Voltaire et Molière à Alexandrie
Entretien avec Nazly Farid, responsable du département francophone de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, ou Bibalex (Egypte)
Comme je l’évoquais précédemment, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie renferme, pour l’instant, un bon million de documents, commandés pour la plupart auprès de libraires locaux et internationaux. Ces acquisitions régulières, qui suivent une politique minutieusement définie, ne sont pas seules à enrichir le fonds : de nombreux dons viennent les compléter, et parfois pas des moindres. C’est ainsi que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment expédié à Alexandrie des containers remplis de livres, modifiant considérablement et durablement le visage de la Bibalex. Parmi les 80 langues représentées dans la bibliothèque alexandrine, le français s’est soudain vu décerner une place de choix, aux côtés de l’arabe et de l’anglais ; ces trois langues constituent désormais la moitié du fonds. Mais comment cette idylle franco-égyptienne a-t-elle émergé ?
En 2006, le dépôt légal en France change de forme : les éditeurs doivent désormais envoyer deux exemplaires seulement par ouvrage publié, au lieu de quatre précédemment. Ce changement de politique, lié à un très concret problème de stockage dans les bibliothèques de dépôt, a incité la principale d’entre elles, la BNF, à faire don de 500.000 livres surnuméraires à la Bibalex, qui n’avait auparavant jamais reçu une donation si importante. Selon Nazly Farid, responsable de ce tout nouveau département francophone, c’est à Gérald Grunberg que l’on doit ce geste. Directeur de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du centre Pompidou entre 2001 et 2006, actuellement délégué aux relations internationales de la BNF, il s’était directement impliqué, de 1997 à 2000, dans le projet de reconstitution de la bibliothèque d’Alexandrie. On comprend qu’il ait saisi cette occasion pour la chouchouter un peu…
Lancée en novembre 2009, l’opération concerne dix ans de dépôt légal, de 1996 à 2006. Les ouvrages sont arrivés en février 2010, et leur classification est en cours. En un an, plusieurs partenaires se sont organisés pour faire face à cet afflux massif de livres. Une équipe d’une cinquantaine de personnes a notamment été constituée afin de gérer et valoriser ce nouveau fonds. “Ce don a parfois été mal perçu en interne”, indique Nazly. “Il implique en effet une charge de travail importante, notamment pour l’enregistrement des titres sur les bases de données”. Elle ajoute : “Nous avons dû effectuer un tri dans tous les containers qui nous ont été envoyés. Certains titres ont d’emblée été éliminés, du fait de leur caractère quasi pornographique : cela ne présentait aucun intérêt, surtout ici !” Même si la censure directe n’existe officiellement pas en Egypte, certains sujets restent tabous…
Ces difficultés n’empêchent pas Nazly d’affirmer sans hésiter que ce don est une réussite à tous points de vue : “Une réussite sur le plan politique, sur le plan médiatique et, ne l’oublions pas, à l’échelle de la bibliothèque d’Alexandrie, qui devient d’un seul coup la quatrième plus grande bibliothèque francophone du monde hors de France”.
Il va sans dire que, pour mettre en valeur ce fonds, de nombreux projets ont été mis sur pied, avec l’appui inconditionnel du directeur de la Bibalex, Ismail Serageldin, ancien co-directeur de la Banque Mondiale. La politique de rayonnement francophone de la Bibalex tourne donc à plein régime, en partenariat avec l’Université Senghor d’Alexandrie. 260 employés de la bibliothèque, soit 10% du personnel, sont francophones ; d’ailleurs, sur les six interlocuteurs qui nous ont fait découvrir la Bibalex, trois parlaient un français limpide. Il s’agit désormais de mettre l’accent sur la langue et la culture française. Pour Nazly, c’est une bénédiction : “La BNF nous envoie l’identité qui manquait encore à la Bibalex. Puisqu’il s’agit d’une identité francophone, nous nous inscrivons tout naturellement dans ce dialogue Nord/Sud tellement en vogue en ce moment”. Elle s’enthousiasme : “Valoriser la francophonie est un travail passionnant. En Egypte, on a besoin de contenus culturels qui sortent un peu des sentiers battus. Je considère donc ce fonds francophone comme un outil qui sera bénéfique pour la culture des Alexandrins dans un premier temps, puis pour celle de tous les Egyptiens”.
Elle ajoute, un sourire en coin : “Mais n’allons pas trop vite ! Nous sommes encore en phase de construction. Comme vous le dites si bien en France, qui trop embrasse mal étreint…”








































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