Pays - Mexique

May 10th, 2010 at 12:10 by Magali Tardivel-Lacombe

Assis sur le divan, couchés sur le papier

Rencontre avec Alejandro Cerda,

psychanalyste et fondateur des éditions Paradiso Editores à Mexico (Mexique)

Alejandro CerdaParis, Barcelone et Buenos Aires représentent les trois pôles les plus actifs de la psychanalyse, en matière de publications autant que de consultations ; la rumeur raconte que trois Argentins sur quatre sont en analyse ! Mais hors de ce triangle, ce n’est pas le désert pour autant, comme Alejandro Cerda commence à le prouver avec ses toutes jeunes éditions Paradiso. Psychanalyste de formation, il partage déjà son temps entre l’enseignement à l’université Iberoamericana et les patients qui viennent le consulter. Mais lorsqu’il a constaté que l’écrasante majorité de ce qui se lit dans son domaine provient d’Argentine ou d’Espagne, alors que des spécialistes mexicains existent et écrivent bel et bien, Alejandro a voulu travailler sur la question.

Le monde de l’édition ne lui était pas inconnu, puisqu’il avait publié et travaillé à Arlequin Ediciones, une petite maison de poésie et littérature contemporaine mexicaine ; son directeur, Juan Carlos Vera, est devenu un ami. Un ami de bon conseil et de grande générosité, car lorsqu’Alejandro lui a parlé de son projet, l’éditeur l’a encouragé à ouvrir sa propre maison, en lui accordant d’emblée le soutien et la disponibilité de toute l’équipe d’Arlequin, soit huit personnes, étant entendu que Paradiso, la nouvelle maison fondée par Alejandro, conserverait les droits des textes publiés. Féru du travail avec les auteurs, même s’il peut s’avérer conflictuel, Alejandro se sentait en revanche incapable d’assurer la comptabilité de son entreprise. Premier livre de Paradiso EditoresIl a alors fait appel à son père, comptable fraîchement retraité. Ce dernier, heureux de sortir d’un désoeuvrement qui lui pesait et faisant fi du complexe d’Oedipe, a accepté la proposition. Bien qu’il espère pouvoir un jour embaucher sa propre équipe, Alejandro apprécie ces soutiens, qui lui permettent de démarrer sur les chapeaux de roue.

Depuis un an à peine que le projet est sur les rails, trois collections ont déjà été définies. La première, “Continente Negro”, a pour but de publier des écrits de psychanalystes mexicains afin de les sortir de l’ombre dans laquelle ils sont involontairement cachés. Le nom de cette collection fait référence à une citation de Freud sur la sexualité féminine, qu’il considérait comme un “continent noir”, à la fois inexploré et fertile. Une anthologie de textes, imprimée à 1000 exemplaires, est parue en 2009 : Los Archivos de la locura (”Les Archives de la folie”). Deux autres ouvrages viendront déjà étoffer la collection en juillet prochain : un de Juan Manuel Rodriguez, Los hechizos del padre (”Les envoûtements du père”), un autre de Juan Alberto Litmanovich, sur Lacan et Michel de Certeau.

La collection “Estancias” (Séjours), quant à elle, mettra en avant des penseurs étrangers venus au Mexique donner des conférences. Cette série d’opuscules s’ouvrira bientôt sur un texte du lacanien américain Joan Copjec, et se poursuivra notamment par un texte de Monique David Ménard, traduite avec le soutien de l’Alliance française de Mexico. La troisième collection à laquelle réfléchit le jeune éditeur n’a rien à voir avec la psychanalyse. Un jour qu’il a emmené ses neveux visiter un musée d’art, il a remarqué combien les enfants étaient fascinés par l’art — au point par exemple de voir peindre comme Pollock –, mais aussi combien il est difficile de savoir comment ils le comprennent. En sortant de chez le psychanalyste - Remedios VaroDans l’idée de réaliser une série de livres pour enfants sur l’art à partir du XXe siècle, Alejandro étudie pour l’instant ce qui existe déjà dans le monde. Le nom de la collection, “Ludens”, du latin “jouer”, donne déjà une idée de la démarche interactive et ludique qu’il veut poursuivre.

La distribution reste une problématique épineuse, sur un marché mexicain où le Fondo de Cultura Economica et Siglo XXI sont déjà bien implantés en matière de textes de psychanalyse. Ainsi, les librairies ne sont pas la cible prioritaire de Paradiso. Alejandro vise avant tout des instituts spécialisés qui s’avèrent être de bons clients. 50% des premières ventes ont ainsi été réalisées par le Colegio de Filosofia de l’UNAM. Par ailleurs, il réfléchit à la mise en ligne des textes sous la forme de fichiers PDF téléchargeables. Il est pourtant confiant quant à la survie de l’objet-livre, convaincu que la voiture disparaîtra bien avant ! Mais ce qui l’intéresse dans ces nouveaux modes de publication, c’est l’impact et la rapidité du bouche-à-oreille : en deux clics, vous pouvez copier un lien ou un document et le transférer par email aux personnes intéressées. Bien entendu, des questions de droit, qu’Alejandro trouve encore difficiles à résoudre, entrent en ligne de compte, et le papa comptable plaide pour l’entrée de nouvelles recettes…

Quoi qu’il en soit, on attend avec curiosité de voir se développer sa maison d’édition et on lui souhaite que cela continue comme dans un rêve… avec toutefois moins d’obstacles que dans Alice au pays des merveilles ! S’il répond sans hésiter que l’oeuvre de Lewis Carroll serait son livre pour l’île déserte, il devrait encore choisir parmi les cinq exemplaires qu’il possède. C’est peut-être l’édition rare illustrée par Dali qui aurait sa préférence, afin d’ajouter à la complexité de l’intrigue celle des images…

L'Alchimiste - Remedios Varo

Les deux tableaux reproduits dans cet article ont été peints par Remedios Varo, une surréaliste mexicaine dont nous avons découvert l’oeuvre lors d’une exposition au Musée d’art moderne de Mexico.

Le premier s’intitule En sortant de chez le psychanalyste, le second est un détail de L’Alchimiste.

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May 3rd, 2010 at 14:00 by Magali Tardivel-Lacombe

Des tas de coups de pouce, coups de pouce d’Etat (2/2)

Suite de la rencontre avec Mauricio Volpi, directeur des éditions Nostra Ediciones à Mexico (Mexique)

Mauricio Volpi dans son bureauPremière astuce, classique dans le milieu : il publie des livres “utiles”. Ainsi, en coédition avec l’Université autonome de Mexico (UNAM), il est en train de réaliser une collection de 30 ouvrages d’introduction au droit, qui vont rénover les textes datant de 1946 classiquement utilisés par les étudiants. Le corpus entier sera disponible dans trois ans à peine et, par la suite, 5 000 exemplaires devraient se vendre chaque année.

Deuxième bonne idée : après avoir bénéficié de la distribution assurée par le Fondo de Cultura Economica en Espagne, Nostra s’y est directement implantée. Passées les difficultés du début, il s’agit maintenant d’une source sûre d’entrées financières, puisqu’avec seulement une quarantaine d’ouvrages représentés là-bas, les recettes s’élèvent déjà à 100 000 euros par an depuis deux ans. Cela s’explique non seulement par l’intérêt des lecteurs espagnols pour l’édition latino-américaine, mais aussi par la différence de tarification. Un ouvrage illustré de grand format tel un roman graphique coûte 300 pesos mexicains (environ 16 euros), ce qui représente une petite fortune (par comparaison, un bon repas au restaurant coûte environ 100 pesos), mais sera vendu sans problèmes en Espagne au prix de 26 euros.

Contes illustres de Nostra EdicionesTroisième stratégie : faire imprimer les ouvrages en Chine, pays réputé imbattable pour le rapport qualité-prix en matière de livres illustrés — les éditeurs européens sont au courant ! De plus, Nostra profite de ses contacts là-bas pour offrir une prestation de services d’impression à d’autres maisons d’édition mexicaines.

Quatrième coup de pouce, venu d’une main de géant cette fois : l’Etat mexicain, encore lui… En effet, le premier ouvrage de Nostra, Adivinancero, qui s’est vendu à 9 000 exemplaires en librairies, a été acheté à 120 000 exemplaires par le Secrétariat à l’Education, dans le cadre de son Programme national de lecture. Créé en 2002, ce programme a pour vocation de doter chaque classe mexicaine de 150 livres. Jusqu’en 2006, 800 titres en moyenne étaient ainsi choisis chaque année parmi la production éditoriale mexicaine. Depuis, ce chiffre extraordinaire s’est réduit à une petite centaine. Ainsi, ce que Mauricio considère comme une incitation à la création éditoriale lui a permis, en 2009, de placer quatre titres dans les écoles.

Collection Para EntenderEt il n’y a pas que ça ! La Commission nationale de livres de classe gratuits (CONALITEG) a permis une large distribution de Trabalengüero, le nouvel ouvrage de Valentin Rincon. Afin de diminuer les coûts d’impression, dix imprimeries travaillent pour ce programme, destiné à “faire un pays de lecteurs”. 2,53% des frais d’impression sont reversés aux éditeurs dont les ouvrages ont été choisis pour être distribués gratuitement. Dans un pays où l’on estime à 2,5 le nombre de livres lus par personne et par an (contre 27 en Angleterre, nous apprend aussi Mauricio), et où les coûts de distribution s’avèrent très variables selon les régions, cette initiative étatique vise à résorber les disparités existant au Mexique. C’est d’ailleurs la diversité et l’immensité du pays qui font dire à Mauricio que la loi sur le prix unique du livre n’est pas une solution appropriée ici, du moins dans une optique d’accroissement du lectorat.

Je ne dis ni qu’il s’agit là de quatre recettes miracles, ni que l’intervention de l’Etat est une solution idéale à la survie de tout éditeur qui se respecte. Simplement, je constate d’une part que Mauricio Volpi qui, après tout, se voit d’abord comme un entrepreneur, a développé des stratégies complémentaires et viables pour éditer ce qu’il aime, et d’autre part que l’Etat mexicain joue un rôle non négligeable dans la création éditoriale. Finalement, je comprends un peu mieux l’émerveillement des éditeurs d’autres pays face à ce système…

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April 29th, 2010 at 12:30 by Magali Tardivel-Lacombe

Des tas de coups de pouce, coups de pouce d’Etat (1/2)

Rencontre avec Mauricio Volpi, fondateur des éditions Nostra Ediciones à Mexico (Mexique)

Rue Alberto Zamora a MexicoLes locaux de Nostra Ediciones sont installés dans une maisonnette à Coyoacan, quartier résidentiel de Mexico où Frida Khalo habitait une maison bleue. Rien à voir, donc, avec le gigantesque immeuble de verre qui abrite le Fondo de Cultura Economica (voir article précédent). Car s’il s’agit à nouveau d’éditeurs jeunesse, cette fois nous avons affaire à des indépendants, à financement privé. Pourtant, vous verrez que l’Etat ne joue pas un rôle mineur dans le développement de Nostra. Mais d’abord, une brève présentation de la maison.

Le directeur, Mauricio Volpi, a commencé par monter une entreprise d’imprimerie et, par ce biais, s’est auto-formé à l’édition, prenant le temps de rencontrer des professionnels. Passionné par les arts graphiques, il se dédie depuis le début aux livres illustrés. Collection Historias de verdadLe premier qu’il a publié, Adivinancero de Valentin Rincon (novembre 2003), est un recueil de devinettes qui reflète bien son goût pour les jeux typographiques, imaginés et mis en page par son ami illustrateur Alejandro Magallanes. Le succès fut tel que Mauricio n’a pas hésité à retravailler plusieurs fois avec les mêmes auteurs, dont Acertijero lui plaît tellement qu’il l’emporterait volontiers sur une île déserte !

Mauricio pose ensuite sur la table toute une série d’ouvrages minces, de la collection “Para Entender” (”Pour comprendre”). Chaque numéro se consacre à un écrivain ou un thème, le but étant de poser de premiers jalons d’explications et de donner envie au lecteur d’approfondir ses lectures. Dans le même esprit, cette fois à destination du jeune public, la collection “Historias de verdad” (”Histoires pour de vrai”) raconte l’histoire du Mexique. Après les huit premiers tomes, réalisés en cinq ans, Nostra prévoit d’élargir la série en se penchant sur les premières civilisations d’Amérique latine, puis pourquoi pas sur l’Europe et l’Asie, pour constituer à terme une collection de 100 ouvrages.

Mauricio VolpiLa table ronde autour de laquelle nous discutons se couvre peu à peu de livres. Mauricio Volpi est fier de nous présenter la collection de poésie pour enfants, celle sur la découverte des sciences, celle en carton pour les tout-petits, jusqu’à la plus récente, très illustrée, qui remet au goût du jour de courts textes classiques. Sans oublier que Nostra publie également du roman graphique (dernièrement, un texte d’Edgar Poe mis en images par Diego Molina) et de grands livres bilingues en espagnol et langues locales, illustrés par des peintres contemporains (Miguel Castro Leñero par exemple). Notons qu’en outre, Mauricio a mis sur pied, en partenariat avec la fondation TelMex, le Centre culturel d’Espagne et la Foire du livre de Guadalajara, Invenciones, un concours international du roman court en espagnol et de l’album illustré, deux catégories dotées de 10 000 dollars chacune. Bref, les projets ambitieux ne manquent pas !

Alors qu’il commence à disparaître derrière des piles de livres, je commence, pour ma part, à me demander par quelle magie il réussit, a priori avec autant de succès qu’Eliana Pasaran au Fondo de Cultura Economica, à publier ce qui lui plaît, tout en conservant une grande exigence… et les moyens d’employer 14 salariés, dont un en Espagne !

Acertijero de Valentin Rincon

Réponse à cette énigme la prochaine fois ! A suivre…

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April 24th, 2010 at 03:55 by Magali Tardivel-Lacombe

Eldorado d’éditeurs (2/2)

Suite de la rencontre avec Eliana Pasaran, éditrice jeunesse au Fondo de Cultura Economica à Mexico (Mexique)

Parterre du logo du Fondo de Cultura EconomicaEliana évoque aussi les deux concours annuels qu’elle orchestre, avec les 13 autres personnes de son service. Le premier, le Prix A la orilla del viento, est décerné depuis 14 ans pour des créateurs d’albums illustrés. “Nous recevons chaque année entre 400 et 500 travaux inédits et, en plus du gagnant, nous gardons une trentaine de propositions qui nous semblent intéressantes. Parfois, quand je cherche un nouvel illustrateur, non seulement je surfe sur des blogs, mais je regarde aussi dans cette réserve”, explique l’éditrice.

Le deuxième concours organisé par le pôle jeunesse du Fondo de Cultura Economica concerne la poésie pour enfants, un genre qui, en France ou ailleurs, reste largement sous-représenté. Peut-être une preuve que le financement public du Fondo permet aux éditeurs qui y travaillent de se libérer des contingences matérielles et de promouvoir une littérature de grande exigence. Eliana se régale : Livres du Premio Hispanoamericano de poesia para ninos“J’aime beaucoup cette collection parce qu’elle est très originale, vraiment audacieuse. Il y a Las Aventuras de Max y su ojo submarino ["Les aventures de Max et son oeil sous-marin"], qui ont été écrites par Luigi Amara, car pendant la grossesse de sa femme, il ne trouvait aucun texte qu’il aurait aimé lire à son enfant ; il a donc préféré écrire les aventures vues et vécues par l’oeil baladeur d’un petit garçon. Les illustrations en noir et blanc de Jonathan Farr en font un livre vraiment spécial, qui a d’ailleurs été nominé à la Foire du livre de Mexico. Il y a aussi les textes de Mercedes Calvo, Los Espejos de Anaclara ["Les miroirs d'Anaclara"]. Le livre en lui-même me plaît beaucoup, mais aussi l’histoire de sa création. Figurez-vous que l’auteure, une institutrice uruguayenne à la retraite, n’avait jamais écrit auparavant. Elle a participé au concours parce qu’elle rêvait d’aller au Mexique ! En remportant le concours, elle a pu découvrir le pays de ses rêves grâce aux voyages de lecture et de promotion organisés suite à la remise du prix”.

Lorsqu’on l’interroge sur l’unique livre qu’elle emporterait sur une île déserte, Eliana se déclare incapable de choisir, elle qui ne part jamais en voyage sans une pile de livres, d’autant qu’une des 21 librairies mexicaines du Fondo, réputées dans toute l’Amérique latine pour leur grande richesse, est située juste en bas des bureaux où elle travaille ! Quant à nous, nous avons un petit penchant pour le bestseller loufoque du Fondo, le Bestiaire universel du Professeur Revillod, vendu à plus de 100 000 exemplaires et disponible en France (éditions Autrement, 2008), en Italie, en Allemagne, au Portugal, en Hongrie…

Animalario universal del profesor Revillod

En sortant de cet entretien, je ne peux m’empêcher, à mon tour, de penser que le Mexique est une terre bénie pour l’édition. Certes, le Fondo de Cultura Economica est un cas vraiment à part au Mexique même, mais c’est aussi le seul exemple que j’aie jusqu’alors rencontré d’une maison d’édition entièrement financée par l’Etat, où les éditeurs restent pourtant complètement libres de leurs choix littéraires et artistiques. Rien à voir avec des publications qui, sans être de la propagande politique, desservent un but civique ou éducatif ; je pense notamment à La Documentation française, qui publie des ouvrages de grande qualité, mais toujours didactiques.

A mes yeux, le Fondo offre à ses éditeurs les conditions de travail idéales pour publier des ouvrages d’une qualité égale, si ce n’est meilleure, à ceux réalisés en Europe, dans un contexte latino-américain pourtant plus difficile, en particulier du fait du moindre développement du lectorat et d’un pouvoir d’achat généralement plus faible. Et encore, je n’ai vu que le pôle jeunesse, il n’y a pas que lui

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April 21st, 2010 at 14:01 by Magali Tardivel-Lacombe

Eldorado d’éditeurs (1/2)

Rencontre avec Eliana Pasaran, éditrice jeunesse au Fondo de Cultura Economica à Mexico (Mexique)

De l’Argentine au Guatemala, les éditeurs rêvent du Mexique : “Là-bas, au moins, l’Etat accorde des aides à la publication”, disent-ils. Une fois sur place, la situation s’avère bien sûr plus nuancée. Par exemple, un éditeur comme Guillermo Quijas n’a reçu, après cinq ans de travail et 70 ouvrages publiés, aucun financement public. Immeuble du Fondo de Cultura economica a MexicoEn revanche, le jeune Yaxkin Melchy bénéficie d’une dotation annuelle versée par le CONACULTA (Consejo nacional para la cultura y las artes) pour la publication de sa revue littéraire Trifulca (voir article précédent).

Cela dit, même si la réalité est plus diverse que le voudrait la légende colportée à l’étranger, un organisme financé par l’Etat mexicain a pignon sur rue hors des frontières mexicaines, tant en matière d’édition que de librairies : le Fondo de Cultura Economica, dont les bureaux principaux sont situés à Mexico, dans un immense immeuble moderne comme nous n’en avons jusqu’alors jamais vu lors de nos précédents entretiens. C’est au 4e étage, face à une vue impressionnante sur la capitale mexicaine, que nous rencontrons l’éditrice Eliana Pasaran. Elle nous raconte : “Dans les années 1930, Armando Orfila, un Argentin installé au Mexique, a constaté la pauvreté éditoriale en matière de livres sur l’économie. Il a alors décidé de fonder sa propre maison, pour pallier ce manque. Mais très vite, ses amis lui ont suggéré d’élargir la ligne éditoriale : les uns s’intéressaient à la philosophie, les autres aimaient la littérature, et de fil en aiguille, le Fondo de Cultura Economica a connu une large croissance, à tel point que son fondateur l’a en quelque sorte offert à l’Etat mexicain, en tablant sur une augmentation des moyens financiers. Et il a vu juste !” Eliana PasaranCette étatisation, accompagnée du développement d’une véritable image de marque, a permis d’en faire une maison d’édition non commerciale, qui publie des classiques, des prix Nobel et Cervantes, des ouvrages audacieux et créatifs.

Il n’y a qu’à voir l’infinie liberté dont Eliana Pasaran dispose dans son travail. En charge depuis cinq ans de la section jeunesse du Fondo (qui faisait figure de précurseur à sa mise en place il y a 25 ans), elle s’enthousiasme de pouvoir publier tout ce qui lui plaît. Pour la collection de premières lectures, A la orilla del viento (”Au bord du vent”), découpée en quatre niveaux de difficulté, elle sollicite des créateurs mexicains contemporains, comme Jorge Ibargüengoitia, en duo avec le caricaturiste Magi, pour qui El niño Triclinio y la bella Dorotea était le premier ouvrage. Pour les livres cartonnés de la collection Los Primerisimos (”Les tout premiers”), elle cherche des histoires qui éveillent à la lecture d’images en lien avec le texte ; elle vient ainsi d’acquérir les droits de Joé le Lapin de Malika Doray, publié en France chez L’Ecole des Loisirs et qui sera adapté avec une typographie d’imprimerie au lieu de l’écriture manuscrite originale, inhabituelle pour un lectorat mexicain.

Collection Ojitos ParajitosPour la collection de découverte du monde (Ojitos Pajaritos), Eliana a commandé un album à l’illustrateur japonais Yasushi Muraki, découvert à la Foire du livre jeunesse de Bologne. “La communication a été un peu difficile, parce qu’on n’avait aucune langue en commun ; mais regardez le résultat, comme c’est chouette !” Eliana parle de son métier avec un bel enthousiasme d’enfant, s’interrompant de temps en temps pour aller, d’un pas sautillant, chercher les livres dont elle parle. Derrière elle, une grande poupée en tissu nous sourit…

Dans une seconde partie, vous en saurez plus sur les concours organisés par le Fondo de Cultura Economica en matière d’édition jeunesse. Ca vaut le détour, vous verrez…

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April 15th, 2010 at 03:27 by Magali Tardivel-Lacombe

Trois bouts de ficelle et du carton

Rencontre avec Yaxkin Melchy et Lauri Luciernaga,

poètes et cartoneros à Mexico City (Mexique)

Yaxkin Melchy, haut comme trois pommes malgré ses 25 ans, nous reçoit dans son appartement, où les murs blancs décorés de grand pochoirs revendiquent son activité de grapheur urbain, art pratiqué aussi par Lauri Luciernaga, 30 ans, qui nous rejoint bientôt. Yaxkin Melchy chez luiLe premier est mexicain et fait des études de littérature ; la seconde, salvadorienne, est journaliste pour diverses revues en ligne (El Faro, La Red). Tous deux sont poètes et cartoneros. Poète, on comprend sans problèmes de quoi il s’agit. L’un et l’autre de parents scientifiques, ils s’amusent à détourner les formules de physique ou de mathématiques pour inventer un langage poétique. “C’est ainsi que j’ai découvert que j’aimais la physique. Je ne l’aurais jamais cru !” s’exclame Yaxkin, auteur de Los poemas que vi por un telescopo (”Les poèmes que j’ai vus au téléscope”), couronné en 2009 par le Prix national de poésie jeune Elias Nandino. Il dirige par ailleurs la publication de la revue littéraire et poétique Trifulca, qui vient de recevoir, dès son numéro 6, une dotation étatique de 4000 pesos [environ 250 euros] par numéro pour une durée d’un an (Programme Edmundo Valades), ce qui couvrira les frais d’impression. 2009 a également consacré Lauri, récompensée par le “Prix interaméricain de poésie navachiste” (du nom d’une plage mexicaine) pour son recueil Sucias palabras de amor (”Sales mots d’amour”). Bref, pas besoin d’écrire des pages d’alexandrins pour expliquer ce qu’est un jeune poète prometteur.

Lauri LuciernagaMais cartonero, kesako ? Nous en avions déjà entendu parler à La Paz en Bolivie, quand nous avions cherché à rencontrer l’équipe de Yerba Mala Cartonera, malheureusement aussi insaisissable que des rayons de soleil. Un cartonero, c’est en quelque sorte un éditeur bricoleur qui récupère du carton où il peut, la plupart du temps dans la rue, imprime lui-même les textes de son choix, illustre et relie à la main les ouvrages, qui ressemblent (en beaucoup mieux) aux petits livres que je m’amusais à confectionner étant gamine. Mais dans le cas d’un cartonero, le résultat est proche d’une oeuvre d’art, ou du moins se proclame comme tel. D’ailleurs, chaque exemplaire est unique, en particulier parce que le carton utilisé pour la couverture comporte souvent des inscriptions antérieures comme “Fragile”, “Papier blanc” ou “52 boîtes de haricots”, qui deviennent alors partie intégrante de la couverture. Lauri raconte : “Notre groupe de cartoneros, Casamanita, se réunit tous les week-ends. Nous sommes cinq filles et chacune a sa spécialité : il y a celles qui mettent en page, celles qui peignent. Moi, je suis douée pour relier, pas pour découper !”

Collection de livres en carton de Yaxkin Melchy

Ce mode de publication est apparu en Argentine, à l’époque où la crise rendait l’édition encore plus difficile que d’ordinaire. D’abord confidentiel, le phénomène s’est développé dans toute l’Amérique latine, devenant une composante essentielle de la création ici, et faisant école jusqu’en Europe (par exemple, PapperLaPapp à Berlin). A tel point que la Foire du Livre de Guadalajara octroie désormais des stands à des cartoneros, au même titre qu’à des éditeurs traditionnels. L’université du Wisconsin a même organisé en 2009 une rencontre internationale de trois jours sur ce thème. Santa Muerte CartoneraC’est d’ailleurs là-bas, dans la bibliothèque universitaire, que se trouve la plus grande collection de livres en carton du monde ! “Comme nous travaillons chez nous, à notre rythme, nous ne dépassons jamais la soixantaine d’exemplaires”, explique Yaxkin. “On les vend entre 60 et 80 pesos [4 ou 5 euros], mais la plupart du temps, comme les autres cartoneros sont autant collectionneurs que moi, on se les échange, et on ne gagne que peu d’argent avec”.

Les livres fabriqués par Yaxkin et ses amis sont estampillés “Santa Muerte” (Sainte Morte), en référence au culte voué au Mexique par les voleurs, les prostituées, les SDF, à cette étrange Dame Squelette que l’on croise parfois au détour d’une rue. Ce qui peut apparaître comme une provocation à nos yeux d’Européens s’avère surtout un moyen de souligner une identité régionale. Lauri et ses amies, quant à elles, ont choisi le symbole du champignon, pour prôner un processus créatif qui n’a pas besoin de grand-chose pour se développer.

Malgré leur passion pour les livres en carton, ni l’un ni l’autre n’en emporterait un sur son île déserte — trop minces et trop fragiles, probablement. Santa Muerte a Mexico CitySi Lauri choisirait un roman argentin contemporain qui raconte une histoire d’amour tourmentée (Sobre heroes y tumbas de Ernesto Sabato), Yaxkin quant à lui emporterait de la poésie chilienne, La Vida Nueva de Raul Zurita, un ouvrage qui reproduit une expérience fascinante réalisée par l’auteur dans les années 1990 : tracer des poèmes en nuages dans le ciel de New York. Comme quoi, on n’a pas encore fini d’inventer des manières d’écrire…

Desierta chez Casamanita

Une bibliographie au sujet des cartoneros a été mise en place par l’université du Wisconsin : cliquer ici.

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April 8th, 2010 at 06:28 by Magali Tardivel-Lacombe

L’homme-orchestre

Rencontre avec Guillermo Quijas, éditeur et libraire à Oaxaca (Mexique)

L’histoire de Guillermo Quijas commence avec celle de son grand-père, qui a fondé à Oaxaca la librairie Proveedora Escolar dans les années 1940 et Guillermo Quijas devant le portrait de son grand-perequi éditait des ouvrages sur la région (géographie, histoire, sociologie), imprimés à des tirages quasi confidentiels de 200 exemplaires, hormis Leyendas y cuentos de Oaxaca (Contes et légendes de Oaxaca), qui connaît encore un certain succès. Lorsque Guillermo s’est intéressé à tout cela, il s’est mis à travailler aux côtés de son grand-père. Au bout d’un an à peine, à la mort de ce dernier, il a repris la librairie-papeterie de trois étages, qui compte aujourd’hui trois succursales et emploie 350 personnes.

Gérer une telle librairie, ce n’est déjà pas si mal, direz-vous. Oui, mais Guillermo le curieux a décidé, en 2005, de fonder les éditions Almadia, afin de perpétuer le travail éditorial de son grand-père, dans une perspective plus littéraire et professionnelle. Les contacts de son ami et collaborateur Leonardo da Jandra, écrivain et auparavant éditeur chez Joaquin Mortiz, maison aujourd’hui détenue par le groupe Planeta, ont apporté un appui précieux dans les premiers temps. Et puis l’auteur a accepté de publier un de ses romans chez Almadia, à côté du premier recueil de poésies et du premier essai.

Librairie Proveedora Escolar de Oaxaca

Ce coup d’envoi, suivi par la publication d’auteurs déjà reconnus au Mexique, comme Guillermo Fadanelli, ne satisfaisait pas complètement Guillermo, qui a vite voulu opérer un changement radical, en espérant par là-même améliorer la promotion et la distribution. C’est ainsi qu’il a contacté Alejandro Magallanes, un graphiste de Oaxaca, qui a inventé pour Almadia un nouveau design avec des couleurs bien tranchées, des jaquettes découpées comme des pochoirs, des marque-page détachables. Livres decoupes d'AlmadiaEt la série des grands noms a continué : Sergio Pitol (Prix Cervantès 2005), Juan Villoro (20 000 exemplaires vendus en deux ans de Los Culpables, qui a par ailleurs reçu le Prix Artaud, co-fondé par le Marseillais Jacques Aubergy), Le Clézio en grands formats illustrés… Sans oublier la collection de poésie Pleamar, les livres pour enfants dont l’audacieux récit de voyage en vers Diario de un niño en el mundo, les anthologies d’auteurs français, lusophones ou encore de jeunes écrivains mexicains (Grandes hits, sous la direction de Tryno Maldonado), et la petite et exigeante collection de philosophie de l’image “Seria VE”. Même s’il reçoit désormais une cinquantaine de manuscrits par jour, et même s’il achète et vend des droits dans de nombreux pays, aidé en cela par les contacts noués à la Foire du Livre de Francfort sous toutes ses formes (foire, Invitation Programme, Fellowship Programme), Serie VEGuillermo tient à conserver un rythme de publication de 18 titres par an, afin de garder un contact étroit avec les auteurs.

S’occuper à la fois d’une librairie et d’une maison d’édition, c’est un beau tour de force, remarquerez-vous de nouveau. Certes, mais Guillermo le touche-à-tout ne s’en contente pas. Il a également fondé la revue trimestrielle Numero Zero, qui offre un espace à des novellistes, des poètes, des chorniqueurs, sur des thèmes aussi variés que les monstres, les imposteurs, ou l’aventure.

Bon, bon, arrêtons-nous là, protesterez-vous, les journées n’ont après tout que 24 heures ! Bien entendu, mais Guillermo l’infatigable a également repris la Foire du livre de Oaxaca, fondée par son grand-père dans les années 1980, en lui donnant presque naturellement une dimension internationale et festive qui dépasse de loin la modeste exposition-vente des débuts.

Interieur de la librairie Proveedora Escolar

Mais alors, mais alors, bégaierez-vous, comment fait-il, ce businessman aux multiples casquettes ? C’est finalement bien simple, aurai-je envie de répondre. De la même simplicité qui émane des geste d’un chef d’orchestre face à cent musiciens. La revue ? Elle déniche de nouveaux auteurs. La maison d’édition ? Elle valorise les auteurs publiés par la revue. La foire du livre ? Elle reprend les thèmes de la revue et permet une large présentation des auteurs publiés par la maison d’édition. La librairie ? Elle co-finance la foire du livre (aux côtés de l’organisme étatique Conaculta, de la fondation Harp et d’une soixantaine de petits entrepreneurs locaux), vend les livres de la maison d’édition et s’insère dans un réseau de librairies mexicaines qui augmente encore la distribution des ouvrages.

Voilà donc comment Guillermo l’homme-orchestre réussit à tout mener de front. Pas étonnant que son livre pour une île déserte soit la biographie de Pancho Villa, écrite en 1940 par Martin Luis Guzman : encore l’histoire d’un homme d’action !

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April 3rd, 2010 at 09:03 by Magali Tardivel-Lacombe

Marqués au fer rouge

Rencontre avec Carlos Garcia Maldonado,

bibliothécaire à la bibliothèque Francisco Burgoa de Oaxaca (Mexique)

Couvent Santo DomingoFondé en 1575, le couvent dominicain de Oaxaca est mis en valeur par une grande place ensoleillée, plantée d’aloés veras. L’église mitoyenne, construite de la même pierre ocre et sobre, s’avère recéler un décor tout en dorures, d’une richesse presque extravagante. Le couvent en lui-même, reconverti en centre culturel en 1998, renferme également un trésor : sa bibliothèque, aujourd’hui propriété de l’université Benito Juarez de Oaxaca. Nous avons eu la chance d’y rencontrer Carlos Garcia Maldonado, bibliothécaire, qui a interrompu le nettoyage quotidien des ouvrages pour nous consacrer un peu de temps.

Il nous a expliqué qu’une année est tout juste suffisante pour sortir chaque livre, l’épousseter et dépoussiérer l’étagère sur laquelle il est rangé. Il faut dire que la bibliothèque possède 24 000 titres, qui appartenaient en majorité à différents couvents et furent rassemblés en 1861, lors de la nationalisation des biens du clergé.

Dans la mesure où les premiers imprimeurs mexicains ne commencèrent leur activité qu’au milieu du XVIe siècle, à la suite du typographe Juan Pablos, arrivé d’Italie en 1539, les ouvrages détenus par les moines furent longtemps importés d’Europe. Le livre le plus ancien de la bibliothèque de Oaxaca est ainsi In Aristotelis Philosophie, un recueil de commentaires sur la philosophie aristotélicienne écrits par Jean Versor et édités à Toulouse en 1484.

NettoyageBien entendu, une ville d’importance régionale comme Oaxaca finit aussi par se doter d’une imprimerie, où le premier ouvrage fut réalisé en 1720, sous la direction de Francisca Flores (oui, une femme) ; il s’agit du Sermon de la muerte de la Madre Jacinta, dont on peut voir un exemplaire ici. L’histoire de l’imprimerie à Oaxaca a fait l’objet d’une exposition au sein de la bibliothèque, ce qui a attiré beaucoup de monde. Lors de notre visite, l’exposition du moment présentait les astres à travers les livres, depuis des copies des écrits de Ptolémée, en passant par les théories presque romantiques de Camille Flammarion, et jusqu’à un atlas de photographies satellites de la Terre.

Le visiteur peut rester plus longtemps, soit assis sur des chaises d’enfant décorées comme ces dragons et chimères populaires en bois, pour regarder un film présentant le lieu, soit installé dans la salle de lecture à la voûte peinte, pour feuilleter l’ouvrage de son choix, pourvu qu’il en ait fait la demande expresse et qu’il ait laissé une pièce d’identité à l’accueil. Ainsi, n’importe qui peut consulter l’Apopthegmatum opus d’Erasme, imprimé à Paris en 1533, un manuscrit de botanique mexicaine du XVIIIe siècle, ou encore les OEuvres complètes de Bossuet, dans une belle édition française reliée.

Film sur la bibliotheque

Depuis 1994, le catalogue informatisé mis en place par Francisco Toledo pour actualiser le registre manuscrit constitué suite à l’inventaire de 1887, permet de trouver les ouvrages par titre, auteur et mot-clé, mais Derriere une grille de protection, les livres marques au fer rougeaussi de connaître leur état de conservation. Un atelier de restauration travaille d’ailleurs sur place. Certains ouvrages gardent la cicatrice indélébile d’une marque au fer rouge sur la tranche, autrefois destinée à indiquer qui en était le propriétaire. D’autres ont eu moins de chance, et ont été abimés par les inondations, les insectes, les rongeurs, les déménagements, et même la censure pratiquée sous l’Inquisition. Menus incidents, au regard de tous les livres noyés dans des naufrages, pillés par des pirates, disparus dans des incendies. Certains connurent un sort que je trouve pire encore : être jetés dans des flambées nocturnes allumées par des soldats français lors de l’occupation de 1865… pour se réchauffer !

Salle de lecture de la bibliotheque de Oaxaca

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