du lecteur. D’autres offrent de nombreuses possibilités de réglages des couleurs, de la luminosité, de la taille du texte. Tout un équipement dont le fonctionnement doit être expliqué aux nouveaux usagers.

“Les professionnels du livre eux-mêmes ont besoin d’être formés, c’est dire !” remarque Manar. “A l’université, il existe bien des cursus spécialisés, qui vont jusqu’au doctorat, mais aucune mise à jour technique n’est assurée depuis longtemps”. Etudiantes à la BibalexLes futurs bibliothécaires, par exemple, ne s’appuient que sur des documents imprimés, qui présentent vite des limites, notamment pour l’apprentissage de l’utilisation de bases de données et l’appréhension du service du public. “Comme cela finissait par nous poser des problèmes au niveau même du recrutement, nous avons fini par mettre en place des formations internes d’un mois ou deux, pour inculquer aux nouveaux arrivants les bases du métier”. Ainsi, contrairement à la France, l’Egypte ignore le système des concours, quelle que soit la discipline. Parmi les nombreuses candidatures spontanées envoyées à la Bibalex, retiennent donc l’attention celles qui présentent un certificat d’informatique, un certificat d’anglais type TOEFL (qui s’avère souvent un obstacle, souligne Manar) et un niveau d’études de quatre années après l’équivalent du baccalauréat.

Au final, dans le département où nous nous trouvons, au deuxième niveau souterrain de la Bibalex, peu de gens ont suivi des études de bibliothéconomie. Quant à Manar, elle a d’abord étudié la sociologie et le journalisme, avant d’avoir la chance, entre autres grâce à son remarquable niveau de français, de suivre une année de Master de bibliothécaire à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB), cette école tellement convoitée à travers tout l’Hexagone par les bibliothécaires dans l’âme. Alexandrie et Villeurbanne ont en effet conclu puis renouvelé un accord, d’autant plus important que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment offert une quantité considérable de son fonds à la Bibalex.

Mais je n’en dis pas plus au sujet de cette donation, car ce sera le sujet du prochain article…

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April 1st, 2011 at 09:59 by Magali Tardivel-Lacombe

Expositions, valorisation, numérisation

Suite de la visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (lire la première partie)

Lors de notre visite à la Bibalex, nous ne savons où donner de la tête, tant les expositions y sont nombreuses : laquelle choisir ? Plafond de la salle de lecture principaleLes peintures naturelles sur papyrus de l’artiste égyptien Adam Henin ? Les gravures et photos rares présentant Alexandrie depuis le XVe siècle ? Les aquarelles et effets personnels de Shadi Abdel Salam, réalisateur de nombreux films historiques dont La Momie (1969) ? L’hommage à Anouar el-Sadate, avec le costume taché de sang qu’il portait le jour de son assassinat ?

Cette hésitation est sans compter la seule visite des départements de la bibliothèque. Des livres rares jusqu’aux cartes géographiques, en passant par l’étonnant dépôt des documents d’institutions internationales, ainsi que par le département artistique, équipé d’ordinateurs pour lire CD et DVD et doté de salles de télévision, sans oublier les collections spéciales, qui renferment les bibliothèques personnelles de penseurs égyptiens comme Abdel Ahmed Badawi –on a l’impression de dénicher sans cesse des trésors. Car la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie aime les chiffres autant que les lettres : elle comporte tout de même huit centres de recherche, quinze expositions permanentes, quatre musées… Il faudrait mille et une nuits pour l’explorer dans toute sa richesse !

Salle de lecture principale de la Bibalex

Dans le Centre International des Sciences de l’Information (ISIS), d’ambitieux projets sur les nouvelles technologies de la bibliothéconomie reflètent eux aussi le dynamisme de la Bibalex. Ainsi, elle participe au projet de bibliothèque numérique universelle, qui prévoit de numériser un million de livres du monde entier. Pour ce faire, elle coopère avec une vingtaine d’autres bibliothèques, notamment en Inde, en Chine, aux Etats-Unis. 150 000 titres de son fonds, la plupart en arabe, ont déjà été scannés. L’Egypte est d’ailleurs le seul pays arabe à participer au projet. Dans le cas d’ouvrages encore protégés par des droits d’auteurs, seuls 5 % sont en libre accès. On peut dès à présent consulter librement la fameuse Description de l’Egypte, étude commandée par Napoléon Bonaparte en personne, lors de son expédition de 1798. La copie originale, lourd volume aux pages jaunies, repose sous une vitrine de verre…

Usagers de la BibalexDe même, la Bibalex a entrepris un travail de numérisation de la “mémoire de l’Egypte moderne“. Ainsi, les événements majeurs de l’histoire nationale sont couverts de manière presque journalistique : consultables gratuitement sur Internet, des articles d’époque, ainsi que des cartes postales, des timbres-poste, sans oublier des archives audio et parfois vidéo, offrent à découvrir une Egypte en pleine construction. Ces pages devraient être disponibles en français dans le courant de cette année. La “mémoire du Canal de Suez” a, quant à elle, déjà été enregistrée et traduite. Autant dire que les bibliothécaires d’Alexandrie conçoivent leur métier comme un vaste dépoussiérage et un généreux partage des trésors dont ils ont la garde.

La Bibalex mène par ailleurs un monumental projet d’archivage de l’Internet. Aussi pharaonique que cela puisse paraître, 70 milliards de pages web sont enregistrées pour la période entre 1996 et 2007. Elles sont consultables depuis n’importe où, même si le web gourmand les a parfois lui-même gobées depuis longtemps.

Et ce n’est pas tout ! C’est à Alexandrie encore que l’on trouve l’une des rares Expresso Book Machines du monde. Pas grand-chose à voir avec le café, bien sûr. Il s’agit en fait d’un appareil qui peut imprimer et relier un livre de 500 pages en vingt minutes. L’idée qui sous-tend l’acquisition de cette machine est d’encourager les Egyptiens à lire davantage, car les Expresso Books seraient beaucoup moins coûteux que les versions originales. Cela dit, la machine n’est pas encore en service, car si le but est de mettre à disposition du public tout le fonds de la bibliothèque, des questions de droits d’auteurs doivent encore être réglées…

Esplanade de la BibalexLa Bibalex se veut donc un modèle, et elle apparaît comme telle, avec les réflexions constantes qu’elle mène pour la valorisation de son fonds. En outre, l’effort mis sur les nouvelles technologies n’est pas seulement un faire-valoir : l’enjeu est réellement de faciliter la circulation du savoir, de le rendre accessible au plus grand nombre. On comprend que, pour accueillir les quelque 4 000 visiteurs journaliers et mener tous ces projets de front, dont je n’ai d’ailleurs cité que les plus marquants, les 2 300 employés ne soient pas de trop. On comprend moins pourquoi il s’agit à 75 % de femmes, même si on remarque cette tendance ailleurs également, en Europe par exemple.

Mes prochains articles rendront hommage à deux de ces femmes qui travaillent en coulisses de la Bibalex…

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March 25th, 2011 at 13:40 by Magali Tardivel-Lacombe

Redonner à Alexandrie sa mythique bibliothèque

Visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (Egypte)

Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement Mme Rania Emara (département des médias et relations publiques), sans qui ces rencontres et découvertes fantastiques n’auraient pas été possibles. M. Mohamed Konbar qui, pendant sa scolarité, a participé à un échange avec un lycée de Gardanne (le monde est décidément petit !), a été un excellent guide, au français irréprochable. Mme Manar Badr, responsable des services de la bibliothèque, et Mme Nazly Farid, responsable de la bibliothèque francophone, nous ont consacré un peu de leur précieux temps, avec un admirable sens de l’accueil. Je n’oublie pas de remercier Mme Hadir Ashraf, qui nous a montré les recoins inattendus de la Bibalex, ainsi que Mme Rania Farouk, qui nous a ouvert les yeux sur la bibliothèque pour aveugles et malvoyants.

Sur le conseil du poète Démétrios de Phalère, l’ancienne bibliothèque royale d’Alexandrie est fondée en 288 avant Jésus-Christ par Ptolémée Ier, successeur d’Alexandre le Grand. Front de mer d'AlexandrieA son apogée, elle renferme la bagatelle de 700 000 papyrus, l’équivalent de 100 000 livres modernes. En 47 avant JC, lors de la guerre opposant Ptolémée XIII  à Jules César, ce dernier ordonne de réduire en cendres la flotte d’Alexandrie. L’incendie est d’une telle ampleur qu’il atteint et ravage la bibliothèque, située en front de mer. En raison du nombre croissant de papyrus stockés dans la bibliothèque mère, une bibliothèque fille avait été fondée, mais elle est détruite à son tour, en 391, pendant le conflit entre païens et chrétiens : l’empereur Théodose ordonne en effet la destruction de tous les temples païens d’Alexandrie, édit qui frappe avec aussi peu de discernement les édifices religieux que cette bibliothèque, aménagée… dans un temple en l’honneur du dieu Sérapis ! Toutes ces histoires, plus ou moins attestées scientifiquement, ont contribué à faire grandir la légende de la bibliothèque d’Alexandrie, qui rayonnait plus loin encore que le fameux phare du même lieu. A force de guerres et de pillages, cependant, il n’en reste plus rien dès le IVe siècle de notre ère. De cette tourmente, un seul et unique papyrus a été sauvé, aujourd’hui conservé à la bibliothèque nationale de Vienne.

Extérieur à la tombée de la nuitEn 1972, Mostafa El-Abbadi, professeur émérite d’études gréco-romaines à l’Université d’Alexandrie, évoque l’idée de “faire revivre les anciennes valeurs de la ville”. C’est ainsi que la bibliothèque fait de nouveau parler d’elle. Afin de la reconstruire, le gouvernement égyptien et l’UNESCO organisent en 1989 un concours international d’architecture. 1400 cabinets d’architectes du monde entier présentent leurs projets. C’est l’équipe norvégienne Snohetta qui, malgré une moyenne d’âge de 25 ans, remporte l’adhésion du jury. La construction débute en 1995, avec le soutien d’un groupe d’architectes égyptiens mené par Mamdouh Hamza, et l’implication d’entreprises anglaises, italiennes et égyptiennes. Le 16 octobre 2002, enfin, la Bibalex est inaugurée, presque à l’emplacement exact de la bibliothèque antique, à deux pas de la Méditerranée (que nous retrouverons avec émotion, après un si long voyage). Elle aura coûté 220 millions de dollars, dont 120 millions ont été versés par l’Etat égyptien et 65 millions par d’autres pays arabes. Aujourd’hui, son fonctionnement quotidien est assuré par des fonds publics, ainsi que des donateurs privés et des sponsors ponctuels pour chacun des quelque 700 événements annuels qui y sont organisés (concerts, conférences, expositions…).

Planétarium vu de nuitLa Bibalex comporte trois bâtiments. D’abord, un centre de conférences, construit et inauguré dès 1991. Ensuite, une salle principale, qui renferme la bibliothèque à proprement parler, ainsi que les musées et les expositions. Pour cette salle, les architectes ont imaginé un bâtiment en forme de disque incliné, afin d’évoquer un soleil levant. Décidant de tirer des leçons de l’histoire, ils ont prévu à l’intérieur des rideaux ininflammables, pour isoler d’éventuelles flammes et empêcher un hypothétique incendie de se propager ; de toute façon, à partir d’une température de 65°, de l’eau serait projetée directement des plafonds. A côté du “soleil levant”, enfin, se trouve une “lune”, de construction française, qui renferme un planétarium ouvert au public.

Vue aérienneVue aérienne disponible sur le site de la bibliothèque

L’ensemble offre une superficie de 40 200 m² entièrement dédiés à la lecture et la culture. Un espace est spécialement conçu pour les enfants de 6 à 11 ans, un autre pour les 12-15 ans. Quant à la salle de lecture principale, elle vaut à elle seule le détour par Alexandrie. Du haut d’une plate-forme surnommée “le Triangle de Callimaque“, du nom d’un archiviste de l’antique bibliothèque, on domine la plus grande salle de lecture du monde (13 600 m²), qui peut accueillir jusqu’à 2 000 lecteurs simultanément. Un million de volumes, dont 800 000 imprimés (le reste étant des CD, DVD et autres cartes), sont actuellement disponibles. Chaque année, ce fonds augmente de 15 à 25 %. A terme, la Bibalex renfermera environ 5 millions de documents… Pour l’instant, l’emprunt n’est autorisé que dans les bibliothèques jeunesse. Le prêt sera peut-être étendu à l’ensemble de la Bibalex, sous réserve de parer efficacement le principal problème, à savoir les vols et pertes.

D’un point de vue architectural, même avec des yeux de néophyte, on devine la prouesse. Sept niveaux se succèdent en une harmonieuse cascade de mezzanines ouvertes. Mur extérieur de la Bibalex66 colonnes représentant des fleurs de lotus stylisées soutiennent un plafond pentu qui laisse passer la lumière du jour de manière indirecte, afin d’assurer un éclairage naturel qui, ainsi filtré, n’abîme pas les documents. Les couleurs vertes et bleues choisies pour tamiser cette lumière symbolisent l’alliance entre la terre et la mer et, plus concrètement, s’avèrent être les plus reposantes pour les yeux. Dans les murs en granit du Zimbabwe, des orifices rappellent l’antique technique de rangement des papyrus. Des ornements en cuivre égyptien ont soigneusement été oxydés pour éviter tout changement de couleur. Sur la paroi extérieure, 4 200 signes de 120 langues antiques et modernes ornent la pierre ; on reconnaît ainsi du braille, des notes de musique, des lettres latines et grecques, des hiéroglyphes bien sûr…

Dans la deuxième partie de cette visite, vous découvrirez l’intérieur de la bibliothèque, et vous apprendrez qu’elle se veut à la pointe des dernières technologies…

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March 15th, 2011 at 21:10 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (3/3)

Où l’on remarque que les programmes de soutien au secteur du livre n’ont pas toujours l’accueil escompté, même dans le plus grand pays arabophone…

Troisième volet de l’analyse sur l’édition en Egypte (lire la première et la deuxième partie), tirée de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

Accompagnement du fameux koshary égyptienLe problème structurel de l’édition égyptienne, on l’aura compris, c’est une distribution mal organisée qui, en conséquence, rend l’accès aux livres difficile. Afin d’encourager, malgré tout, les lecteurs à acheter des livres, Suzanne Moubarak, l’épouse de l’ex-président égyptien, a lancé la campagne Reading for All. Cette initiative a permis de réduire le prix de vente des livres sélectionnés, qui sont passés d’une vingtaine de pounds en moyenne (environ 2,5 euros), à 4 pounds environ (0,50 euros). A plus grande échelle encore, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a confié à l’Academy for Educational Development (AED), ONG basée à Washington, la réalisation d’un programme de mise en place de bibliothèques dans les écoles égyptiennes. Avec 400 millions de dollars, les tirages des titres choisis s’élevaient de 40.000 à 100.000 exemplaires. Sur une page Internet dédiée à ce projet, USAID proclame : “Plus de 24 millions de livres ont été fournis aux 39.000 bibliothèques scolaires égyptiennes”.

Mais Sherif Bakr, désabusé, déplore que ces bonnes intentions aient été sapées autant par la corruption que par “la stupidité américaine”. En effet, le programme mettait en avant la nécessité de promouvoir uniquement des messages de paix et de tolérance. “Mais l’histoire n’est faite que de guerres, surtout en Egypte, qui a une si longue histoire ! USAID voulait plus de tolérance, moins de violence, moins de religion…” Sherif secoue la tête : “Vous imaginez, en Egypte : moins de religion ?” D’après lui, l’échec de ce programme s’explique aussi par un détail de fonctionnement : pour tout livre perdu ou volé, 100 pounds devaient être versés par l’instituteur responsable. Du coup, les bibliothèques de classe ont été mises sous clé…

L'éditrice et libraire Balsam SaadMalgré tout, ce programme a largement encouragé la création de livres jeunesse de qualité. L’éditrice Balsam Saad, qui nous a présenté ses éditions Al-Balsam et sa librairie jeunesse, nous raconte que, bien qu’elle n’ait rien fait spécifiquement pour ce programme USAID, elle a pu en bénéficier. “En 2006, j’avais proposé une maquette à Nahdet Misr, un important éditeur égyptien, qui publie notamment Harry Potter en arabe. Or, USAID voulait soutenir les grandes maisons d’édition travaillant en coopération avec les petites, comme la mienne”. C’est ainsi que, via Nahdet Misr, quatre titres d’Al-Balsam ont été sélectionnés, et imprimés respectivement à 8.000, 11.000, 20.000 et 40.000 exemplaires ; les plus nombreux étaient destinés aux écoles primaires, les autres aux écoles secondaires. “C’était formidable pour nous ! Dans ce cadre-là, nous avons notamment pu lancer notre ‘Harry Potter’ à nous, un roman de Tarik A. Bary, qui raconte l’histoire d’un petit garçon qui peut parler aux objets… L’auteur pense déjà au deuxième tome, c’est dire !”

Quant aux éditions Book House, deux de ses titres ont été retenus pour ce projet USAID, et ont chacun été imprimés à 32.000 exemplaires. “Bien sûr, cela m’a encouragée”, raconte Heba Salama. “J’ai profité de ce climat favorable pour monter d’autres collections pour enfants, notamment des biographies illustrées de gens célèbres : Marco Polo, Marie Curie… Sur les 3.000 exemplaires de chaque titre, 1.500 ont été achetés par la Fondation Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, basée à Dubaï. Mais depuis l’arrêt du projet USAID, les exemplaires qui restent en stock s’avèrent très difficiles à écouler…”

Biographies chez Book HouseAinsi, à l’instar peut-être de beaucoup de programmes d’aide internationale, celui-ci, en s’arrêtant, a révélé ses effets pervers. Sherif résume la situation : “Depuis USAID, tous les tarifs ont augmenté : illustrateurs, imprimeurs, designers… Et maintenant, les éditeurs égyptiens ne veulent plus entendre parler de livres pour enfants, car le marché est saturé. Vous n’imaginez pas la quantité de projets restés en souffrance dans les tiroirs !”

Ainsi, les éditeurs égyptiens que j’ai rencontrés parlent sur différents tons : d’un côté, de nombreux projets se concrétisent, depuis les librairies indépendantes jusqu’aux formations professionnelles, tandis que de l’autre, des lames de fond balaient à contre-courant ces initiatives positives, depuis l’absence d’unité du secteur jusqu’aux programmes d’aide qui, voulant trop bien faire, s’avèrent criticables… Avec ces différents sons de cloche, comment savoir si l’édition égyptienne connaît les prémices d’un envol, ou si les pieds d’argile de ce Sphinx vont continuer de s’effriter ?

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March 8th, 2011 at 12:41 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (2/3)

Où l’on s’étonne que le plus grand pays arabophone ne produise pas de best-sellers…

Deuxième volet de l’analyse sur l’édition en Egypte (lire la première partie), tirée de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

Ali Hamed_éd. SanabelPour les projets qui vagabondent hors des sentiers battus, les éditeurs égyptiens ne peuvent jamais compter sur des ventes faramineuses. Ali Hamed réussit, tant bien que mal, à contourner l’éprouvante course d’obstacles. Tout en continuant de travailler pour Dar al-Hilal (Le croissant), maison d’édition étatique fondée en 1892 et qui, pendant sa période faste (1950-70), publiait des magazines, des BD Mickey, ainsi que des classiques de la littérature égyptienne et internationale, il édite désormais, aux éditions Sanabel (Grains de blé), les livres qu’il aime et choisit lui-même. Il fait tout, tout seul : l’édition, la mise en page, l’impression. Du coup, son catalogue est mince mais sélectionné avec minutie : Jack London, Raouf Moussad (journaliste égyptien), Marquez… De même, il a publié Moi et le Japon de Ragai Wanis, un peintre et caricaturiste égyptien de 73 ans qui vit aujourd’hui en Australie ; dans ce récit autobiographique, il raconte et illustre l’année 1962, qu’il a passée au Japon. Timidement, Ali nous confie : “J’espère écouler les 3 000 exemplaires de cet ouvrage en un an. Mais c’est peut-être un peu trop ambitieux ?” Sherif Bakr le taquine : “Oui, tu es un doux rêveur…” Ils rient de concert.

Pour sa part, avec les éditions de sciences sociales Al-Arabi, Sherif n’imprime que 1000 exemplaires de chaque titre, ce qui s’avère déjà difficile à écouler en trois ans. Il utilise tous les canaux possibles pour les faire connaître : sa librairie, les universités, le mailing, Facebook… Sans oublier les foires du livre de la région, par exemple celle de Khartoum, au Soudan ; mais toutes sont grand public, donc peu d’exemplaires se vendent à cette occasion.

Moi et le Japon_Ragai Wanis_éd. SanabelLe nœud du problème semble résider dans la faiblesse du réseau de distribution, plus que dans un cruel manque d’acheteurs. Je suis stupéfaite d’entendre, de la bouche d’un éditeur comme Sherif : “Si, en tant que lecteur, vous voulez vous procurer un livre, vous pouvez attendre 24 heures… ou toute la vie ! En Egypte, il n’y a aucun moyen fiable de savoir où trouver un titre”. Jusqu’à il y a six ans, il n’existait pas de librairie indépendante dans le pays, hormis quelques petites boutiques qui, souvent couplées à une maison d’édition (comme c’est le cas d’Al-Arabi), vendaient aussi des magazines et des bonbons. Depuis des lustres, également, des vendeurs d’occasion travaillent à même les trottoirs. La grande librairie indépendante Diwan, où flotte un étonnant parfum d’Europe, était donc la première du genre au Caire. “De plus, Amazon n’existe pas dans le monde arabe”, souligne Sherif. “Pour la vente de livres sur Internet, on ne dispose que de quelques petits sites. En fait, les Egyptiens ne font pas confiance à Internet”.

Dans cette situation, on comprend qu’une maison de sciences humaines comme Al-Arabi n’ait pas de best-seller à son actif. “Mais je ne m’en plains pas”, remarque l’éditeur. “En fait, je dirais même qu’un éditeur à succès n’a pas de chance, parce qu’il ne reçoit pas davantage de retombées économiques. Son livre sera simplement piraté à plus grande échelle, voilà tout !” Cette parenthèse soulève d’emblée un autre problème, celui de l’absence de couverture légale : il y a encore deux ou trois ans, les éditeurs ne signaient pas de contrats avec leurs auteurs ! Maintenant que ces derniers sont davantage conscients de leurs droits, ils n’hésitent pas à intenter des procès contre certains éditeurs. Publications de Al-Arabi“Moi-même”, raconte Sherif, “je ne cesse de rajouter des clauses aux contrats d’auteur, ce qui ne m’empêche pas en ce moment d’avoir deux procès sur le dos”. Ali prend alors la parole : “En Egypte, il existe quatre traductions différentes des œuvres majeures de Gabriel Garcia Marquez. Elles ont été publiées sans cession des droits de traduction ! Pour les trois premières, il s’agissait d’un vol pur et simple, car les éditeurs n’étaient pas au fait des lois sur le copyright. La quatrième, c’est moi qui l’ai publiée, en demandant cette fois à la représentante d’acheter les droits pour le monde arabe. Mais la représentante a purement et simplement refusé de ‘traiter avec des voleurs’. Du coup, tant pis, j’ai quand même édité la nouvelle traduction dont je disposais. J’ai ainsi pu écouler 3 000 exemplaires de l’autobiographie de Marquez en seulement trois mois. C’est bien, mais j’aurais préféré travailler dans la légalité”.

A l’international, Sherif regrette qu’il existe trop peu de programmes de soutien des traductions depuis l’arabe. “En 2002, le succès de L’Immeuble Yacoubian [Actes Sud, 2006 pour la version française] a suscité beaucoup d’espoirs dans le milieu du livre. C’est un roman très bien écrit, qui a encouragé, dans le monde arabe lui-même, un regain d’intérêt pour la fiction arabophone contemporaine”. Une lueur d’espoir encore faible, mais qui, un jour, se métamorphosera peut-être en un soleil radieux…

Le troisième et dernier volet de ce tour d’horizon de l’édition égyptienne évoquera les projets de développement du secteur du livre, notamment le programme américain USAID…

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March 2nd, 2011 at 18:44 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (1/3)

Où l’on constate que le plus grand pays arabophone n’est pas encore un géant de l’édition…

Ce triptyque d’articles sur l’édition en Egypte est issu de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

En Egypte comme en Inde, l’association des éditeurs ne fournit aucune donnée chiffrée sur le marché du livre. Les seules informations disponibles ont été rassemblées par la Foire du Livre de Francfort. Ali Hamed_Heba Salama et Sherif BakrL’éditeur, libraire et agent littéraire Sherif Bakr affirme sans hésiter : “Les éditeurs arabes ne savent pas, ou ne veulent pas travailler ensemble, même dans l’hypothèse où le but serait de s’associer contre leurs gouvernements!” De ce fait, nos interlocuteurs égyptiens, tous rencontrés par l’intermédiaire de Sherif, ont plutôt tendance à évoquer des faits précis, des anecdotes personnelles, des ressentis individuels, qu’ils définissent souvent comme représentatifs de la situation générale. L’impression qui en ressort, c’est que la production livresque égyptienne est riche, mais que l’accès au livre reste problématique.

Non seulement les livres restent une denrée chère pour les Egyptiens, mais en outre, avance Sherif, les acheteurs acquerront plus volontiers un ouvrage qui leur permettra, par ailleurs, d’économiser : “Par exemple, puisque le cours d’informatique coûte plus cher que le manuel d’apprentissage, le manuel se vend bien”. On remarque toutefois des phénomènes de mode qui ignorent ces savants petits calculs d’homo oeconomicus. Ainsi, en 2008, les “bloggers books”, c’est-à-dire des livres issus de blogs sur Internet, avaient le vent en poupe. Livre de mode sur les foulards islamiquesDans cette lignée, I want to get Married, où Ghada Abdel Aal racontait avec beaucoup d’humour ses mésaventures amoureuses et ses tentatives de mariage, a été réimprimé six fois en 18 mois à peine, avant d’être adapté pour le petit écran. Mais comme tous les phénomènes de mode, on ne saurait prédire aux “bloggers books” un long avenir (seul ce dernier nous dira si j’avais raison de croire que cette mode serait éphémère…).

En général, les titres qui reflètent l’identité et le quotidien arabes semblent également séduire un large lectorat. Heba Salama, éditrice à Book House, a donc eu une idée de génie lorsqu’elle a imaginé un livre de mode sur les foulards islamiques : “Je voulais montrer que, même quand on porte le voile, on peut être coquette et inventive. C’est donc un beau livre dans lequel sont expliquées et photographiées différentes manières de nouer le foulard”. L’ouvrage a même été traduit en allemand, bénéficiant à sa parution du succès d’un défilé de mode organisé à la Foire de Francfort 2010 ! Plus classique, le recueil de nouvelles  Koshary (du nom d’un plat égyptien à base de de riz, lentilles, pois chiches, macaroni, le tout surmonté d’une légendaire sauce tomate et d’oignons frits) a été vendu à 6 000 exemplaires. Un succès inattendu… sauf que les nouvelles parlent de l’Egypte d’aujourd’hui. CQFD ?

Heba Salama présente ses livres

Dans le deuxième volet de ce triptyque, il sera question de projets alternatifs, de droits d’auteur et de l’éternelle question du réseau de distribution…

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February 21st, 2011 at 19:59 by Magali Tardivel-Lacombe

De Suède ou de Syrie, pour grands et petits

Rencontre avec Balsam Saad dans sa librairie jeunesse Al-Balsam au Caire, Egypte

Balsam SaadEntre les éditions et la librairie, son cœur balançait. Alors plutôt que de trancher cruellement ce désagréable dilemme, Balsam Saad a décidé de faire les deux. Après les éditions Al-Balsam, voici donc la librairie éponyme, ornée du même logo floral. Ouverte depuis mai 2010 au bord d’une avenue passante, elle est la seule boutique d’Egypte spécialisée en littérature jeunesse ; les plus proches concurrents se trouvent au Liban et en Jordanie. Trois employés, un seul mot d’ordre : faire lire en arabe ! “Mon rêve, c’est d’avoir en rayon tous les livres jeunesse en arabe qui existent”, explique Balsam. “J’en commande parfois qui viennent de Suède !” On ne le répètera jamais assez : malgré son unité linguistique, le monde arabe ne dispose pas encore de système de distribution. La jeune femme s’adresse donc directement aux éditeurs arabes pour commander les ouvrages qu’elle souhaite mettre en rayon. Afin de mieux connaître ce qui se fait, notamment au Maghreb, elle assiste autant que possible aux foires du livre de la région.

Librairie Al-BalsamComme toute librairie de quartier qui se respecte, Al-Balsam draine sa clientèle dans les environs immédiats, décernant déjà un bon point de fidélité aux écoles. “Mais la boutique est encore toute jeune”, reconnaît la jeune femme, “alors nous devons encore faire de la publicité”. Les invitations d’auteurs, régulières, devraient contribuer à asseoir la réputation de la librairie. Une auteure libanaise, agréablement surprise de trouver sa bibliographie complète en rayon ici, a ainsi été écoutée par une quinzaine de personnes. Des auteurs et illustrateurs égyptiens bien implantés, comme Walid Taher et Rania Amin, n’ont pas hésité à faire le déplacement. De son côté, la librairie voyage elle aussi, et s’immisce dans les salles de classe du Caire.

Balsam Saad dans sa librairie Sur les étagères, l’album pour enfant a la part belle, tandis que le roman pour adolescent peine à trouver sa place. “En fait, peu d’auteurs arabes écrivent pour les adolescents”, explique Balsam. “En rayon, je ne propose donc que des traductions, ce qui est problématique car on constate souvent un écart interculturel entre le sujet du livre et le lecteur arabophone. C’est ce qui a rendu si délicate la traduction de Fire Belly, le roman pour jeunes adultes de J.C. Michaels, qui met en scène une grenouille handicapée”. A l’étage, la libraire propose aux enfants de lire dans d’autres langues. Par ailleurs, un quart du fonds s’adresse aux parents : “Les adultes savent que, lorsqu’ils accompagnent leurs enfants ici, ils peuvent eux aussi repartir avec un livre sous le bras”.

Et la bande dessinée, dans tout ça ? “Les romans graphiques suscitent un intérêt croissant”, remarque la jeune femme. “Mais j’avoue que je n’ai en rayon ni mangas, ni bandes dessinées”. Elle avait, pour sa maison d’édition, le projet de faire traduire une bande dessinée allemande, mais lorsqu’elle a réalisé à quel point le scénario était morbide, elle a abandonné l’idée : Alia’s Mission-Saving the Books of Iraq“On voit déjà trop de malheurs à la télévision ! Moi, je veux donner espoir avec mes livres”. Elle ajoute : “En plus, ce livre mettait en scène des suicides, un thème inacceptable pour la société égyptienne”. L’héroïsme d’une bibliothécaire irakienne qui a sauvé quelque 30 000 livres durant la guerre de 2003 l’a en revanche séduite, et elle a publié Alia’s Mission: Saving the Books of Iraq, une bande dessinée américaine en noir et blanc qui raconte cet exploit. Comme pour n’importe quel autre titre, elle en a imprimé 3 000 exemplaires, mais ils s’écoulent très mal. Peut-être est-ce dû manque d’habitude des lecteurs arabes face à la bande dessinée. “Surtout, les gens ne veulent pas entendre parler de la guerre”, insiste Balsam.

Comme toujours, l’entretien se termine sur ma question fétiche : “Si vous deviez passer le reste de votre vie sur une île déserte, avec un seul et unique livre, lequel choisiriez-vous ?” Sa réponse balance : “Peut-être Le Petit Prince, qui m’a fait aimer lire… Ou plutôt, non, je dirais La Ferme des animaux“. Deux contes que grands et petits ne lisent pas avec le même regard… “Tout comme Le Petit Prince, le texte de George Orwell est simple mais fort. Et surtout, il pose avec justesse la question ‘Qu’est-ce qui arrive réellement quand on pense faire les choses bien ?’”. Vaste question qui, à n’en pas douter, travaille en ce moment les Egyptiens, au plus profond d’eux-mêmes…

Ciel au-dessus du CaireCiel vespéral au-dessus du Caire

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February 15th, 2011 at 15:27 by Magali Tardivel-Lacombe

Du baume au coeur

Rencontre avec Balsam Saad, créatrice des éditions et de la librairie Al-Balsam au Caire (Egypte)

Balsam Saad présente un livre de ses éditionsUne nouvelle fois, il sera démontré que tous les chemins mènent au livre. On peut, comme Balsam Saad, quitter un bureau d’ingénieur pour ouvrir une maison d’édition. “Ma cousine et moi déplorions la dégradation des cours d’arabe en Egypte. Il semblerait que, quand nous étions enfants, ils étaient plus ludiques qu’aujourd’hui”, raconte la jeune femme. “Cela nous a donné envie d’éditer des livres en arabe, que les jeunes égyptiens auraient plaisir à lire”. Le succès croissant des écoles privées internationales finit en effet par faire de l’apprentissage de l’arabe le parent pauvre des enseignements face aux cours d’anglais et de français, comme une plante qui, à l’ombre d’arbres puissants, ne peut pleinement s’épanouir.

Manches retroussées, Balsam a donc d’abord défriché son propre terrain en suivant une formation de 10 jours avec les Stanford Publishing Courses for Professionals, en Californie. Logo des éditions Al-BalsamAvant même d’être lancée, elle s’inscrivait d’emblée, grâce à ce cours, dans un réseau de professionnels internationaux. Elle commence par nommer son jardin encore secret Al-Balsam, comme elle : “Mon père aime tellement le jardinage qu’il m’a donné un nom de fleur, de même que ma sœur, qui se prénomme Jasmine”. Ce choix ne reflète pas pour autant un narcissisme débordant : “Balsam, c’est facile à comprendre dans toutes les langues, ça évoque un baume. A mes yeux, un bon livre doit avoir des vertus curatives, comme une plante médicinale…”

En 2005, la jeune femme plante ses premières pousses. “Il y a toujours eu des livres pour enfants en Egypte, seuls les plus récents sont vraiment beaux”, avance-t-elle. “J’ai eu envie de faire moi aussi de beaux livres”. Dans un premier temps, freinée par son anonymat dans le milieu, elle ne parvient pas à rallier des auteurs arabophones, peu nombreux et trop souvent rattachés à d’autres maisons d’édition comme du lierre à un mur déjà solide. Qu’à cela ne tienne, elle aime aussi les langues et cultures étrangères ! “La Coccinelle mal lunée d'Eric Carle_Version arabeMême s’il serait plus simple de publier des traductions de l’anglais, je m’intéresse davantage aux autres langues : l’espagnol, le coréen, le français… J’aime la diversité”. Les livres jeunesse étrangers s’avèrent parfois épineux à traduire en arabe, comme en atteste l’anecdote que raconte l’éditrice : “Une de mes amies a dû expliquer à un éditeur américain qu’elle devrait édulcorer un dialogue de dispute entre un père et son fils, car tel quel, il risquait de choquer les lecteurs arabes, particulièrement respectueux des valeurs traditionnelles comme la famille ou la religion. L’Américain s’est montré très surpris”. Ces embûches ne freinent pas pour autant Balsam dans son élan, puisque depuis 2007, elle distribue des ouvrages étrangers sur le marché arabe.

Tout Eric Carle en arabe chez Al-BalsamPatiente vivace qui ne craint pas les petites bêtes, elle a obtenu les droits mondiaux pour publier en arabe les livres d’Eric Carle. Chenilles, coccinelles et caméléons ont donc commencé à courir de droite à gauche sur les pages. En 2006, le prix sépcial Livre jeunesse créé par Suzanne Moubarak, l’ancienne première dame d’Egypte, est décerné au Caméléon Méli-Mélo (éditions Mijade, Namur, 2001, pour la version en français). Quant à La Chenille qui faisait des trous (Mijade, 1999), elle est déjà en réimpression : le premier tirage de 3000 exemplaires –un minimum de rentabilité– s’est écoulé comme une brassée de muguet un Premier Mai ! “Pour ce livre”, souligne Balsam, “j’ai aussi eu envie de faire une version en braille et matières à toucher, pour que les enfants aveugles puissent en profiter tout autant que les autres”. Fabriqué en Inde par des imprimeurs rencontrés sur des foires internationales, ce livre a servi à un atelier fructueux pour enfants voyants et non-voyants à la bibliothèque d’Alexandrie. Les livres en carton sont réalisés à Hong Kong, les autres en Egypte même.

La Chenille qui faisait des trous_pour aveugles

Aujourd’hui, la maison qui emploie 8 personnes, s’est ménagée une place au soleil. Elle a réédité Ilabnaty, un texte classique de Nemat Ahmed Fouad sur la maternité, illustré de peintures très douces de Taher Abdel Azim ; un site Internet a même spécialement été créé pour promouvoir ce beau livre. Par ailleurs, Just be yourself, traduit de l’espagnol, reçoit un accueil positif tant auprès des jeunes que de leurs parents, qui y trouvent des réponses à leurs questions sur l’affirmation de soi pendant l’adolescence. Just be yourself en arabeLes projets ne manquent pas et s’épanouissent comme autant de crocus colorés sur une terre printanière. Devraient prochainement paraître des biographies de personnes célèbres à découvrir à partir de 10 ans, et une série de livres éducatifs qui débutera avec Comment fait-on un livre ?, traduit du français (éditions Tourbillon, 2009).

Même si, comme l’expliquait Sherif Bakr, le marché du livre arabophone est fractionné et manque d’un système de distribution global, Balsam considère le monde arabe comme un seul et même pays. C’est pourquoi elle acquiert toujours les droits de traduction pour la zone entière. Ensuite, afin d’y essaimer ses ouvrages, elle assiste à toutes les foires du livre de la région, mais cela reste un processus long. “Il faut créer la demande, mais j’ai bon espoir”, affirme-t-elle. En Egypte, les toutes jeunes librairies indépendantes, notamment Alef et Diwan, ouvrent depuis cinq ans de nouvelles branches et élargissent les débouchés. Une seule, toutefois, se situe hors de la région cairote. La crise financière de 2009 laisse en jachère bien des projets, mais la jeune éditrice ne perd pas le sourire pour autant. D’ailleurs, elle a elle-même ouvert, en mai 2010, une librairie jeunesse au Caire. Ce sera le sujet de mon prochain article…

Entretien avec Balsam Saad

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February 7th, 2011 at 10:48 by Magali Tardivel-Lacombe

Le Superman égyptien (2/2)

Deuxième partie de la rencontre avec Sherif Bakr,

gérant de la librairie et des éditions Al-Arabi,

créateur de l’Arab Academy for Professional Publishing (AAPP) au Caire, Egypte

Entre janvier et juin 2010, chacune des trois premières sessions proposées par l’AAPP s’est constituée de 12 séances, “soit un total de 36 déjeuners !” A chaque fois, une douzaine de professionnels arabes ont assisté aux séminaires portant sur des sujets aussi variés que le marketing, la distribution, l’imprimerie, le copyright, ou encore les ressources humaines, présentés cette fois par des intervenants locaux. Déjeuner avec Sherif Bakr et des amis éditeurs“Les formations professionnelles sont très coûteuses, nous progressons donc à petits pas. Cette année, les intervenants n’étaient pas rétribués, mais j’estime que cela ne peut pas durer ainsi”. Avec une majorité de participants égyptiens, la venue d’un éditeur saoudien et de deux personnes travaillant à la fondation Al Maktoum (Dubaï), permet cependant d’espérer une plus grande résonance hors des frontières dans les années à venir.

L’écho positif qu’a rencontré l’initiative de Sherif a enhardi d’autres professionnels. Aux foires de Francfort (octobre 2009) et Turin (mai 2010), bon nombre d’éditeurs lui ont suggéré de devenir agent littéraire, même si (ou justement parce que) ce travail n’existe pas dans le monde arabe. “A Turin, toutes mes connaissances s’accordaient à dire que j’étais la personne idéale, vu que j’étais le seul éditeur arabe présent à cette foire !” Finalement convaincu et, comme toujours, enthousiasmé par cette idée toute fraîche, il a commencé à contacter quelques auteurs égyptiens et a ainsi pu constituer son premier catalogue pour le présenter à Francfort 2010. Il ne représente pour l’instant que trois titres de fiction et deux auteurs, voulant s’assurer de la stabilité du terrain nouveau sur lequel il s’avançait. “En plus, dans le monde arabe, la politique du ‘wait and see‘ a un succès fou. Du coup, ce n’était pas toujours facile de convaincre Sherif Bakr2les auteurs avant d’avoir donné des preuves tangibles de mon succès”.

Finalement, les premiers pas sont encourageants. En octobre 2010, Sherif a été très bien reçu à Francfort et a obtenu les droits pour la traduction en arabe de Running, une histoire de la course écrite par le Norvégien Thor Gotaas, et dont NORLA soutient la transcription en arabe. “Il existe beaucoup d’aides à la traduction. Au passage, je note que celles de l’Alliance Française du Caire se sont brutalement arrêtées en 2002. Ils n’organisent plus que des cours de langue et quelques concerts, c’est dommage”. Cela dit, Sherif ne se plaint pas : “Les Européens manifestent beaucoup d’intérêt pour l’édition arabe, qui leur paraît certainement exotique. Et puis ils s’imaginent toujours qu’ils pourront ‘inonder’ le grand marché arabophone. Mais je dois dire qu’ils ne sont pas réalistes ! En général, un titre qui marche bien s’écoule à 3000 exemplaires dans tout le monde arabe. Et encore, les prix sont bas, par rapport aux standards européens”.

Cela n’empêche pas Sherif de poursuivre sa double mission. Mener de front la professionnalisation des éditeurs arabes et la promotion de leurs échanges avec les éditeurs d’autres régions stimulera peut-être – qui sait ? – la création de ce grand marché arabophone pour l’instant fantasmé. On chuchote que Superman est dans le coup… Un homme qui choisirait l’Histoire de Pi de Yann Martel comme livre pour l’île déserte saura certainement se tirer des situations les plus inextricables, non ?

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