Pays - Australie

June 19th, 2010 at 14:53 by Magali Tardivel-Lacombe

Bienvenue en Austronésie !

Rencontre avec Sandra Thibodeaux,

directrice du Writers’ Center NT (Centre des écrivains du Territoire du Nord) à Darwin, Australie

Par sa position géographique, Darwin signifie que notre séjour en Australie touche à sa fin. Déjà, la chaleur humide, étouffante, éveille dans nos rêveries des images d’Asie. A vol d’oiseau, Singapour est désormais plus proche que Sydney ! Pour autant, on ressent la pesanteur des frontières politiques, linguistiques et culturelles qui ancrent solidement les hommes sur le sol de leur nation. Sandra Thibodeaux au Writers' Center NTLa poète Sandra Thibodeaux, qui dirige le Centre des écrivains du Territoire du Nord à Darwin, se déclare frappée par l’ignorance des Australiens en matière de littérature asiatique. Le colosse anglophone ne concède aux autres langues qu’un espace mineur, presque caché à la vue du grand public. Solution de facilité, que le Centre des écrivains s’est décidé à contrecarrer.

Depuis le début des années 2000, le festival WordStorm (”Tempête de mots”) fait souffler sur Darwin des brises venues du Timor, de Thaïlande, de Malaisie, de Singapour et, surtout, d’Indonésie. Ce voisin, qui s’émiette du gâteau asiatique en mille et une îles (flottantes ?), rassemble sous le même drapeau Papous, Javanais, Balinais et bien d’autres –nous le découvrirons à notre prochaine escale. En avant-goût de ce dessert géographique, Sandra Thibodeaux nous présente Terra, publié en 2007 par le Centre des écrivains et rassemblant dans un épais volume les poèmes et nouvelles de 45 auteurs “austronésiens” venus au festival WordStorm depuis 2004. Page de gauche en anglais, page de droite en indonésien, agencement thématique des textes, qui parlent d’orages et d’éclaircies, d’écriture et de voyages, de guerre et d’amour, de réel et d’imaginaire : cette anthologie est une première. “J’espère qu’elle contribuera à approfondir notre compréhension de la terre, de la terreur et de la terrible beauté des pays et des gens de cette partie du monde”, écrit Sandra dans la préface. Des 1000 exemplaires imprimés, 500 ont été vendus en Indonésie.

Festival WordStorm 2010

Mais restons sur l’île-continent. Des frontières y existent aussi, alourdies d’Histoire et de préjugés : je pense aux populations aborigènes. Le Centre des écrivains de Darwin s’efforce à la fois de sortir les auteurs aborigènes de leur isolement, et de porter leur travail à la connaissance du public. Epineux, car la culture écrite est récente chez ces populations et, malgré la lente extinction de quelques 200 langues locales, 200 autres existent toujours, dont 70 dans le Territoire du Nord. Travailler avec ces auteurs et les publier requiert les qualités d’un titan pointilleux qui saurait jongler entre d’une part le désir des écrivains de conserver leur langue maternelle pour mieux la modeler et, d’autre part, leur volonté d’être lus par un public plus large, donc anglophone. Pour une anthologie comme This country anytime anywhere (2010), les six langues utilisées par 24 écrivains des régions de Darwin, de Barkly et du Centre, ont été mises en miroir avec leur traduction anglaise.

Marque-pages des ouvrages du Writers' Center NTEt il n’y a pas que les écrivains aux ouvrages officialisés par le sacro-saint ISBN. Il y a aussi les “écrivants”, pour qui l’écriture reste une activité de loisir. Dans la seule ville de Darwin, 14 ateliers d’écriture ont été organisés en 2009, dont “Meet the Publisher” (Rencontrer l’éditeur), un séminaire spécifiquement pensé pour les personnes désireuses de publier pour la première fois. Il y a enfin des écrivains qui s’ignorent, souvent du fait de leur jeune âge. “Comme partout ailleurs, remarque Sandra, rares sont les personnes qui, avant 25 ans, montrent de l’intérêt pour l’écriture. En rencontrant des écrivains directement dans les écoles, les enfants et les jeunes s’ouvrent aux jeux avec les mots, au plaisir de raconter, voire à la passion de la littérature”. Plus ambitieux encore, un projet organisé sur trois années, “See my World” (Vois mon monde), organise des ateliers d’écriture dans les communautés aborigènes situées dans des zones reculées. Cette année, 108 jeunes âgés de 14 à 25 ans y ont participé.

Pour la mise en place de ces nombreuses activités, ainsi que la rémunération de 7 employés (dont seulement 2 à temps plein), le Centre des écrivains reçoit ses principaux financements de la Fondation Fred Hollows, du Territoire du Nord et de l’Etat australien, sachant que le total de 600.000 $AU pour 2009 a été atteint en ajoutant, entre autres, les entrées au festival, les cotisations des membres et les intérêts des sommes placées à la banque.

Effervescence des lectures, débats et soirées slam, ambiance studieuse des ateliers d’écriture, tête-à-tête avec les écrivains membres, silence de la rédaction de la lettre d’information White Turn… Le Centre des écrivains du Territoire du Nord, de même que ceux mis en place par les autres Etats fédérés australiens, sème donc son travail sur tous les terrains, quelle qu’en soit la géologie, le but étant d’enraciner les jeunes écrivants dans leur talent, de stimuler l’épanouissement des auteurs établis, de cultiver la richesse des diverses langues et cultures qui poussent sur le même sol.

Sandra ThibodeauxAnecdote amusante : alors qu’elle dirige le Writers’ Center NT depuis 16 ans, Sandra ne choisirait pas son livre pour l’île déserte parmi les oeuvres des écrivains qu’elle côtoie. Elle cite spontanément Le conte de deux cités, un grand classique de Charles Dickens ! Pourtant, elle exprime beaucoup d’admiration pour les auteurs de sa région, comme Marie Munkara, récompensée par le prix “NT Book of the Year 2010″ pour son roman Every Secret Thing. Mais quand on sait que Dickens parle de Paris et Londres en 1793, tandis que Munkara plante son roman chez les Aborigènes au XXe siècle, voyez-vous où est l’évasion et le dépaysement pour Sandra ?

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June 16th, 2010 at 13:50 by Magali Tardivel-Lacombe

Cherchez Charlie qui lit !

Visite de la bibliothèque de Darwin, Australie

Bibliotheque de DarwinMise en ligne de catalogues, informatisation des procédés d’imprimerie, achats en ligne via des librairies virtuelles, livres disponibles en format PDF, e-books en pleine expansion, accélération du prêt interbibliothèques, numérisation d’ouvrages anciens… A chaque maillon de la chaîne du livre, la “révolution numérique” a apposé sa marque. L’expansion du wifi est même en train de modifier l’atmosphère des bibliothèques qui ont développé un réseau sans fil gratuit.

Les photos qui suivent ont été prises (toujours par Jérémie Brieussel) à la bibliothèque de Darwin, toutes au même moment d’une seule et même journée. Les usagers n’y consultent plus les rayonnages, mais leurs e-mails…

Tous ? Non ! Quelques irréductibles lisent encore des livres ! A vous de chercher Charlie qui lit. Indice : il y a un Charlie et une Charlie.

Cherchez Charlie qui lit-1

Cherchez Charlie qui lit-2

Cherchez Charlie qui lit-3

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June 14th, 2010 at 13:33 by Magali Tardivel-Lacombe

Vivre d’amour et de peinture fraîche

Rencontre avec Cindy Watson et Lauretta Ridgers

à la librairie-galerie Readback de Darwin, Australie

Devanture de ReadbackQuand nous atteignons Darwin, le “top end” du Territoire du Nord australien, nous avons parcouru plus de 7000 kilomètres de routes depuis Sydney. Il semble loin, l’opéra au bord de l’eau, et loin les Blue Mountains qui veillent sur Blackheath ! Depuis, nous avons randonné dans divers parcs naturels, découvert le vert désert après la pluie (avec son noir revers : l’éclosion de milliers de mouches), marché avec émotion autour d’Ayers Rock ruisselant d’eau…

Au gré de nos lentes déambulations dans Darwin (il fait vraiment trop chaud pour courir), nous découvrons la bouquinerie et galerie d’art Readback, située dans l’unique rue piétonne de la ville. Cindy Watson est en train de ranger des toiles, mais nous raconte volontiers l’histoire du lieu, un ancien cinéma que Lauretta Ridgers a aménagé en bouquinerie en 1998. C’est la seule librairie d’occasion de la ville, qui draine une clientèle locale et internationale. Cindy Waston et Lauretta Ridgers“Les gens cherchent parfois des raretés épuisées chez l’éditeur et, souvent, des livres sur l’histoire de la région, longtemps restée terre d’explorateurs”. En effet, la ville de Darwin ne s’est véritablement développée qu’après la Seconde Guerre mondiale. Réduite en monceaux de gravats par les bombardements japonais, elle s’est reconstruite autour des infrastructures militaires, notamment le réseau routier, pour devenir la ville la plus importante de la région. Ainsi, toute l’histoire antérieure du Northern Territory est marquée par les expéditions de scientifiques comme le géologue et photographe Herbert Basedow, ou les aventures, peut-être un peu romancées, de chasseurs de crocodiles comme Tom Cole.

“La moitié de notre clientèle est donc composée d’étrangers de passage, qui cherchent à en savoir plus sur ces aventures. Beaucoup laissent aussi les livres qu’ils ont finis et qu’ils ne veulent pas rapporter dans leur valise. Le prix de rachat dépend autant de l’état de l’ouvrage que de l’intérêt qu’il représente pour la librairie. Ensuite, un double prix est affiché, par exemple 10$ / 4$. Vous payez le prix numéro 1 quand vous achetez un livre, et nous vous remboursons le prix numéro 2 si vous nous rapportez l’ouvrage”.

Classés par thèmes, les rayonnages sont bien fournis et présentent une honorable section en langues étrangères, essentiellement français, allemand et danois. Librairie Galerie Readback a DarwinLe résultat ressemble un peu à une mosaïque mal ajustée, mais n’exagérons rien : cela a le mérite d’exister, dans une région où les échanges de livres proposés par les hôtels “backpackers” s’avèrent assez pauvres. De même, la bibliothèque municipale d’Alice Springs, au centre de l’Australie, a certes eu la bonne idée d’installer dans son hall d’entrée un présentoir de livres usagés destinés à l’échange, mais les romans de gare et/ou à l’eau de rose que l’on peut y trouver n’offrent pas la même richesse que les rayonnages débordants de Readback à Darwin.

Fait suffisamment rare pour être mentionné, les deux libraires n’utilisent pas de système informatique. Il faut dire que les coupures d’électricité sont fréquentes ici : “La dernière a duré 18 heures, il y avait une drôle d’ambiance dans les rues… Les climatisations étaient en panne, les machines à café aussi ! Personne ne pouvait travailler, puisque les ordinateurs ne s’allumaient pas. Que font les gens dans une telle situation ? Ils se promènent, ils bavardent… et ils lisent !”

Entretien avec Cindy Waston

Assez vite après la création de la librairie, Lauretta Ridgers et Cindy Watson se sont rendues compte que la seule vente de livres ne leur permettrait pas de subsister à Darwin, étant donné que la location de la boutique leur coûte la somme folle de 2000 $AU par semaine. Elles ont alors eu l’idée de monter une galerie d’art aborigène dans les mêmes locaux que la librairie. Pour elles, il s’agit certes d’une nouvelle activité plus lucrative –car l’art aborigène a la cote, notamment auprès des touristes–, mais aussi d’un moyen de promouvoir des artistes qui, auparavant, peignaient et sculptaient loin de tout, dans leur village, souvent situé dans les territoires aborigènes auxquels les Blancs ne peuvent accéder qu’après avoir obtenu un permis spécial. En offrant aux peintres un espace de travail et tout le matériel dont ils ont besoin, Lauretta et Cindy donnent aux visiteurs la chance de les voir composer leurs oeuvres sur place, soit à l’étage de la galerie, soit dehors, à même le trottoir.

Lanita NuminaLe jour de notre visite, Lanita Numina, née dans le désert de Stirling Station, est en train de commencer une nouvelle toile, qui lui a été commandée : des dizaines de pieds blancs apparaissent doucement sur le fond encore noir. “Ce sont des femmes qui vont cueillir des fleurs du désert”, explique l’artiste, aînée de six soeurs peintres, qui travaillent toutes pour Readback. Selon Lauretta Ridgers, seule cette manière de travailler permet de connaître et de comprendre l’art aborigène, bien mieux que dans les livres sur le sujet, “tous écrits par des Blancs”.

Depuis 5 semaines que nous voyageons en Australie, c’est la première fois que nous voyons des Aborigènes et des Blancs travailler ensemble. Toutefois, cette belle image est encore un peu ternie par les difficultés de communication entre les artistes et les galeristes : l’anglais reste la langue utilisée, alors que les Aborigènes la maîtrisent encore mal. Vous verrez dans un prochain article qu’en matière d’édition, le travail avec les populations aborigènes n’en est lui aussi qu’à ses débuts…

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June 3rd, 2010 at 12:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Duo australien (2/2)

Suite de la rencontre avec Andras Berkes-Brandl, co-fondateur des éditions Brandl & Schlesinger

à Blackheath dans les Blue Mountains (Australie)

L’essentiel du catalogue de Brandl & Schlesinger se consacre à des auteurs australiens. Andras évoque avec émotion East of Time de Jacob G. Rosenberg, un conteur d’origine polonaise qui avait envoyé le manuscrit par la poste. Andras Berkes et Veronica SumegiAutres succès et coups de coeur, les contes de Corfu de l’immigrée grecque Maria Strani-Potts (The Cat of Portovecchio), ou encore le premier roman de Rhyll McMaster (Feather Man), dont les droits ont été vendus aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Dans le cas du premier roman d’Emily Maguire, Taming the Beast, reçu par la poste (et, comme toujours dans une telle situation, par surprise), le succès a été tel qu’il est désormais traduit en 14 langues et que Brandl & Schlesinger n’a eu les moyen d’acquérir les droits du second roman que pour l’Australie. Ces exemples, que l’ont peut compléter par les 5000 exemplaires vendus de l’anthologie des poèmes de John Forbes, illustrent la diversité du catalogue de la maison, qui publie aussi quelques essais, comme 101 questions sur l’Islam de Mehmet Ozalp, un Turc vivant en Australie (disponible en français chez Tawhid, 2009). “Nous recevons deux ou trois manuscrits par jour, ce qui est un phénomène devenu rare en Australie, où les éditeurs travaillent pour la plupart avec des agents ou passent des commandes aux auteurs”, explique Andras.

Revue SoutherlyAfin d’assurer des financements stables, Andras et Veronica réalisent également des livres pour d’autres maisons ou des organismes. Brandl & Schlesinger publie ainsi des études pour le département de grec moderne de l’université de Sydney –”Un défi, car de nombreux paragraphes utilisent l’alphabet grec”–, ainsi qu’un florilège de textes issus du cours d’écriture créative de l’Université technologique de Sydney (UTS), un travail qui implique de nombreux échanges avec les étudiants. De même, Andras est fier de s’être vu confier depuis quatre ans la mise en page et le design de la revue littéraire Southerly, publiée trois fois par an depuis 70 ans. “Elle n’est tirée qu’à 1000 exemplaires, mais ce n’est pas si mal. Comparez aux 400 exemplaires mensuels de Nyugat, une revue littéraire de Hongrie ! Elle n’existe plus depuis les années 1940, quand le fascime l’a censurée, mais sa qualité fait qu’elle est toujours réimprimée et lue aujourd’hui. Il n’y a pas besoin d’être gros pour être influent !”

Ouvrages chez Brandl & Schlesinger

Comme pour beaucoup d’éditeurs indépendants, le principal problème auquel reste confronté Brandl & Schlesinger est celui de la distribution. “Au début, nous ne pouvions nous adresser qu’à de petits distributeurs, parce que nous n’étions pas connus. Ça ne s’est malheureusement jamais bien passé, à tel point que nous avons dû en changer cinq ou six fois. Par chance, depuis 2005, Macmillan nous a proposé ses services, et nous en sommes très contents”, raconte Andras. Bien implanté sur le territoire australien, ce distributeur travaille en amont, trois mois avant la sortie de chaque livre. Ce laps de temps lui permet de rassembler les chiffres des intentions d’achats des libraires et bibliothécaires auxquels il présente l’ouvrage à paraître, ce qui permet ensuite à Brandl & Schlesinger de fixer le nombre d’exemplaires à imprimer. Il est important pour l’éditeur d’avoir le moins d’invendus possible, car même les frais de pilonnage sont à sa charge, un état de fait que conteste Andras, qui estime que dans le processus de publication, le distributeur prend moins de risques que l’éditeur, tout en en tirant plus de bénéfices.

Malgré tout, Andras et Veronica optent plus volontiers pour le pilonnage, qui permet de recycler le papier, que pour le placement des livres dans des braderies, où ils seront cédés à des prix dérisoires. “Je ne veux pas que les gens croient que nos livres ne valent rien. Surtout que dans les braderies, ils côtoieront de mauvais livres”, estime Andras, qui nous confie aussi qu’ils ont reconverti un ancien cellier de leur grande maison en salle de stockage, ce qui leur permet de garder disponibles certains titres même 10 ou 15 ans après leur publication. Entretien avec Andras Berkes“Le problème, de nos jours, c’est que les livres ont une durée de vie plus courte que les yaourts”, déplore Andras. “Pour tirer profit de cet énorme turn-over, des chaînes de librairies comme Dymocks vont jusqu’à vendre les places en vitrine, plus ou moins cher selon l’étagère et la durée de présentation”.

C’est peut-être pour prendre le contrepied de cette tendance qu’il glane si volontiers les librairies d’occasion, où des ouvrages en hongrois trouvent souvent refuge au rayon “Langues inconnues”. Pour l’anecdote, c’est ainsi qu’il a déniché une première édition d’un ouvrage d’Endre Ady, une rareté en Hongrie, vendue ici une bouchée de pain.

“A vrai dire, conclut Andras, je suis stupéfait que nous publiions toujours. D’habitude, en Australie, les petites maisons d’édition ne survivent que 5-6 ans. A nous deux, nous arrivons à publier 20 titres par an, alors que nous recevons régulièrement les petits-enfants ici, et puis il faut entretenir la maison, qui date quand même de 1884, s’occuper du jardin, sans oublier que je passe deux mois par an en Europe pour y voir la famille, et que Veronica assiste aux foires du livre à l’étranger… Bref, je me demande parfois par quel miracle nous nous en sortons si bien !”

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May 29th, 2010 at 04:21 by Magali Tardivel-Lacombe

Duo australien (1/2)

Rencontre avec Andras Berkes-Brandl, co-fondateur des éditions Brandl & Schlesinger

à Blackheath dans les Blue Mountains (Australie)

“Et si vous deviez aller sur une île déserte, avec un unique livre en poche, lequel serait-ce ?” Andras Berkes-Brandl sourit à cette question classique, devenue un leitmotiv dans mes entretiens : “Je l’ai déjà fait ! Après tout, l’Australie est une immense île déserte, non ? Quand j’y suis arrivé en 1995, je n’avais qu’un seul livre dans ma valise : Es mind én voltam egykor de Füst Milàn [non traduit en français], professeur de philosophie à l’université de Budapest. Andras BerkesIl a failli être, avant Emre Kertez, le premier auteur hongrois acclamé par le Prix Nobel de littérature. Ce livre est une sorte de journal intime philosophique, assez énigmatique et très brillant. J’en ai toujours un exemplaire sur moi”.

Par ce qu’il qualifie de “hasard malheureux”, Andras est hongrois. De son pays natal, seule sa famille lui manque — il téléphone tous les jours à ses parents. Après des études de linguistique à Budapest, qui lui ont permis d’apprendre le russe et le finnois, il a commencé par travailler, au début des années 1970, comme correcteur, puis comme journaliste. Mais à cette époque-là, aucune maison d’édition n’était indépendante politiquement en Hongrie, et l’affiliation au Parti communiste constituait une condition sine qua non à l’exercice du journalisme. On imagine le soulagement d’Andras quand, en 1989, à la Chute du Mur de Berlin, la première maison d’édition indépendante hongroise l’a embauché. Elle n’existe plus aujourd’hui, malgré la qualité des ouvrages qu’elle parvenait à bien vendre, après des décennies de censure. Andras y a travaillé deux ans, avant de décider à mettre sur pied Brandl & Schlesinger avec Veronica Sumegi-Schlesinger.

Paysage des Blue Mountains

Paysage des Blue Mountains,

à une centaine de kilomètres à l’ouest de Sydney

Tous deux sont nés à 20 kilomètres l’un de l’autre à l’ouest de la Hongrie. “Imaginez que Veronica et moi, nous ne nous sommes rencontrés qu’en 1989, alors que l’amitié de nos familles remonte aux années 1930 ! On a encore des photos et des lettres de cette époque-là. Mais comme les parents de Veronica ont émigré en Australie quand elle avait 3 ans, nous ne nous sommes rencontrés que sur le tard”. Lorsqu’ils ont décidé de vivre ensemble, leurs expériences antérieures rendaient toute naturelle la fondation d’une maison d’édition. En 1995, ils ont donc lancé Brandl & Schlesinger avec la publication d’un recueil de nouvelles traduites du hongrois, un choix de One Minute Stories écrites par Istvan Orkény. La traduction et l’illustration ont été assurées par deux amis, tandis qu’Andras s’est occupé de la mise en page et du design de couverture sur son propre PC.Ouvrages traduits du hongrois “Malheureusement, ce livre n’a pas rencontré un grand écho ici, pour deux raisons”, explique Andras. “D’abord, la scène éditoriale australienne est complètement dominée par des auteurs anglophones. Les traductions sont rares, contrairement aux publications en Hongrie, qui proviennent pour moitié de langues étrangères. La seconde explication de cet insuccès, selon moi, c’est que le genre de la nouvelle n’est pas adapté au mode de vie des Australiens. En Europe, quand vous prenez le bus ou le métro, vous appréciez de pouvoir lire des textes courts, le temps du trajet. Mais ici, tout le monde a sa voiture, alors rares sont les novellistes qui percent. David Malory est une belle exception, mais c’est encore un Australien”.

Malgré ce succès mitigé des débuts, Andras et Veronica ne se sont pas découragés. Le travail de communication de l’Australian Publishers Association, le soutien des libraires, ainsi que la réputation de prix littéraires décernés à certains de leurs ouvrages, ont contribué à asseoir la position de Brandl & Schlesinger dans le paysage éditorial australien. De temps à autres, ils lancent même un nouveau projet de traduction, comme The Book of Hrabal de Peter Esterazy, publié avec l’aide du gouvernement hongrois, une série de nouvelles en vietnamien à destination d’un public d’immigrés, ou encore une anthologie bilingue de poésie polonaise (à paraître).

A suivre…

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May 20th, 2010 at 13:55 by Magali Tardivel-Lacombe

A vous donner des “elles”

Rencontre avec Barbara, Liz, Lyn et Roslyn, bénévoles à la bibliothèque féministe Jessie Street, Sydney (Australie)

Bibliotheque Jessie StreetLancée début 2010 par la commune de Sydney, une série de dépliants gratuits propose plusieurs balades thématiques à travers la ville. C’est grâce à celui qui emmène le promeneur sur les traces des Australiennes célèbres, que nous avons découvert l’existence de la bibliothèque Jessie Street. A son inauguration en 1989, elle disposait d’une donation de 500 ouvrages féministes. Un petit fonds qui a grossi, pour compter aujourd’hui plus de 10 000 volumes, conservés dans des magasins sur roulettes, indispensables dans ces locaux exigus. Offerts par des individus, des associations, des maisons d’édition, et même d’autres bibliothèques, confrontées à des problèmes de stockage, Lynles ouvrages n’ont ici droit de cité que s’il s’agit de fictions écrites par des femmes, ou de non-fictions traitant d’un thème féminin.

Référencés sur la base de données de la Bibliothèque nationale d’Australie (Kinetica), ces livres, dont beaucoup toutefois ne sont plus disponibles ailleurs dans le pays, sont pour la plupart prêtés via un réseau inter-bibliothèques. A noter que seuls les exemplaires en double ici peuvent être empruntés directement sur place ; sinon, il faut attendre que les bénévoles les fassent envoyer par une autre bibliothèque. LizOutre les livres, sont disponibles des revues, des lettres d’information (Melbourne Women’s Liberation Newsletter, Women’s Electoral Lobby…), des rapports gouvernementaux, des manuscrits inédits, des thèses universitaires, ainsi que plus d’un millier d’affiches. Des archives d’associations permettent par ailleurs de retracer l’histoire du mouvement féministe en Australie et des actions en faveur des Aborigènes.

Les quatre retraitées bénévoles qui nous reçoivent, Barbara, Liz, Lyn et Roslyn, ravies de répondre à nos questions, nous offrent à boire, parlent toutes en même temps et interrompent même ma prise de notes afin de m’interviewer à leur tour, pour leur newsletter mensuelle! RoslynUne bonne trentaine de bénévoles consacrent un peu de leur temps à la bibliothèque, une aide d’autant plus précieuse depuis que l’unique archiviste rémunéré a dû quitter ses fonctions, faute de financements suffisants. L’aide de la ville est uniquement complétée par les cotisations annuelles d’environ 400 adhérents dans toute l’Australie (”Dont quelques hommes”, précise Barbara), ainsi que des dons de mécènes. Tous les ans, en septembre, une soirée de gala est organisée dans le dining-room du Parlement de Sydney, afin de récolter les fonds principaux. BarbaraCelle de 2009 a été animée par Adele Horin, journaliste star du Sydney Morning Herald (”C’est un peu comme Le Monde ici”, glisse Liz).

A une échelle plus modeste, des “Lunch-Hour Talks”, ouverts à tous au prix de 22 dollars australiens (environ 17 euros), sont organisés tous les mois, avec divers invités, hommes et femmes, qui font des lectures, animent un débat ou racontent leur vie : l’actrice de théâtre Anna Voska, le chanteur lyrique John Benn, l’écrivain Anita Heiss, l’immigrée polonaise Aleit Woodward, entre autres, ont participé à ces rendez-vous du midi. “Chaque histoire individuelle est importante”, déclare Lyn. D’ailleurs, le projet “Tapestry”, financé par le New South Wales Centenary of Federation Council, encourage les femmes à écrire leur Portrait de Jessie Streetpropre histoire ou celle de leur mère, grand-mère, ou même d’une amie. La bibliothèque considère ces histoires comme de précieux documents sociologiques qui décrivent non seulement des vies ordinaires, mais rendent également hommage aux femmes qui ont joué un rôle dans le développement du pays.

En outre, pour le projet “Oral History”, des bénévoles interviewent et enregistrent des femmes de tous horizons racontant leur vie. Autant d’initiatives qui, à n’en pas douter, auraient été applaudies des deux mains par celle qui a donné son nom à la bibliothèque : Jessie Street (1889-1970). Figure phare du féminisme australien, elle a en outre été de tous les autres combats, depuis la défense de l’indépendance économique des femmes jusqu’à la lutte contre les armes nucléaires, en passant par un plaidoyer pour les droits des populations aborigènes et sa participation à la rédaction de la Charte des Nations-Unies. Une personnalité dynamique, dans laquelle nos quatre bénévoles semblent volontiers voir un modèle.

Des benevoles a la bibliotheque Jessie Street

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May 15th, 2010 at 13:22 by Magali Tardivel-Lacombe

Pour le monde, tout le monde

Rencontre avec Stuart Laurence, responsable des droits aux éditions Weldon Owen à Sydney, Australie

Sydney

Le voyage tourne, changement de monde. Posée au bord d’une mer rendue clémente par les sinuosités protectrices de la côte, Syndey respire une richesse presque exubérante : gratte-ciels étincelants de soleil, parcs luxuriants habités par des ibis et des cacatoès, opéra aux formes florales, boutiques de luxe, boulangeries françaises… Entretien avec Stuart LaurenceQuoique situés hors de l’hypercentre, les locaux de Weldon Owen restent dans le ton, avec les lignes dynamiques et les baies vitrées de la maison d’architecte qu’ils occupent depuis une douzaine d’années maintenant.

Côté édition, donc, changement d’échelle : Weldon Owen, fondée il y a 25 ans, déploie ses tentacules dans le monde entier. Indépendante au sein du groupe suédois Bonnier, auquel elle appartient depuis 2006, la maison d’édition a une équipe à San Francisco en plus de celle de 25 personnes à Sydney. Stuart Laurence, qui travaille ici quasiment depuis les débuts, explique qu’il s’agit d’une “packaging company“, c’est-à-dire une entreprise qui crée en coédition des livres très illustrés, ici destinés à tous les âges.

C’est actuellement la stratégie la moins coûteuse pour réaliser ce type d’ouvrages. Ainsi, quand Weldon Owen décide de publier une encyclopédie de la météo, ou une série d’ouvrages d’expériences scientifiques pour enfants (Show me how), ses représentants en Europe et en Amérique du Nord font appel à des spécialistes dans le monde entier, pour la rédaction des textes et la réalisation des illustrations. Bureaux de Weldon Owen a SydneyUne fois que le matériel est rassemblé, les droits achetés et les contrats de coédition signés avec, entre autres, Larousse en France, Bertelsmann en Allemagne, Planeta en Espagne, National Geographic aux Etats-Unis, DeAgostini en Italie (etc.), notamment lors des foires de Francfort, Bologne, Londres et New York, la maison australienne se charge de la production matérielle, depuis la mise en page jusqu’à l’impression en Chine et à Singapour. Ce fonctionnement bien rôdé permet une production de grande qualité et rapide. Weldon Owen peut ainsi sans problèmes publier, en l’espace d’une année, plusieurs collections d’une vingtaine de titres. Selon les projets, le chiffre des publications annuelles peut donc être variable, à tel point que Stuart Laurence se déclare incapable d’indiquer une moyenne.

Les partenariats avec des entreprises hors du milieu du livre permettent par ailleurs de diversifier les sources de financement. Ainsi, des livres de cuisine sont publiés avec l’aide de Williams-Sonoma, une marque américaine de produits culinaires, tandis que des ouvrages sur les soins du corps ou le yoga reçoivent des financements de The Body Shop. Stuart LaurenceSelon Stuart Laurence, ces “branded books” (littéralement “livres de marque”), ne constituent pas un moyen pour ces marques de vendre leurs produits, mais leur logo apparaît quand même clairement sur les couvertures. En outre, les ouvrages sont disponibles dans les boutiques de ces chaînes, ce qui permet à Weldon Owen de bénéficier de nouveaux points de vente, qui touchent un public différent de celui qui fréquente les librairies.

Avec cette logique d’internationalisation, doublée de la volonté de toucher un public familial le plus large possible, les sujets traités apparaissent comme très classiques : les dinosaures, le corps humain, le système solaire, les massages, les vampires… Aucun ouvrage ne peut être considéré comme australien à proprement parler, car des thèmes spécifiques à l’île-continent seraient plus délicats à exporter.

Au final, la tranquillité de cette villa de verre s’avère donc trompeuse : un grand pan de l’édition mondiale y est impulsé ! Stuart Laurence en a tellement conscience qu’il espère que toute personne qui, par malheur, devrait être parachutée seule sur une île déserte, avec un unique livre en main, choisirait un ouvrage publié par Weldon Owen. Pourquoi pas l’Encyclopédie de la météo, d’ailleurs, pour pouvoir prévoir le temps qu’il fera sur l’île ?

Cooking books

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