Pays - Guatemala

March 31st, 2010 at 04:05 by Magali Tardivel-Lacombe

Pour un maximum d’édition minimaliste !

Rencontre avec Julio Serrano et Carlos Cabrera,

initiateurs du projet éditorial Libros Minimos, Guatemala

C’est le soir. La librairie Sophos prend des airs de salon immense, avec ses éclairages doux et ses fauteuils moelleux. Dans les rayonnages, je reconnais des ouvrages de F&G, mais c’est en vain que je cherche des livres estampillés “Libros Minimos”. Pourtant, leur catalogue en ligne indique un bon nombre de titres, tant en poésie qu’en prose… Je n’ai pas le temps de m’interroger davantage, un homme m’adresse la parole. Librairie SophosSes lunettes lui donnent un air timide, et moi, c’est son élégant costume qui m’intimide. Il se présente, Carlos Cabrera, associé de Julio Serrano à Libros Minimos. Ce dernier ne tarde pas à arriver à son tour, arborant un large sourire et un tee-shirt “New York, fuckin’ city”. Dès lors, l’alchimie opère, les deux compères se détendent, ils bavardent joyeusement — on se connaît depuis toujours, c’est maintenant évident.

En fait, ils sortent tous les deux d’une journée de travail, Carlos dans un cabinet d’avocats (d’où la cravate !), Julio aux éditions scolaires et littéraires Piedra Santa. Libros Minimos, c’est leur joujou, leur dada, réservé (pour l’instant ?) aux temps de loisirs. Projet indépendant initié il y a trois ans par Julio d’abord seul, Libros Minimos a pour ambition de faire connaître des textes de jeunes auteurs d’Amérique centrale et d’auteurs déjà consacrés, mais libres de droits (au bout de 75 ans). Julio, 25 ans, et Carlos, 30 ans, se sont connus en tant qu’auteurs publiant dans la même maison d’édition. Avec l’aide de Lorena Flores, gestionnaire, ils travaillent depuis l’année dernière à consolider le projet initial, en lui donnant ce qu’ils appellent “une vision d’entreprise”. Mais pas de questions de gros sous là-dedans, il s’agit juste de donner une pérénité à leurs idées. “Notre priorité, c’est de faire des lecteurs. Ca ne nous intéresse pas, de faire le plus de livres possible”. Voilà la grande question de Libros Minimos : comment créer des lecteurs là où ils n’existent pas encore ?

Julio l’éditeur voit un premier problème : “L’édition au Guatemala est encore très jeune. C’est ce qui nous permet d’être des pionniers, même si c’est difficile. Imaginez un peu : il y a dix ans, il n’y avait que trois ou quatre maisons. Et aujourd’hui, on en compte à peine une quinzaine !”

Carlos et JulioCarlos le juriste renchérit : “L’Etat a d’autres priorités, notamment consolider la paix après la guerre civile. Du coup, le livre ne fait pas encore l’objet d’une politique spéciale. Comme tout autre produit, il est accablé de taxes. Alors ça reste un produit de luxe”.

Julio ne veut pas jouer les idéalistes naïfs : “Bien sûr, la culture est un produit. Ce n’est pas un péché de le dire. Mais il faut aussi se rendre à l’évidence : ici, on ne peut pas faire des livres comme ailleurs. Une des raisons principales est qu’aucun distributeur ne s’intéresse à l’Amérique centrale”.

Carlos saisit la balle au bond : “Comme c’est le print on demand (POD) qui permet d’élargir l’accès aux textes, c’est ce que nous développons en grande partie. Et ça marche ! En deux ans, le recueil de poésie Espacio y divagacion de Maurice Echeveria a été téléchargé 5 000 fois, alors qu’en cinq ans, seuls 1 000 exemplaires papier avaient été vendus”.

Julio a quand même envie d’un peu d’idéalisme : “Nous réfléchissons aux possibilités de sortir les livres des librairies. Le POD en est une, qui d’ailleurs provoque des phénomènes nouveaux. J’ai déjà vu des lecteurs faire dédicacer des ouvrages qu’ils avaient eux-mêmes téléchargés et imprimés ! Mais nous commençons à trouver d’autres idées. Pourquoi ne pas imaginer un livre qui ferait partie du menu du restaurant de la librairie où nous nous trouvons ? Ou encore, proposer un livre en plus d’un forfait shampoing, coupe, brushing, chez le coiffeur ?”

Devanture de SophosCarlos précise : “Ce ne sont pas des idées en l’air ! Nous travaillons déjà à une nouvelle collection de livres de 32 pages, imprimés en deux couleurs sur du bon papier. On a réussi à réduire les coûts à 5 quetzales par livre non seulement avec cette simplicité de fabrication, mais en plus avec un partenariat entre Libros Minimos, la librairie Sophos et le Bar Central”.

Julio voit déjà plus loin : “Ces livres devraient créer un fonds qui, à terme, permettra la publication d’ouvrages de format plus grand”.

Carlos lève un doigt explicatif : “Ce qui ne nous empêchera pas de garder le nom ‘Libros Minimos’, qui fait plutôt référence à un minimum de dignité, un minimum vital nécessaire. Et ce minimum nécessaire, c’est la culture sous toutes ces formes”.

Là, Julio n’y tient plus, et on a l’impression qu’il évoque un grand rêve humaniste quand il dit : “Des lectures, des performances, des festivals… Libros Minimos pourrait être un forum permanent d’artistes, d’écrivains, de journalistes. D’ailleurs, on organise une fois par mois une lecture thématique qui réunit six personnes. Comme on lance le thème à l’avance, chacun peut déjà y réfléchir et écrire. Il y a eu le thème de la pornographie, celui des vêtements de seconde main, celui du sport. Du coup, les gens échangent… et se font connaître Libros Minimos !”

Carlos évoque des anthologies créées de cette manière : “Nous avons ainsi publié Fridom no fir, un recueil de textes sur l’idée de contrôle, ou encore Cuento Macho, écrit par 30 auteurs à partir du seul mot ‘macho’”.

Discussion Libros MinimosJulio reprend volontiers le rôle de l’idéaliste : “Même si nous faisons des livres libres de droits, nous ne craignons pas la concurrence. Au contraire, nous souhaitons que les concepts qui marchent se développent, pour créer un bénéfice collectif. Pareil pour les livres”.

Carlos rappelle une anecdote : “Nous avions pu publier 1000 exemplaires des poèmes d’Alan Mills, Aldeas mis ojos, grâce au soutien de la ville de Guatemala et du concessionnaire Volvo. Or, quand une personne de Volvo a découvert que certains poèmes évoquaient la cocaïne, ils ont racheté 800 exemplaires d’un seul coup pour les retirer de la vente. Nous, on trouve ça hypocrite et dommage. Heureusement, une réédition est en cours”.

Julio a le mot de la fin : “Non seulement l’art doit être libre, mais ça doit être une célébration. Publier un livre est une raison suffisante pour faire la fête toute une semaine !”

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March 26th, 2010 at 07:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Du danger d’être éditeur (2/2)

Suite de la rencontre avec Raul Figueroa Sarti,

fondateur des éditions F&G à Guatemala City (Guatemala)

Cualquier forma de morirMais peut-être l’engagement de F&G dans la publication d’ouvrages parfois polémiques sur l’histoire récente du pays a-t-il quelque chose de dérangeant pour certains. C’est du moins la seule explication que Raul Figueroa Sarti voit à l’accusation portée à son encontre en 2008. Deux ans auparavant, pour la publication de Cualquier Forma de morir de Rafael Menjívar Ochoa, il a obtenu l’autorisation orale de Mardo Arturo Escobar pour l’utilisation en couverture du roman d’une photographie prise par lui. Sans preuve écrite de cette autorisation, Raul Figueroa Sarti s’est retrouvé démuni lorsque le photographe s’est retourné contre lui, lui réclamant 9000 dollars de dédommagement pour violation du droit d’auteur. Apparemment appuyé en haut lieu, Mardo Arturo Escobar a d’abord obtenu gain de cause, condamnant l’éditeur à 50 000 quetzales d’amende et un an de prison, soit la même punition qu’un chef militaire ayant volé de l’argent à l’Etat. Raul Figueroa Sarti a pu faire appel, grâce à un vice de forme dans le premier jugement.

Entretien avec Raul Figueroa SartiNous l’avons rencontré la veille de son appel ; cela faisait plus d’un an qu’il était assigné à résidence, avec cette lourde épée de Damoclès au-dessus de la tête, ce qui n’a pour autant pas stoppé l’activité de F&G. Dans un pays où les CD et DVD piratés se vendent librement dans les rues et où, pire encore, de nombreux assassinats restent impunis, cette condamnation, unique en son genre au Guatémala, apparaissait clairement disproportionnée avec le soi-disant délit. La mobilisation en faveur de Raul Figueroa Sarti a largement dépassé les frontières du pays, puisque la pétition a été signée par des personnalités telles que Noam Chomski, et le cas étudié par la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Aux dernières nouvelles, l’éditeur a été relaxé et peut reprendre une vie et une activité éditoriale normales.

Maintenant, tout va mieux.

Mais comment un éditeur peut-il publier sereinement des ouvrages engagés s’il sait que sa moindre faiblesse peut être retournée contre lui et le briser ?

Bureau de Raul Figueroa Sarti

Si vous voulez en savoir plus sur cette affaire, deux blogs sont à votre disposition : http://raulfigueroasarti.blogspot.com/ et http://figueroafreepress.wordpress.com/.

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March 23rd, 2010 at 02:29 by Magali Tardivel-Lacombe

Du danger d’être éditeur (1/2)

Rencontre avec Raul Figueroa Sarti,

fondateur des éditions F&G à Guatemala City (Guatemala)

Quand, en 1994, Raul Figueroa Sarti publie, seul, un premier livre de textes législatifs, il s’y prend un peu trop tard : Livres de droit de F&Gà sa sortie de l’imprimerie, l’ouvrage est déjà obsolète. Mais l’homme est tenace et, en 1997, reparaît sur la scène éditoriale, cette fois avec une édition spéciale du Code de procédure pénale guatémaltèque, qui rassemble en un volume les textes auparavant publiés en petits fascicules de mauvais papier. En cinq mois, cette édition commentée est réimprimée cinq fois ! On en est aujourd’hui à la 12e édition.

Jusqu’ici, tout va bien.

Raul Figueroa SartiC’est en 1999 que F&G éditent leur première oeuvre littéraire, No te apresures en llegar a la torre de Londres…, aujourd’hui traduite en plusieurs langues, dont le français (éditions Le Cavalier bleu). Depuis, la maison, qui emploie sept personnes, publie une douzaine de textes littéraires par an, soit plus de la moitié de son catalogue. Raul Figueroa Sarti se réjouit que ses meilleures ventes dans ce domaine, 2500 exemplaires, concernent aussi bien Con pasion absoluta, une oeuvre de la Guatémaltèque Carol Zardetto qui couvre cinq générations de femmes dans le pays, que le roman de la Salvadorienne Vanessa Nuñez Handal, Los locos mueren de viejos. Il prévoit encore de publier, outre des auteurs guatémaltèques, deux Costaricains et un Nicaraguéen.

Sans hésiter à accentuer son exigence de découverte, il a orchestré, en 2008, la publication d’un livre de poésie bilingue, en castillan et en k’iche’, l’une des langues mayas les plus parlées parmi les 23 encore usitées au Guatemala. Livres bilingues de F&GL’ouvrage avait auparavant été couronné par le Premio Batz’, un prix de “littérature indigène” créé par l’écrivain Rodrigo Rey Rosa grâce aux 50 000 quetzales (5000 euros) de dotation qu’il a lui-même reçus avec le Prix national de littérature “Miguel Angel Asturias”. Fort de ce succès, Raul Figueroa Sarti a ensuite publié une nouvelle bilingue, cette fois en castillan et en kaqchikel. L’horizon littéraire de F&G continue de s’élargir, avec Puerta 8, une nouvelle collection d’auteurs étrangers hors Amérique centrale.

Jusqu’ici, tout va bien.

F&G laisse également de la place aux travaux critiques et de sciences humaines. Depuis 2000, Libros de Guatemala, une newsletter mensuelle sur les ouvrages publiés au Guatemala, est envoyée gratuitement aux intéressés, dans le monde entier, une initiative unique en son genre dans la région. Livres d'histoire de F&GPar ailleurs, un projet d’étude de la littérature d’Amérique centrale en six volumes est en cours. En matière de sciences humaines, F&G s’intéresse particulièrement à l’histoire du pays. Ainsi, Guatemala, linaje y racismo, se penche sur les pratiques racistes depuis la colonisation. Si cet ouvrage a été un succès de librairie, les mémoires de Gustavo Porras Castejon, Las huellas de Guatemala, ont été propulsées par la distribution gratuite des 1000 premiers exemplaires par Pro Paz, la fondation qui supervise le processus de paix suite à la guerre civile. Après l’écoulement de 1000 autres exemplaires, une troisième édition est en impression actuellement.

Jusqu’ici, tout va bien…

Vous verrez dans la deuxième partie comment ce “Jusqu’ici, tout va bien” s’est effondré d’un seul coup…

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March 15th, 2010 at 12:47 by Magali Tardivel-Lacombe

Rêves d’enfants

Rencontre avec Karen Wirtz, directrice de la librairie jeunesse El Hormiguero, à Guatemala City,

et Ana Fortuny, animatrice d’ateliers d’écriture pour enfants

Karen WirtzPassionnée de livres pour enfants, Karen Wirtz a d’abord commencé par faire de la distribution mais, confrontée à la difficulté de proposer aux libraires autre chose que des albums Disney vus et revus jusqu’à la nausée, elle a fini, il y a 10 ans, par ouvrir sa propre librairie jeunesse à Guatemala City. Depuis, elle est toujours la seule dans tout le pays ! Une niche d’autant moins explorée qu’il n’existe pas de bibliothèques pour enfants au Guatemala, manque rarement compensé par les écoles. Karen complète ce tableau noir en déplorant que la création pour la jeunesse reste ici encore si peu valorisée. C’est vrai qu’un rapide coup d’oeil aux rayonnages d’El Hormiguero (”Le fourmilier”) laisse entrevoir beaucoup de traductions d’albums classiques, que l’on verrait édités en France chez l’Ecole des Loisirs, ainsi que des albums illustrés publiés au Venezuela (Ekaré) ou en Colombie (Panamericana). Karen s’efforce également d’étoffer un riche rayon d’ouvrages en anglais, français, allemand et hollandais, en lien avec les lectures de contes en langues étrangères qu’elle organise une fois par mois.

Alors qu’elle pourrait se sentir esseulée dans ce qui ressemblerait presque à un sacerdoce, Karen dégage un enthousiasme de la première heure, probablement alimenté par sa participation au réseau International Board on Books for Young People (IBBY), qui réunit chaque année des représentants de 72 pays, dont 14 d’Amérique latine.

Librairie jeunesse El Hormiguero à Guatemala City

Le succès des diverses activités qu’elle met en place à la librairie la conforte également dans ses choix. Depuis trois ans, elle travaille avec Ana Fortuny, anciennement éditrice à Letra Negra, pour organiser un atelier d’écriture pour enfants, Entre sueño e sueño (Entre rêve et rêve). Ana FortunyProfesseur de biologie à l’université de Guatemala, Ana se sent “comme une gosse” quand elle anime ces ateliers, auxquels ont participé trois, puis six, et enfin onze enfants, âgés de 7 à 15 ans. L’idée est d’encourager l’écriture hors du contexte scolaire, en incitant les enfants à parler de leurs rêves, leur quotidien, leur famille, leurs animaux préférés… Les histoires s’intitulent alors “Le pingouin de Noël”, “Le piano parlant”, “L’arbre heureux”, “Les livres disparus”, ou encore “Le Coca-cola explosif”.

Organisées pendant les grandes vacances (ici, en novembre-décembre), les huit sessions ont été rythmées en 2009 par des séances d’écriture de 30 à 40 minutes, mais aussi par la visite d’une imprimerie et l’intervention d’une illustratrice, qui a expliqué la différence entre dessin et illustration. D’ailleurs, chaque enfant a illustré ses textes, ce qui a donné suffisamment de matière, en 2008 et 2009, pour réaliser un fascicule. L’impression (une cinquantaine d’exemplaires) a été financée par la librairie, ainsi que les 800 quetzales (environ 80 euros) de frais de participation versés pour chaque enfant.

Groupe_atelier_d'écriture

Dans un pays où l’indice de lecture est très bas, et où la violence urbaine ne permet pas aux enfants de jouer dans la rue, les parents apprécient ce genre d’initiative. Et puis, si, comme le proclame la vitrine d’El Hormiguero, “Offrir un livre, c’est donner des ailes pour voler”, on vole peut-être encore plus haut avec un livre de rêves d’enfants…

Offrir un livre, c'est donner des ailes pour voler

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