Francfort sur le Gange
Rencontre avec Mary Therese Kurkulang, responsable marketing au German Book Office de Delhi, Inde
Non contente d’avoir un pied à New York, un autre à Pékin, un troisième à Bucarest et un pénultième à Moscou, la Foire du Livre de Francfort (FBM, pour “Frankfurter Buchmesse“) joue au mille-pattes en ancrant depuis trois ans un nouveau pied à Delhi. Car la Buchmesse ne se limite pas à la fameuse semaine d’octobre qui, cette année, a pris un délicieux accent chuintant venu tout droit d’Argentine. Forte du gigantesque carnet d’adresses qu’elle rassemble dans ses halls plus vastes que des aéroports, elle travaille tout le reste de l’année à promouvoir l’édition allemande à l’étranger et à mettre en relation les professionnels du livre du monde entier. Ce sont donc les deux principaux volets d’activités des différents German Book Offices (GBO), dont celui de Delhi, financé par la FBM et le ministère allemand des Affaires étrangères.
Ainsi, Mary Therese Kurkulang, responsable marketing, raconte comment l’équipe de quatre personnes a organisé deux voyages d’éditeurs indiens à la découverte de l’édition allemande. En 2008, ils se sont concentrés sur les sciences sociales, en 2009 sur les livres pour enfants, avec à chaque fois une douzaine de participants. Mary remarque : “Cela semble peu, quand on travaille avec une base de données qui compte quelque 6000 contacts en Inde, au Sri Lanka, au Pakistan et au Bangladesh, mais il faut savoir que si la FBM prend en charge tous les frais en Allemagne, les inscrits doivent cependant financer eux-mêmes leur billet d’avion”. Ce type de rencontres permet aux professionnels de différents pays non seulement de mieux connaître leur travail respectif, mais aussi de nouer des liens de sympathie qui faciliteront les futurs échanges de droits.
Partant du principe que “le besoin de s’exprimer, d’échanger des idées et de discuter, est inhérent à une industrie qui se préoccupe principalement de mots”, le GBO de Delhi, à l’instar de ses jumeaux des autres continents, arrondit les angles des tables pour que puissent y circuler librement les opinions des uns et des autres. En août dernier, deux jours d’activités (Jumpstart Workshops) ont permis aux personnes intéressées par les livres jeunesse de creuser ce thème fertile, en pleine croissance en Inde. Le 26 novembre prochain, le deuxième volet de GlobaLocal, une plate-forme de discussion destinée aux professionnels du livre, va s’ouvrir sur “L’autre monde anglophone”. Ce sera l’occasion de dessiner les perspectives d’évolution d’un marché largement dominé par les Anglo-Saxons, mais où l’Inde, pour ne citer qu’elle, joue un rôle de moins en moins négligeable.
A l’échelle des relations germano-indiennes, Mary relève un paradoxe intéressant : “D’une part, on constate un intérêt grandissant des Indiens pour l’allemand, qui est désormais la langue étrangère la plus étudiée ici après le français. D’ailleurs, des parallèles grammaticaux avec l’hindi facilitent l’apprentissage. Le grand public fait donc volontiers honneur à des événements comme la “Longue Nuit de la Littérature allemande”, organisée pour la première fois durant la Foire du Livre de Delhi 2010. En revanche, d’un point de vue éditorial, promouvoir ce qui vient d’Allemagne s’avère épineux”. La jeune femme explique ce phénomène par l’achat rapide des titres les plus intéressants par des maisons britanniques ou américaines qui, du coup, détiennent tous les droits pour l’anglais et laissent une trop mince marge de manoeuvre à leurs confrères indiens susceptibles de vouloir eux aussi acquérir ces droits. Elle cite cependant la récente coopération entre Tessloff et Sterling ; la maison allemande, qui publie des livres pour enfants, a confié sa distribution mondiale à la maison indienne, et la nouvelle entreprise s’appelle Tessloff Sterling Publishers. Une initiative qui pourrait faire école.
De même, le GBO encourage les éditeurs et traducteurs des deux pays à entrer en contact. Avec l’aide du Goethe Institut Delhi, installé dans les mêmes locaux, des ateliers de traduction sont proposés chaque mois aux professionnels indiens spécialistes de la langue de Schiller.
Durant la Foire du Livre de Francfort, de nombreuses lectures et tables rondes sont dédiées aux éditeurs indiens, qui peuvent participer à cette grande “messe” du livre entre autres grâce au stand collectif national mis en place par le GBO. En miroir, les “Collections de livres allemands“, qui présentent tous les ans des parutions récentes, voyagent dans toute l’Inde au rythme des foires du livre, généralement grand public.
Avec le développement de ces diverses activités et coopérations, le GBO de Delhi officialise donc l’idée selon laquelle l’Inde serait une pépinière pour l’édition de demain, tant du point de vue créatif (livres jeunesse, écriture de fiction), que sur le plan technique (impressions moins chères mais de qualité, développement de la numérisation). Si le pays est le seul à avoir été à deux reprises invité d’honneur à Francfort (en 1986 et en 2006), ce n’est après tout pas un hasard !
> Traduction de la première photo : “Les livres sont des vivres”.
















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