Thème - Bibliothèque

April 19th, 2011 at 11:24 by Magali Tardivel-Lacombe

Voltaire et Molière à Alexandrie

Entretien avec Nazly Farid, responsable du département francophone de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, ou Bibalex (Egypte)

Comme je l’évoquais précédemment, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie renferme, pour l’instant, un bon million de documents, commandés pour la plupart auprès de libraires locaux et internationaux. Ces acquisitions régulières, qui suivent une politique minutieusement définie, ne sont pas seules à enrichir le fonds : de nombreux dons viennent les compléter, et parfois pas des moindres. C’est ainsi que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment expédié à Alexandrie des containers remplis de livres, modifiant considérablement et durablement le visage de la Bibalex. Parmi les 80 langues représentées dans la bibliothèque alexandrine, le français s’est soudain vu décerner une place de choix, aux côtés de l’arabe et de l’anglais ; ces trois langues constituent désormais la moitié du fonds. Mais comment cette idylle franco-égyptienne a-t-elle émergé ?

Nazly FaridEn 2006, le dépôt légal en France change de forme : les éditeurs  doivent désormais envoyer deux exemplaires seulement par ouvrage publié, au lieu de quatre précédemment. Ce changement de politique, lié à un très concret problème de stockage dans les bibliothèques de dépôt, a incité la principale d’entre elles, la BNF, à faire don de 500.000 livres surnuméraires à la Bibalex, qui n’avait auparavant jamais reçu une donation si importante. Selon Nazly Farid, responsable de ce tout nouveau département francophone, c’est à Gérald Grunberg que l’on doit ce geste. Directeur de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du centre Pompidou entre 2001 et 2006, actuellement délégué aux relations internationales de la BNF, il s’était directement impliqué, de 1997 à 2000, dans le projet de reconstitution de la bibliothèque d’Alexandrie. On comprend qu’il ait saisi cette occasion pour la chouchouter un peu…

Lectrice à la BibalexLancée en novembre 2009, l’opération concerne dix ans de dépôt légal, de 1996 à 2006. Les ouvrages sont arrivés en février 2010, et leur classification est en cours. En un an, plusieurs partenaires se sont organisés pour faire face à cet afflux massif de livres. Une équipe d’une cinquantaine de personnes a notamment été constituée afin de gérer et valoriser ce nouveau fonds. “Ce don a parfois été mal perçu en interne”, indique Nazly. “Il implique en effet une charge de travail importante, notamment pour l’enregistrement des titres sur les bases de données”. Elle ajoute : “Nous avons dû effectuer un tri dans tous les containers qui nous ont été envoyés. Certains titres ont d’emblée été éliminés, du fait de leur caractère quasi pornographique : cela ne présentait aucun intérêt, surtout ici !” Même si la censure directe n’existe officiellement pas en Egypte, certains sujets restent tabous…

Ces difficultés n’empêchent pas Nazly d’affirmer sans hésiter que ce don est une réussite à tous points de vue : “Une réussite sur le plan politique, sur le plan médiatique et, ne l’oublions pas, à l’échelle de la bibliothèque d’Alexandrie, qui devient d’un seul coup la quatrième plus grande bibliothèque francophone du monde hors de France”. La francophonie à la BibalexIl va sans dire que, pour mettre en valeur ce fonds, de nombreux projets ont été mis sur pied, avec l’appui inconditionnel du directeur de la Bibalex, Ismail Serageldin, ancien co-directeur de la Banque Mondiale. La politique de rayonnement francophone de la Bibalex tourne donc à plein régime, en partenariat avec l’Université Senghor d’Alexandrie. 260 employés de la bibliothèque, soit 10% du personnel, sont francophones ; d’ailleurs, sur les six interlocuteurs qui nous ont fait découvrir la Bibalex, trois parlaient un français limpide. Il s’agit désormais de mettre l’accent sur la langue et la culture française. Pour Nazly, c’est une bénédiction : “La BNF nous envoie l’identité qui manquait encore à la Bibalex. Puisqu’il s’agit d’une identité francophone, nous nous inscrivons tout naturellement dans ce dialogue Nord/Sud tellement en vogue en ce moment”. Elle s’enthousiasme : “Valoriser la francophonie est un travail passionnant. En Egypte, on a besoin de contenus culturels qui sortent un peu des sentiers battus. Je considère donc ce fonds francophone comme un outil qui sera bénéfique pour la culture des Alexandrins dans un premier temps, puis pour celle de tous les Egyptiens”.

Elle ajoute, un sourire en coin : “Mais n’allons pas trop vite ! Nous sommes encore en phase de construction. Comme vous le dites si bien en France, qui trop embrasse mal étreint…”

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April 7th, 2011 at 09:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Que toujours les lecteurs s’informent et soient formés !

(Si mes comptes sont bons, ce titre est un alexandrin)

Entretien avec Manar Badr, responsable des services de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie ou Bibalex (Egypte)

Manar BadrSi Manar Badr était en partance pour une île déserte, avec un unique livre en poche, elle choisirait Hypatia d’Arnulf Zitelmann, un roman allemand pour la jeunesse (traduction française chez L’Ecole des loisirs, 1990), qui raconte le courage d’Hypatie, une extraordinaire Alexandrine : païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, elle finit par être assassinée. “Cette histoire m’a beaucoup impressionnée”, confie Manar. “J’y puiserais probablement une grande force de volonté pour m’en sortir, sur mon île déserte !”

Elle avoue cependant que, depuis qu’elle travaille à la Bibalex, elle trouve de moins en moins le temps de lire. Paradoxe ? Pas vraiment. C’est juste que ses responsabilités ne lui en laissent plus le loisir. Chaque semaine, elle propose une lecture théâtrale en arabe, en français ou en anglais. La veille de notre visite, Le Malentendu d’Albert Camus avait été lu en version originale par des participants volontaires. Tous les mois, la poésie arabe est en outre à l’honneur.

Manar participe également au projet de lecture américain The Big Read, organisé par le National Endowment for the Arts (NEA). Il s’agit de choisir une œuvre américaine, Banc-livre devant la Bibalexpuis de mettre en place des activités autour de l’ouvrage pendant toute une année. En 2009, pas moins de trois livres ont été choisis, et traduits en arabe grâce au financement du NEA : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee (1961), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et Les Raisins de la colère de John Steinbeck (1939). Pour l’année 2010, ce sont Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1884) qui sont à l’honneur, avec une réimpression de la vieille édition en arabe financée par l’ONG Arts Midwest. Dans le cadre de ce programme, les livres sont distribués gratuitement aux lecteurs qui en font la demande, et différents concours sont organisés autour de l’œuvre : écriture d’un essai, présentation d’une peinture, d’une photo ou encore d’un dessin de carte géographique.

Et ce n’est pas tout. Manar est aussi et surtout chargée de la gestion des services de la bibliothèque principale. Une banque d’accueil assure à chaque niveau l’orientation des visiteurs, mais les usagers éprouvent souvent des difficultés à se repérer tous seuls, non seulement parce que la Bibalex est immense, mais aussi parce qu’ils n’ont l’habitude ni des bibliothèques, ni du système de classement Dewey. “C’est pourquoi nous organisons tous les jours trois séances gratuites de formation”, explique Manar. “Cela permet aux gens un peu perdus de comprendre comment s’orienter et comment se servir des catalogues en ligne, accessibles depuis les 360 ordinateurs allumés dans la salle de lecture principale”. L’équipe de la Bibalex organise par ailleurs des présentations dans des universités, des hôpitaux, des centres culturels, afin d’encourager les Egyptiens à venir à la bibliothèque.

Etudiantes alexandrines

Les étudiants peuvent également apprendre à rédiger des notes bibliographiques. “C’est un thème nouveau pour le monde arabe”, souligne Manar. “Ainsi, nous avons publié le premier ouvrage de référence indiquant les règles de citations bibliographiques. Auparavant, chaque étudiant indiquait ses références à sa manière, un peu au hasard”. Soit dit en passant, si le dépôt légal est traditionnellement effectué à la bibliothèque Aïn Shams du Caire, la Bibalex est la deuxième bibliothèque dépositaire du pays pour les mémoires et thèses, qui deviennent alors consultables par le public. Manual of StyleDans ce contexte, le rôle formateur de la bibliothèque d’Alexandrie paraît d’autant plus important.

La formation et l’information sont par ailleurs indispensables à la section pour aveugles et malvoyants, qui porte le nom de Taha Hussein, un écrivain égyptien atteint de cécité. Des cassettes audio, ainsi que 400 ouvrages en braille, y sont disponibles. Ce département est même doté de deux imprimantes braille, qui pallient le manque de livres en arabe directement édités en braille. Une de ces machines reproduit même des images qui, en relief, deviennent “visibles” pour des aveugles. Ces derniers peuvent aussi bénéficier de cours d’informatique gratuits, ainsi que de services de lecture à voix haute, assurés par des bénévoles. Par ailleurs, quinze ordinateurs adaptés aux différents handicaps visuels sont mis à leur disposition. Certains sont équipés de Daisy, un programme complexe qui lit les livres à voix haute, et va même jusqu’à effectuer des recherches et établir des marque-pages à la demande du lecteur. D’autres offrent de nombreuses possibilités de réglages des couleurs, de la luminosité, de la taille du texte. Tout un équipement dont le fonctionnement doit être expliqué aux nouveaux usagers.

“Les professionnels du livre eux-mêmes ont besoin d’être formés, c’est dire !” remarque Manar. “A l’université, il existe bien des cursus spécialisés, qui vont jusqu’au doctorat, mais aucune mise à jour technique n’est assurée depuis longtemps”. Etudiantes à la BibalexLes futurs bibliothécaires, par exemple, ne s’appuient que sur des documents imprimés, qui présentent vite des limites, notamment pour l’apprentissage de l’utilisation de bases de données et l’appréhension du service du public. “Comme cela finissait par nous poser des problèmes au niveau même du recrutement, nous avons fini par mettre en place des formations internes d’un mois ou deux, pour inculquer aux nouveaux arrivants les bases du métier”. Ainsi, contrairement à la France, l’Egypte ignore le système des concours, quelle que soit la discipline. Parmi les nombreuses candidatures spontanées envoyées à la Bibalex, retiennent donc l’attention celles qui présentent un certificat d’informatique, un certificat d’anglais type TOEFL (qui s’avère souvent un obstacle, souligne Manar) et un niveau d’études de quatre années après l’équivalent du baccalauréat.

Au final, dans le département où nous nous trouvons, au deuxième niveau souterrain de la Bibalex, peu de gens ont suivi des études de bibliothéconomie. Quant à Manar, elle a d’abord étudié la sociologie et le journalisme, avant d’avoir la chance, entre autres grâce à son remarquable niveau de français, de suivre une année de Master de bibliothécaire à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB), cette école tellement convoitée à travers tout l’Hexagone par les bibliothécaires dans l’âme. Alexandrie et Villeurbanne ont en effet conclu puis renouvelé un accord, d’autant plus important que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment offert une quantité considérable de son fonds à la Bibalex.

Mais je n’en dis pas plus au sujet de cette donation, car ce sera le sujet du prochain article…

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April 1st, 2011 at 09:59 by Magali Tardivel-Lacombe

Expositions, valorisation, numérisation

Suite de la visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (lire la première partie)

Lors de notre visite à la Bibalex, nous ne savons où donner de la tête, tant les expositions y sont nombreuses : laquelle choisir ? Plafond de la salle de lecture principaleLes peintures naturelles sur papyrus de l’artiste égyptien Adam Henin ? Les gravures et photos rares présentant Alexandrie depuis le XVe siècle ? Les aquarelles et effets personnels de Shadi Abdel Salam, réalisateur de nombreux films historiques dont La Momie (1969) ? L’hommage à Anouar el-Sadate, avec le costume taché de sang qu’il portait le jour de son assassinat ?

Cette hésitation est sans compter la seule visite des départements de la bibliothèque. Des livres rares jusqu’aux cartes géographiques, en passant par l’étonnant dépôt des documents d’institutions internationales, ainsi que par le département artistique, équipé d’ordinateurs pour lire CD et DVD et doté de salles de télévision, sans oublier les collections spéciales, qui renferment les bibliothèques personnelles de penseurs égyptiens comme Abdel Ahmed Badawi –on a l’impression de dénicher sans cesse des trésors. Car la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie aime les chiffres autant que les lettres : elle comporte tout de même huit centres de recherche, quinze expositions permanentes, quatre musées… Il faudrait mille et une nuits pour l’explorer dans toute sa richesse !

Salle de lecture principale de la Bibalex

Dans le Centre International des Sciences de l’Information (ISIS), d’ambitieux projets sur les nouvelles technologies de la bibliothéconomie reflètent eux aussi le dynamisme de la Bibalex. Ainsi, elle participe au projet de bibliothèque numérique universelle, qui prévoit de numériser un million de livres du monde entier. Pour ce faire, elle coopère avec une vingtaine d’autres bibliothèques, notamment en Inde, en Chine, aux Etats-Unis. 150 000 titres de son fonds, la plupart en arabe, ont déjà été scannés. L’Egypte est d’ailleurs le seul pays arabe à participer au projet. Dans le cas d’ouvrages encore protégés par des droits d’auteurs, seuls 5 % sont en libre accès. On peut dès à présent consulter librement la fameuse Description de l’Egypte, étude commandée par Napoléon Bonaparte en personne, lors de son expédition de 1798. La copie originale, lourd volume aux pages jaunies, repose sous une vitrine de verre…

Usagers de la BibalexDe même, la Bibalex a entrepris un travail de numérisation de la “mémoire de l’Egypte moderne“. Ainsi, les événements majeurs de l’histoire nationale sont couverts de manière presque journalistique : consultables gratuitement sur Internet, des articles d’époque, ainsi que des cartes postales, des timbres-poste, sans oublier des archives audio et parfois vidéo, offrent à découvrir une Egypte en pleine construction. Ces pages devraient être disponibles en français dans le courant de cette année. La “mémoire du Canal de Suez” a, quant à elle, déjà été enregistrée et traduite. Autant dire que les bibliothécaires d’Alexandrie conçoivent leur métier comme un vaste dépoussiérage et un généreux partage des trésors dont ils ont la garde.

La Bibalex mène par ailleurs un monumental projet d’archivage de l’Internet. Aussi pharaonique que cela puisse paraître, 70 milliards de pages web sont enregistrées pour la période entre 1996 et 2007. Elles sont consultables depuis n’importe où, même si le web gourmand les a parfois lui-même gobées depuis longtemps.

Et ce n’est pas tout ! C’est à Alexandrie encore que l’on trouve l’une des rares Expresso Book Machines du monde. Pas grand-chose à voir avec le café, bien sûr. Il s’agit en fait d’un appareil qui peut imprimer et relier un livre de 500 pages en vingt minutes. L’idée qui sous-tend l’acquisition de cette machine est d’encourager les Egyptiens à lire davantage, car les Expresso Books seraient beaucoup moins coûteux que les versions originales. Cela dit, la machine n’est pas encore en service, car si le but est de mettre à disposition du public tout le fonds de la bibliothèque, des questions de droits d’auteurs doivent encore être réglées…

Esplanade de la BibalexLa Bibalex se veut donc un modèle, et elle apparaît comme telle, avec les réflexions constantes qu’elle mène pour la valorisation de son fonds. En outre, l’effort mis sur les nouvelles technologies n’est pas seulement un faire-valoir : l’enjeu est réellement de faciliter la circulation du savoir, de le rendre accessible au plus grand nombre. On comprend que, pour accueillir les quelque 4 000 visiteurs journaliers et mener tous ces projets de front, dont je n’ai d’ailleurs cité que les plus marquants, les 2 300 employés ne soient pas de trop. On comprend moins pourquoi il s’agit à 75 % de femmes, même si on remarque cette tendance ailleurs également, en Europe par exemple.

Mes prochains articles rendront hommage à deux de ces femmes qui travaillent en coulisses de la Bibalex…

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March 25th, 2011 at 13:40 by Magali Tardivel-Lacombe

Redonner à Alexandrie sa mythique bibliothèque

Visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (Egypte)

Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement Mme Rania Emara (département des médias et relations publiques), sans qui ces rencontres et découvertes fantastiques n’auraient pas été possibles. M. Mohamed Konbar qui, pendant sa scolarité, a participé à un échange avec un lycée de Gardanne (le monde est décidément petit !), a été un excellent guide, au français irréprochable. Mme Manar Badr, responsable des services de la bibliothèque, et Mme Nazly Farid, responsable de la bibliothèque francophone, nous ont consacré un peu de leur précieux temps, avec un admirable sens de l’accueil. Je n’oublie pas de remercier Mme Hadir Ashraf, qui nous a montré les recoins inattendus de la Bibalex, ainsi que Mme Rania Farouk, qui nous a ouvert les yeux sur la bibliothèque pour aveugles et malvoyants.

Sur le conseil du poète Démétrios de Phalère, l’ancienne bibliothèque royale d’Alexandrie est fondée en 288 avant Jésus-Christ par Ptolémée Ier, successeur d’Alexandre le Grand. Front de mer d'AlexandrieA son apogée, elle renferme la bagatelle de 700 000 papyrus, l’équivalent de 100 000 livres modernes. En 47 avant JC, lors de la guerre opposant Ptolémée XIII  à Jules César, ce dernier ordonne de réduire en cendres la flotte d’Alexandrie. L’incendie est d’une telle ampleur qu’il atteint et ravage la bibliothèque, située en front de mer. En raison du nombre croissant de papyrus stockés dans la bibliothèque mère, une bibliothèque fille avait été fondée, mais elle est détruite à son tour, en 391, pendant le conflit entre païens et chrétiens : l’empereur Théodose ordonne en effet la destruction de tous les temples païens d’Alexandrie, édit qui frappe avec aussi peu de discernement les édifices religieux que cette bibliothèque, aménagée… dans un temple en l’honneur du dieu Sérapis ! Toutes ces histoires, plus ou moins attestées scientifiquement, ont contribué à faire grandir la légende de la bibliothèque d’Alexandrie, qui rayonnait plus loin encore que le fameux phare du même lieu. A force de guerres et de pillages, cependant, il n’en reste plus rien dès le IVe siècle de notre ère. De cette tourmente, un seul et unique papyrus a été sauvé, aujourd’hui conservé à la bibliothèque nationale de Vienne.

Extérieur à la tombée de la nuitEn 1972, Mostafa El-Abbadi, professeur émérite d’études gréco-romaines à l’Université d’Alexandrie, évoque l’idée de “faire revivre les anciennes valeurs de la ville”. C’est ainsi que la bibliothèque fait de nouveau parler d’elle. Afin de la reconstruire, le gouvernement égyptien et l’UNESCO organisent en 1989 un concours international d’architecture. 1400 cabinets d’architectes du monde entier présentent leurs projets. C’est l’équipe norvégienne Snohetta qui, malgré une moyenne d’âge de 25 ans, remporte l’adhésion du jury. La construction débute en 1995, avec le soutien d’un groupe d’architectes égyptiens mené par Mamdouh Hamza, et l’implication d’entreprises anglaises, italiennes et égyptiennes. Le 16 octobre 2002, enfin, la Bibalex est inaugurée, presque à l’emplacement exact de la bibliothèque antique, à deux pas de la Méditerranée (que nous retrouverons avec émotion, après un si long voyage). Elle aura coûté 220 millions de dollars, dont 120 millions ont été versés par l’Etat égyptien et 65 millions par d’autres pays arabes. Aujourd’hui, son fonctionnement quotidien est assuré par des fonds publics, ainsi que des donateurs privés et des sponsors ponctuels pour chacun des quelque 700 événements annuels qui y sont organisés (concerts, conférences, expositions…).

Planétarium vu de nuitLa Bibalex comporte trois bâtiments. D’abord, un centre de conférences, construit et inauguré dès 1991. Ensuite, une salle principale, qui renferme la bibliothèque à proprement parler, ainsi que les musées et les expositions. Pour cette salle, les architectes ont imaginé un bâtiment en forme de disque incliné, afin d’évoquer un soleil levant. Décidant de tirer des leçons de l’histoire, ils ont prévu à l’intérieur des rideaux ininflammables, pour isoler d’éventuelles flammes et empêcher un hypothétique incendie de se propager ; de toute façon, à partir d’une température de 65°, de l’eau serait projetée directement des plafonds. A côté du “soleil levant”, enfin, se trouve une “lune”, de construction française, qui renferme un planétarium ouvert au public.

Vue aérienneVue aérienne disponible sur le site de la bibliothèque

L’ensemble offre une superficie de 40 200 m² entièrement dédiés à la lecture et la culture. Un espace est spécialement conçu pour les enfants de 6 à 11 ans, un autre pour les 12-15 ans. Quant à la salle de lecture principale, elle vaut à elle seule le détour par Alexandrie. Du haut d’une plate-forme surnommée “le Triangle de Callimaque“, du nom d’un archiviste de l’antique bibliothèque, on domine la plus grande salle de lecture du monde (13 600 m²), qui peut accueillir jusqu’à 2 000 lecteurs simultanément. Un million de volumes, dont 800 000 imprimés (le reste étant des CD, DVD et autres cartes), sont actuellement disponibles. Chaque année, ce fonds augmente de 15 à 25 %. A terme, la Bibalex renfermera environ 5 millions de documents… Pour l’instant, l’emprunt n’est autorisé que dans les bibliothèques jeunesse. Le prêt sera peut-être étendu à l’ensemble de la Bibalex, sous réserve de parer efficacement le principal problème, à savoir les vols et pertes.

D’un point de vue architectural, même avec des yeux de néophyte, on devine la prouesse. Sept niveaux se succèdent en une harmonieuse cascade de mezzanines ouvertes. Mur extérieur de la Bibalex66 colonnes représentant des fleurs de lotus stylisées soutiennent un plafond pentu qui laisse passer la lumière du jour de manière indirecte, afin d’assurer un éclairage naturel qui, ainsi filtré, n’abîme pas les documents. Les couleurs vertes et bleues choisies pour tamiser cette lumière symbolisent l’alliance entre la terre et la mer et, plus concrètement, s’avèrent être les plus reposantes pour les yeux. Dans les murs en granit du Zimbabwe, des orifices rappellent l’antique technique de rangement des papyrus. Des ornements en cuivre égyptien ont soigneusement été oxydés pour éviter tout changement de couleur. Sur la paroi extérieure, 4 200 signes de 120 langues antiques et modernes ornent la pierre ; on reconnaît ainsi du braille, des notes de musique, des lettres latines et grecques, des hiéroglyphes bien sûr…

Dans la deuxième partie de cette visite, vous découvrirez l’intérieur de la bibliothèque, et vous apprendrez qu’elle se veut à la pointe des dernières technologies…

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June 16th, 2010 at 13:50 by Magali Tardivel-Lacombe

Cherchez Charlie qui lit !

Visite de la bibliothèque de Darwin, Australie

Bibliotheque de DarwinMise en ligne de catalogues, informatisation des procédés d’imprimerie, achats en ligne via des librairies virtuelles, livres disponibles en format PDF, e-books en pleine expansion, accélération du prêt interbibliothèques, numérisation d’ouvrages anciens… A chaque maillon de la chaîne du livre, la “révolution numérique” a apposé sa marque. L’expansion du wifi est même en train de modifier l’atmosphère des bibliothèques qui ont développé un réseau sans fil gratuit.

Les photos qui suivent ont été prises (toujours par Jérémie Brieussel) à la bibliothèque de Darwin, toutes au même moment d’une seule et même journée. Les usagers n’y consultent plus les rayonnages, mais leurs e-mails…

Tous ? Non ! Quelques irréductibles lisent encore des livres ! A vous de chercher Charlie qui lit. Indice : il y a un Charlie et une Charlie.

Cherchez Charlie qui lit-1

Cherchez Charlie qui lit-2

Cherchez Charlie qui lit-3

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May 20th, 2010 at 13:55 by Magali Tardivel-Lacombe

A vous donner des “elles”

Rencontre avec Barbara, Liz, Lyn et Roslyn, bénévoles à la bibliothèque féministe Jessie Street, Sydney (Australie)

Bibliotheque Jessie StreetLancée début 2010 par la commune de Sydney, une série de dépliants gratuits propose plusieurs balades thématiques à travers la ville. C’est grâce à celui qui emmène le promeneur sur les traces des Australiennes célèbres, que nous avons découvert l’existence de la bibliothèque Jessie Street. A son inauguration en 1989, elle disposait d’une donation de 500 ouvrages féministes. Un petit fonds qui a grossi, pour compter aujourd’hui plus de 10 000 volumes, conservés dans des magasins sur roulettes, indispensables dans ces locaux exigus. Offerts par des individus, des associations, des maisons d’édition, et même d’autres bibliothèques, confrontées à des problèmes de stockage, Lynles ouvrages n’ont ici droit de cité que s’il s’agit de fictions écrites par des femmes, ou de non-fictions traitant d’un thème féminin.

Référencés sur la base de données de la Bibliothèque nationale d’Australie (Kinetica), ces livres, dont beaucoup toutefois ne sont plus disponibles ailleurs dans le pays, sont pour la plupart prêtés via un réseau inter-bibliothèques. A noter que seuls les exemplaires en double ici peuvent être empruntés directement sur place ; sinon, il faut attendre que les bénévoles les fassent envoyer par une autre bibliothèque. LizOutre les livres, sont disponibles des revues, des lettres d’information (Melbourne Women’s Liberation Newsletter, Women’s Electoral Lobby…), des rapports gouvernementaux, des manuscrits inédits, des thèses universitaires, ainsi que plus d’un millier d’affiches. Des archives d’associations permettent par ailleurs de retracer l’histoire du mouvement féministe en Australie et des actions en faveur des Aborigènes.

Les quatre retraitées bénévoles qui nous reçoivent, Barbara, Liz, Lyn et Roslyn, ravies de répondre à nos questions, nous offrent à boire, parlent toutes en même temps et interrompent même ma prise de notes afin de m’interviewer à leur tour, pour leur newsletter mensuelle! RoslynUne bonne trentaine de bénévoles consacrent un peu de leur temps à la bibliothèque, une aide d’autant plus précieuse depuis que l’unique archiviste rémunéré a dû quitter ses fonctions, faute de financements suffisants. L’aide de la ville est uniquement complétée par les cotisations annuelles d’environ 400 adhérents dans toute l’Australie (”Dont quelques hommes”, précise Barbara), ainsi que des dons de mécènes. Tous les ans, en septembre, une soirée de gala est organisée dans le dining-room du Parlement de Sydney, afin de récolter les fonds principaux. BarbaraCelle de 2009 a été animée par Adele Horin, journaliste star du Sydney Morning Herald (”C’est un peu comme Le Monde ici”, glisse Liz).

A une échelle plus modeste, des “Lunch-Hour Talks”, ouverts à tous au prix de 22 dollars australiens (environ 17 euros), sont organisés tous les mois, avec divers invités, hommes et femmes, qui font des lectures, animent un débat ou racontent leur vie : l’actrice de théâtre Anna Voska, le chanteur lyrique John Benn, l’écrivain Anita Heiss, l’immigrée polonaise Aleit Woodward, entre autres, ont participé à ces rendez-vous du midi. “Chaque histoire individuelle est importante”, déclare Lyn. D’ailleurs, le projet “Tapestry”, financé par le New South Wales Centenary of Federation Council, encourage les femmes à écrire leur Portrait de Jessie Streetpropre histoire ou celle de leur mère, grand-mère, ou même d’une amie. La bibliothèque considère ces histoires comme de précieux documents sociologiques qui décrivent non seulement des vies ordinaires, mais rendent également hommage aux femmes qui ont joué un rôle dans le développement du pays.

En outre, pour le projet “Oral History”, des bénévoles interviewent et enregistrent des femmes de tous horizons racontant leur vie. Autant d’initiatives qui, à n’en pas douter, auraient été applaudies des deux mains par celle qui a donné son nom à la bibliothèque : Jessie Street (1889-1970). Figure phare du féminisme australien, elle a en outre été de tous les autres combats, depuis la défense de l’indépendance économique des femmes jusqu’à la lutte contre les armes nucléaires, en passant par un plaidoyer pour les droits des populations aborigènes et sa participation à la rédaction de la Charte des Nations-Unies. Une personnalité dynamique, dans laquelle nos quatre bénévoles semblent volontiers voir un modèle.

Des benevoles a la bibliotheque Jessie Street

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April 3rd, 2010 at 09:03 by Magali Tardivel-Lacombe

Marqués au fer rouge

Rencontre avec Carlos Garcia Maldonado,

bibliothécaire à la bibliothèque Francisco Burgoa de Oaxaca (Mexique)

Couvent Santo DomingoFondé en 1575, le couvent dominicain de Oaxaca est mis en valeur par une grande place ensoleillée, plantée d’aloés veras. L’église mitoyenne, construite de la même pierre ocre et sobre, s’avère recéler un décor tout en dorures, d’une richesse presque extravagante. Le couvent en lui-même, reconverti en centre culturel en 1998, renferme également un trésor : sa bibliothèque, aujourd’hui propriété de l’université Benito Juarez de Oaxaca. Nous avons eu la chance d’y rencontrer Carlos Garcia Maldonado, bibliothécaire, qui a interrompu le nettoyage quotidien des ouvrages pour nous consacrer un peu de temps.

Il nous a expliqué qu’une année est tout juste suffisante pour sortir chaque livre, l’épousseter et dépoussiérer l’étagère sur laquelle il est rangé. Il faut dire que la bibliothèque possède 24 000 titres, qui appartenaient en majorité à différents couvents et furent rassemblés en 1861, lors de la nationalisation des biens du clergé.

Dans la mesure où les premiers imprimeurs mexicains ne commencèrent leur activité qu’au milieu du XVIe siècle, à la suite du typographe Juan Pablos, arrivé d’Italie en 1539, les ouvrages détenus par les moines furent longtemps importés d’Europe. Le livre le plus ancien de la bibliothèque de Oaxaca est ainsi In Aristotelis Philosophie, un recueil de commentaires sur la philosophie aristotélicienne écrits par Jean Versor et édités à Toulouse en 1484.

NettoyageBien entendu, une ville d’importance régionale comme Oaxaca finit aussi par se doter d’une imprimerie, où le premier ouvrage fut réalisé en 1720, sous la direction de Francisca Flores (oui, une femme) ; il s’agit du Sermon de la muerte de la Madre Jacinta, dont on peut voir un exemplaire ici. L’histoire de l’imprimerie à Oaxaca a fait l’objet d’une exposition au sein de la bibliothèque, ce qui a attiré beaucoup de monde. Lors de notre visite, l’exposition du moment présentait les astres à travers les livres, depuis des copies des écrits de Ptolémée, en passant par les théories presque romantiques de Camille Flammarion, et jusqu’à un atlas de photographies satellites de la Terre.

Le visiteur peut rester plus longtemps, soit assis sur des chaises d’enfant décorées comme ces dragons et chimères populaires en bois, pour regarder un film présentant le lieu, soit installé dans la salle de lecture à la voûte peinte, pour feuilleter l’ouvrage de son choix, pourvu qu’il en ait fait la demande expresse et qu’il ait laissé une pièce d’identité à l’accueil. Ainsi, n’importe qui peut consulter l’Apopthegmatum opus d’Erasme, imprimé à Paris en 1533, un manuscrit de botanique mexicaine du XVIIIe siècle, ou encore les OEuvres complètes de Bossuet, dans une belle édition française reliée.

Film sur la bibliotheque

Depuis 1994, le catalogue informatisé mis en place par Francisco Toledo pour actualiser le registre manuscrit constitué suite à l’inventaire de 1887, permet de trouver les ouvrages par titre, auteur et mot-clé, mais Derriere une grille de protection, les livres marques au fer rougeaussi de connaître leur état de conservation. Un atelier de restauration travaille d’ailleurs sur place. Certains ouvrages gardent la cicatrice indélébile d’une marque au fer rouge sur la tranche, autrefois destinée à indiquer qui en était le propriétaire. D’autres ont eu moins de chance, et ont été abimés par les inondations, les insectes, les rongeurs, les déménagements, et même la censure pratiquée sous l’Inquisition. Menus incidents, au regard de tous les livres noyés dans des naufrages, pillés par des pirates, disparus dans des incendies. Certains connurent un sort que je trouve pire encore : être jetés dans des flambées nocturnes allumées par des soldats français lors de l’occupation de 1865… pour se réchauffer !

Salle de lecture de la bibliotheque de Oaxaca

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December 8th, 2009 at 02:19 by Magali Tardivel-Lacombe

Les trésors bien gardés du couvent San Francisco (2/2)

Suite de la visite de la bibliothèque du couvent San Francisco à Salta, Argentine

Estela et Eduardo devant la porte de la bibliothèqueEstela, bibliothécaire depuis 23 ans, dont 12 ici, nous explique que la bibliothèque renferme aujourd’hui encore quelque 15 000 volumes, les plus anciens datant du XVe siècle. Trois bases de données en cours d’élaboration répertorient le fonds ancien, le fonds moderne à partir de 1930, et les revues. Quant aux cartes, elles sont conservées dans d’autres archives auxquelles nous n’aurons pas accès. Eduardo nous apporte des gants en latex, et c’est avec une précaution de chirurgiens que nous poussons enfin la seconde porte, au-dessus de laquelle est inscrite une autre citation, d’Horace cette fois : “Possiede sapientiam quia auro melior est sapiens; uno minor est love” (Détenir la sagesse est meilleur que l’or ; l’homme sage n’est inférieur qu’à Jupiter).

La salle aux trésors est remplie de livres des plinthes jusqu’aux corniches. Cuir brun, papier jauni, carton écaillé — le tout sur fond de bois sombre. La grande échelle, difficile à manier mais indispensable pour atteindre le plafond, prend toute la largeur d’une allée. Cloître de l'église San Francisco_SaltaIl n’est pas permis de prendre des photos, alors nous restons un long moment à observer, émus, les rayonnages sans le moindre espace respirant, une armée de livres étiquetés à la main par date (en rouge) et par références (en noir). Le silence n’est troublé que par les grincements du parquet, et la légère odeur de moisi, qui devient comme une présence.

Au hasard, nous choisissons un livre qui fait la taille et presque le poids d’un dictionnaire : Geografia Portuguez Tom. I, datant de 1734. Les pages, un peu raides quand on les tourne, présentent des éléments d’astronomie, ainsi que la généalogie commentée des rois du Portugal. Je n’ai jamais eu entre les mains, fussent-elles gantées de latex, un livre aussi ancien, qui inspire le respect autant que les vieilles pierres des cathédrales…

Plus tard, nous feuilletons un catéchisme de 1917 écrit en chinois. Estela nous raconte que le fonds fragile, non consultable, comporte des curiosités comme un dictionnaire espagnol-chinois imprimé en 1676, le Traité de médecine de Pablo Aegina, écrit à l’origine en grec entre 395 et 423, et publié à Lyon en 1576 dans sa traduction latine, ou encore l’étrange ouvrage du Père Casolini, Panégyrique de la Vierge (1842), écrit sans la lettre “R”, que l’auteur avait du mal à prononcer (un précurseur du lipogramme cher à Georges Perec !).

BibelNous ne pouvons voir le livre préféré d’Estela que sous forme numérique : c’est une bible commentée du XVIe siècle dont voici une page.

Afin de permettre la consultation de ces raretés sans les abîmer, leur digitalisation est en cours. Eduardo, qui en a la charge, nous montre le début du diaporama qui donne un aperçu de ce fonds ancien et de son état. 170 ouvrages ont ainsi été photographiés et répertoriés ; près de 3000 attendent leur tour… Un travail titanesque pour cette équipe réduite. Par chance, le moine José Tito Collalunga, qui s’est occupé de la bibliothèque de 1925 à sa mort, en 1981, a effectué le gros de la classification. Mais le manque de moyens, qui a entraîné la fermeture complète de la biliothèque pendant une quinzaines d’années jusqu’en 1997, ne donne guère d’espoirs à Estela et Eduardo de recevoir du renfort pour mener à bien la numérisation. Mais une bibliothèque multiséculaire doit bien pouvoir attendre encore quelques années avant d’être numérisée ?…

Iglesia San Francisco by night

Envoyez vos dons de livres à la bibliothèque :

Prof. Rosa López de Pereyra Rozas

Complejo Cultural San Francisco

Córdoba 33

A4402EZA Salta (Argentine)

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November 30th, 2009 at 03:12 by Magali Tardivel-Lacombe

Les trésors bien gardés du couvent San Francisco (1/2)

Visite de la bibliothèque du couvent San Francisco à Salta, Argentine

Vue de SaltaA Salta, le goût des Andes flotte entre les collines brunies par la sécheresse. Mille mètres et quelques d’altitude, qui ne feront qu’augmenter pour nous dans les deux prochains mois, de l’Argentine du nord jusqu’au Pérou, en passant par les montagnes boliviennes. Mais pour l’instant, le mal de l’altitude ne nous guette pas encore. Si nous avons parfois du mal à respirer, c’est parce que les fumées et la poussière stagnent dans la cuvette où se blottit Salta. Alors nous prenons notre temps pour déambuler dans les rues piétonnes, visiter le Musée archéologique de la haute montagne, entrer dans les églises aux intérieurs chargés.

L’une d’elles a attiré notre regard dès le premier jour, avec ses façades écrevisse et bouton d’or, soutenues par de solides colonnes blanches. Déclarée monument historique en 1941 et élevée au rang de basilique en 1997, l’église San Francisco présente une histoire aussi longue que Salta, puisque ses fondations datent de 1582, année où Hernando de Lerma fonda la ville. Plusieurs incendies détruisirent l’édifice initial, mais le bijou un brin rococo qui domine la rue Córdoba date tout de même de 1785. Nous ne nous serions probablement pas intéressés au bâtiment gris accolé à l’église si nous n’avions pas vu l’écriteau “Biblioteca del convento”.

Iglesia San Francisco_SaltaLa première fois que nous passons, c’est fermé. Nous revenons le lendemain matin, pour découvrir une salle sombre où les rayonnages semblent peu remplis. C’est là que nous apprenons qu’il y a, juste au deuxième étage du couvent, une autre bibliothèque, de livres anciens cette fois. Une autorisation est indispensable pour pénétrer dans cette salle aux trésors. Au secrétariat du monastère, un homme nous ramène à la première personne, qui finit par décréter que demain, à la même heure, nous aurons le droit de visiter cette bibliothèque. Un peu kafkaïen, mais on y croit.

Le lendemain, même lieu, même heure, nous sommes reçus par deux autres femmes, qui n’ont pas eu vent de notre visite et demandent carte de presse, ordre de mission et, cela va sans dire, autorisation en bonne et due forme. Elles semblent s’amadouer dès lors qu’elles réalisent que, par notre intermédiaire, elles pourront mieux faire connaître la bibliothèque et ses besoins en livres ; au passage, sachez donc que sont bienvenus les envois d’ouvrages, dans toutes les langues et sur tous les sujets (Contact : Prof. Rosa López de Pereyra Rozas, Complejo Cultural San Francisco, Córdoba 33, A4402EZA Salta, Argentine). La vue du blog labellisé “Frankfurt Book Fair” les convainc enfin, et nous pouvons, escortés par Eduardo, un des deux bibliothécaires qui travaillent dans l’ancienne bibliothèque, traverser le cloître qui mène au fameux deuxième étage.

Autour du jardinet qui offre un havre de paix aux huit moines qui vivent ici, une série de treize fresques, peintes en 1946-47 par un certain Francisco Luscher, présente la vie de Saint François. En haut, une citation d’Erasme orne la porte de la fameuse bibliothèque : “Hic mortui vivunt, pandunt oracula muti” (Ici les morts vivent, et les muets expriment leurs désirs). Ce n’est pas un hasard si la bibliothèque est placée sous l’égide du grand humaniste hollandais. Elle renferme en effet des ouvrages de domaines aussi divers que la religion, la médecine, la linguistique, le théâtre, l’astronomie, avec une attention toute particulière apportée aux savoirs des “natifs”. En bref, la parfaite panoplie nécessaire à l’honnête homme de la Renaissance.

Fresque sur la vie de St François

Pour trouver la référence d’un ouvrage, il faut se plonger dans le fichier papier, une enfilade de petits tiroirs empilés les uns sur les autres : d’un côté, les auteurs, de l’autre, les titres. Les fiches sont parfois calligraphiées à la plume, parfois tapées à la machine. Par jeu, nous cherchons un auteur que nous connaissons. A “D” comme Descartes, nous trouvons les références d’un Discours de la méthode publié en 1713 à Paris.

Vous entrerez dans la salle aux trésors lors du deuxième épisode !

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November 20th, 2009 at 20:20 by Magali Tardivel-Lacombe

La bibliotheque aux livres invisibles

Visite de la bibliotheque municipale de Córdoba, Argentine

Biblioteca Córdoba ciudad_ArgentinaLa large verriere qui couvre le patio intérieur atténue la crudité du soleil. Au centre, quelques tables et chaises –presque personne. Les colonnes de marbre conferent a l’endroit un air solennel. Aucun livre en vue, hormis dans quelques vitrines poussiéreuses. Voyant notre air perdu et perplexe, le gardien, assis derriere une petite table, nous interpelle : “Vous n’etes pas d’ici, vous, n’est-ce pas ?” Nous nous avancons vers l’homme dont l’uniforme rappelle celui d’un policier. Il pose a l’envers le livre qu’il est en train de lire, visiblement un polar. “Le batiment dans lequel vous vous trouvez a été construit en 1896. A l’époque, c’était une demeure privée. Dans les années 1940, c’est devenu un tribunal”. Il illustre ses propos en nous emmenant dans une arriere-salle, ou une balance est peinte au plafond.

“Ensuite, un centre des impots a été installé ici, avant que le gouverneur de la province en fasse sa résidence. Ce n’est qu’en 1991, peu apres l’ouverture démocratique, que la bibliotheque municipale de Córdoba, fondée en 1911, a investi les lieux”.

Plafond de la bibliotheque de Cordoba

Voyant entrer un aveugle, le gardien prend congé pour l’accompagner jusque dans la salle de réunion de l’Association des amis de la bibliotheque pour déficients visuels. Une étudiante nous explique qu’a l’université, nombreux sont ceux qui font appel a cette association, qui propose de dactylographier les cours ou entretiens d’enquete que les étudiants ont auparavant enregistrés.

Mais tout cela ne nous dit pas ou se trouvent les livres ! Pourtant, sachant que la biblioteque a feté en 2006 son 95e anniversaire, elle doit bien en posséder quelques-uns… Le gardien, qui revient vers nous, détient peut-etre la clé de ce mystere. Mais a peine nous a-t-il entrainé dans Salle de conférences_Bibliotheque Córdobaune grande salle, ou sont régulierement organisés des cours et des lectures publiques, que le voila déja reparti. Au bout de la salle, d’une froide nudité, trois sieges imposants ressemblent aux pieces oubliées d’une partie d’échecs finissante. Nous profitons d’etre seuls pour jeter un oeil aux portes entrouvertes : quelques étageres pleines d’albums pour enfants, un bureau éteint et, enfin, des rayonnages remplis de livres. C’est ici qu’ils sont cachés ! Mais une bibliothécaire nous a vus entrer et nous dit que l’endroit n’est pas ouvert au public, qu’il faut sortir.

Quand nous retournons, penauds, vers le gardien, celui-ci, un sourire en coin, nous emmene devant un bureau. “Sors donc de derriere ton ordinateur, et montre a ces jeunes gens les trésors de la bibliotheque !” Sa collegue se penche et, la mine gourmande, le gardien pointe du doigt le large décolleté qu’elle arbore. C’est en éclatant de rire qu’il nous laisse avec elle. Nous apprenons enfin que les livres ne sont consultables que sur demande. Impossible, donc, d’errer dans l’ordre alphabétique ou le classement thématique, a la recherche d’un titre ou d’une couverture qui attirerait le regard et la curiosité. Il faut venir avec un but précis.

Au moins, la bibliotheque affiche ses dernieres acquisitions, qui peuvent toujours donner des idées. En octobre, la liste des ouvrages acquis au mois de mai indiquait, entre autres, trois titres d’Alain Badiou, un de Cortazar, et une Histoire critique de la littérature argentine en quatre volumes. Et puis, a l’occasion du bicentenaire de la patrie argentine, dont les festivités commenceront en janvier 2010, Córdoba a décidé de mettre a l’honneur ses écrivains avec une Coleccion de escritores cordobeses : le dépliant qui l’annonce informe les visiteurs qu’ils pourront découvrir ici la poésie de Glance Baldovin, les essais de Carlos Astrada, ou encore les romans de Enrique Luis Revol. Une maniere de valoriser le fonds, tout en laissant les livres dans l’ombre protectrice de leur invisibilité.

Extérieur bibliotheque Cordoba

Site de la bibliotheque : cliquer ici.

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