Bienvenue en Austronésie !
Rencontre avec Sandra Thibodeaux,
directrice du Writers’ Center NT (Centre des écrivains du Territoire du Nord) à Darwin, Australie
Par sa position géographique, Darwin signifie que notre séjour en Australie touche à sa fin. Déjà, la chaleur humide, étouffante, éveille dans nos rêveries des images d’Asie. A vol d’oiseau, Singapour est désormais plus proche que Sydney ! Pour autant, on ressent la pesanteur des frontières politiques, linguistiques et culturelles qui ancrent solidement les hommes sur le sol de leur nation.
La poète Sandra Thibodeaux, qui dirige le Centre des écrivains du Territoire du Nord à Darwin, se déclare frappée par l’ignorance des Australiens en matière de littérature asiatique. Le colosse anglophone ne concède aux autres langues qu’un espace mineur, presque caché à la vue du grand public. Solution de facilité, que le Centre des écrivains s’est décidé à contrecarrer.
Depuis le début des années 2000, le festival WordStorm (”Tempête de mots”) fait souffler sur Darwin des brises venues du Timor, de Thaïlande, de Malaisie, de Singapour et, surtout, d’Indonésie. Ce voisin, qui s’émiette du gâteau asiatique en mille et une îles (flottantes ?), rassemble sous le même drapeau Papous, Javanais, Balinais et bien d’autres –nous le découvrirons à notre prochaine escale. En avant-goût de ce dessert géographique, Sandra Thibodeaux nous présente Terra, publié en 2007 par le Centre des écrivains et rassemblant dans un épais volume les poèmes et nouvelles de 45 auteurs “austronésiens” venus au festival WordStorm depuis 2004. Page de gauche en anglais, page de droite en indonésien, agencement thématique des textes, qui parlent d’orages et d’éclaircies, d’écriture et de voyages, de guerre et d’amour, de réel et d’imaginaire : cette anthologie est une première. “J’espère qu’elle contribuera à approfondir notre compréhension de la terre, de la terreur et de la terrible beauté des pays et des gens de cette partie du monde”, écrit Sandra dans la préface. Des 1000 exemplaires imprimés, 500 ont été vendus en Indonésie.
Mais restons sur l’île-continent. Des frontières y existent aussi, alourdies d’Histoire et de préjugés : je pense aux populations aborigènes. Le Centre des écrivains de Darwin s’efforce à la fois de sortir les auteurs aborigènes de leur isolement, et de porter leur travail à la connaissance du public. Epineux, car la culture écrite est récente chez ces populations et, malgré la lente extinction de quelques 200 langues locales, 200 autres existent toujours, dont 70 dans le Territoire du Nord. Travailler avec ces auteurs et les publier requiert les qualités d’un titan pointilleux qui saurait jongler entre d’une part le désir des écrivains de conserver leur langue maternelle pour mieux la modeler et, d’autre part, leur volonté d’être lus par un public plus large, donc anglophone. Pour une anthologie comme This country anytime anywhere (2010), les six langues utilisées par 24 écrivains des régions de Darwin, de Barkly et du Centre, ont été mises en miroir avec leur traduction anglaise.
Et il n’y a pas que les écrivains aux ouvrages officialisés par le sacro-saint ISBN. Il y a aussi les “écrivants”, pour qui l’écriture reste une activité de loisir. Dans la seule ville de Darwin, 14 ateliers d’écriture ont été organisés en 2009, dont “Meet the Publisher” (Rencontrer l’éditeur), un séminaire spécifiquement pensé pour les personnes désireuses de publier pour la première fois. Il y a enfin des écrivains qui s’ignorent, souvent du fait de leur jeune âge. “Comme partout ailleurs, remarque Sandra, rares sont les personnes qui, avant 25 ans, montrent de l’intérêt pour l’écriture. En rencontrant des écrivains directement dans les écoles, les enfants et les jeunes s’ouvrent aux jeux avec les mots, au plaisir de raconter, voire à la passion de la littérature”. Plus ambitieux encore, un projet organisé sur trois années, “See my World” (Vois mon monde), organise des ateliers d’écriture dans les communautés aborigènes situées dans des zones reculées. Cette année, 108 jeunes âgés de 14 à 25 ans y ont participé.
Pour la mise en place de ces nombreuses activités, ainsi que la rémunération de 7 employés (dont seulement 2 à temps plein), le Centre des écrivains reçoit ses principaux financements de la Fondation Fred Hollows, du Territoire du Nord et de l’Etat australien, sachant que le total de 600.000 $AU pour 2009 a été atteint en ajoutant, entre autres, les entrées au festival, les cotisations des membres et les intérêts des sommes placées à la banque.
Effervescence des lectures, débats et soirées slam, ambiance studieuse des ateliers d’écriture, tête-à-tête avec les écrivains membres, silence de la rédaction de la lettre d’information White Turn… Le Centre des écrivains du Territoire du Nord, de même que ceux mis en place par les autres Etats fédérés australiens, sème donc son travail sur tous les terrains, quelle qu’en soit la géologie, le but étant d’enraciner les jeunes écrivants dans leur talent, de stimuler l’épanouissement des auteurs établis, de cultiver la richesse des diverses langues et cultures qui poussent sur le même sol.
Anecdote amusante : alors qu’elle dirige le Writers’ Center NT depuis 16 ans, Sandra ne choisirait pas son livre pour l’île déserte parmi les oeuvres des écrivains qu’elle côtoie. Elle cite spontanément Le conte de deux cités, un grand classique de Charles Dickens ! Pourtant, elle exprime beaucoup d’admiration pour les auteurs de sa région, comme Marie Munkara, récompensée par le prix “NT Book of the Year 2010″ pour son roman Every Secret Thing. Mais quand on sait que Dickens parle de Paris et Londres en 1793, tandis que Munkara plante son roman chez les Aborigènes au XXe siècle, voyez-vous où est l’évasion et le dépaysement pour Sandra ?
































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