Pour un maximum d’édition minimaliste !
Rencontre avec Julio Serrano et Carlos Cabrera,
initiateurs du projet éditorial Libros Minimos, Guatemala
C’est le soir. La librairie Sophos prend des airs de salon immense, avec ses éclairages doux et ses fauteuils moelleux. Dans les rayonnages, je reconnais des ouvrages de F&G, mais c’est en vain que je cherche des livres estampillés “Libros Minimos”. Pourtant, leur catalogue en ligne indique un bon nombre de titres, tant en poésie qu’en prose… Je n’ai pas le temps de m’interroger davantage, un homme m’adresse la parole.
Ses lunettes lui donnent un air timide, et moi, c’est son élégant costume qui m’intimide. Il se présente, Carlos Cabrera, associé de Julio Serrano à Libros Minimos. Ce dernier ne tarde pas à arriver à son tour, arborant un large sourire et un tee-shirt “New York, fuckin’ city”. Dès lors, l’alchimie opère, les deux compères se détendent, ils bavardent joyeusement — on se connaît depuis toujours, c’est maintenant évident.
En fait, ils sortent tous les deux d’une journée de travail, Carlos dans un cabinet d’avocats (d’où la cravate !), Julio aux éditions scolaires et littéraires Piedra Santa. Libros Minimos, c’est leur joujou, leur dada, réservé (pour l’instant ?) aux temps de loisirs. Projet indépendant initié il y a trois ans par Julio d’abord seul, Libros Minimos a pour ambition de faire connaître des textes de jeunes auteurs d’Amérique centrale et d’auteurs déjà consacrés, mais libres de droits (au bout de 75 ans). Julio, 25 ans, et Carlos, 30 ans, se sont connus en tant qu’auteurs publiant dans la même maison d’édition. Avec l’aide de Lorena Flores, gestionnaire, ils travaillent depuis l’année dernière à consolider le projet initial, en lui donnant ce qu’ils appellent “une vision d’entreprise”. Mais pas de questions de gros sous là-dedans, il s’agit juste de donner une pérénité à leurs idées. “Notre priorité, c’est de faire des lecteurs. Ca ne nous intéresse pas, de faire le plus de livres possible”. Voilà la grande question de Libros Minimos : comment créer des lecteurs là où ils n’existent pas encore ?
Julio l’éditeur voit un premier problème : “L’édition au Guatemala est encore très jeune. C’est ce qui nous permet d’être des pionniers, même si c’est difficile. Imaginez un peu : il y a dix ans, il n’y avait que trois ou quatre maisons. Et aujourd’hui, on en compte à peine une quinzaine !”
Carlos le juriste renchérit : “L’Etat a d’autres priorités, notamment consolider la paix après la guerre civile. Du coup, le livre ne fait pas encore l’objet d’une politique spéciale. Comme tout autre produit, il est accablé de taxes. Alors ça reste un produit de luxe”.
Julio ne veut pas jouer les idéalistes naïfs : “Bien sûr, la culture est un produit. Ce n’est pas un péché de le dire. Mais il faut aussi se rendre à l’évidence : ici, on ne peut pas faire des livres comme ailleurs. Une des raisons principales est qu’aucun distributeur ne s’intéresse à l’Amérique centrale”.
Carlos saisit la balle au bond : “Comme c’est le print on demand (POD) qui permet d’élargir l’accès aux textes, c’est ce que nous développons en grande partie. Et ça marche ! En deux ans, le recueil de poésie Espacio y divagacion de Maurice Echeveria a été téléchargé 5 000 fois, alors qu’en cinq ans, seuls 1 000 exemplaires papier avaient été vendus”.
Julio a quand même envie d’un peu d’idéalisme : “Nous réfléchissons aux possibilités de sortir les livres des librairies. Le POD en est une, qui d’ailleurs provoque des phénomènes nouveaux. J’ai déjà vu des lecteurs faire dédicacer des ouvrages qu’ils avaient eux-mêmes téléchargés et imprimés ! Mais nous commençons à trouver d’autres idées. Pourquoi ne pas imaginer un livre qui ferait partie du menu du restaurant de la librairie où nous nous trouvons ? Ou encore, proposer un livre en plus d’un forfait shampoing, coupe, brushing, chez le coiffeur ?”
Carlos précise : “Ce ne sont pas des idées en l’air ! Nous travaillons déjà à une nouvelle collection de livres de 32 pages, imprimés en deux couleurs sur du bon papier. On a réussi à réduire les coûts à 5 quetzales par livre non seulement avec cette simplicité de fabrication, mais en plus avec un partenariat entre Libros Minimos, la librairie Sophos et le Bar Central”.
Julio voit déjà plus loin : “Ces livres devraient créer un fonds qui, à terme, permettra la publication d’ouvrages de format plus grand”.
Carlos lève un doigt explicatif : “Ce qui ne nous empêchera pas de garder le nom ‘Libros Minimos’, qui fait plutôt référence à un minimum de dignité, un minimum vital nécessaire. Et ce minimum nécessaire, c’est la culture sous toutes ces formes”.
Là, Julio n’y tient plus, et on a l’impression qu’il évoque un grand rêve humaniste quand il dit : “Des lectures, des performances, des festivals… Libros Minimos pourrait être un forum permanent d’artistes, d’écrivains, de journalistes. D’ailleurs, on organise une fois par mois une lecture thématique qui réunit six personnes. Comme on lance le thème à l’avance, chacun peut déjà y réfléchir et écrire. Il y a eu le thème de la pornographie, celui des vêtements de seconde main, celui du sport. Du coup, les gens échangent… et se font connaître Libros Minimos !”
Carlos évoque des anthologies créées de cette manière : “Nous avons ainsi publié Fridom no fir, un recueil de textes sur l’idée de contrôle, ou encore Cuento Macho, écrit par 30 auteurs à partir du seul mot ‘macho’”.
Julio reprend volontiers le rôle de l’idéaliste : “Même si nous faisons des livres libres de droits, nous ne craignons pas la concurrence. Au contraire, nous souhaitons que les concepts qui marchent se développent, pour créer un bénéfice collectif. Pareil pour les livres”.
Carlos rappelle une anecdote : “Nous avions pu publier 1000 exemplaires des poèmes d’Alan Mills, Aldeas mis ojos, grâce au soutien de la ville de Guatemala et du concessionnaire Volvo. Or, quand une personne de Volvo a découvert que certains poèmes évoquaient la cocaïne, ils ont racheté 800 exemplaires d’un seul coup pour les retirer de la vente. Nous, on trouve ça hypocrite et dommage. Heureusement, une réédition est en cours”.
Julio a le mot de la fin : “Non seulement l’art doit être libre, mais ça doit être une célébration. Publier un livre est une raison suffisante pour faire la fête toute une semaine !”














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