Pays - Allemagne

October 26th, 2010 at 21:48 by Magali Tardivel-Lacombe

Francfort sur le Gange

Rencontre avec Mary Therese Kurkulang, responsable marketing au German Book Office de Delhi, Inde

Buecher sind LebensmittelNon contente d’avoir un pied à New York, un autre à Pékin, un troisième à Bucarest et un pénultième à Moscou, la Foire du Livre de Francfort (FBM, pour “Frankfurter Buchmesse“) joue au mille-pattes en ancrant depuis trois ans un nouveau pied à Delhi. Car la Buchmesse ne se limite pas à la fameuse semaine d’octobre qui, cette année, a pris un délicieux accent chuintant venu tout droit d’Argentine. Forte du gigantesque carnet d’adresses qu’elle rassemble dans ses halls plus vastes que des aéroports, elle travaille tout le reste de l’année à promouvoir l’édition allemande à l’étranger et à mettre en relation les professionnels du livre du monde entier. Ce sont donc les deux principaux volets d’activités des différents German Book Offices (GBO), dont celui de Delhi, financé par la FBM et le ministère allemand des Affaires étrangères.

Mary Therese Kurkalang in GBOAinsi, Mary Therese Kurkulang, responsable marketing, raconte comment l’équipe de quatre personnes a organisé deux voyages d’éditeurs indiens à la découverte de l’édition allemande. En 2008, ils se sont concentrés sur les sciences sociales, en 2009 sur les livres pour enfants, avec à chaque fois une douzaine de participants. Mary remarque : “Cela semble peu, quand on travaille avec une base de données qui compte quelque 6000 contacts en Inde, au Sri Lanka, au Pakistan et au Bangladesh, mais il faut savoir que si la FBM prend en charge tous les frais en Allemagne, les inscrits doivent cependant financer eux-mêmes leur billet d’avion”. Ce type de rencontres permet aux professionnels de différents pays non seulement de mieux connaître leur travail respectif, mais aussi de nouer des liens de sympathie qui faciliteront les futurs échanges de droits.

Partant du principe que “le besoin de s’exprimer, d’échanger des idées et de discuter, est inhérent à une industrie qui se préoccupe principalement de mots”, le GBO de Delhi, à l’instar de ses jumeaux des autres continents, arrondit les angles des tables pour que puissent y circuler librement les opinions des uns et des autres. En août dernier, deux jours d’activités (Jumpstart Workshops) ont permis aux personnes intéressées par les livres jeunesse de creuser ce thème fertile, en pleine croissance en Inde. Le 26 novembre prochain, le deuxième volet de GlobaLocal, une plate-forme de discussion destinée aux professionnels du livre, va s’ouvrir sur “L’autre monde anglophone”. Ce sera l’occasion de dessiner les perspectives d’évolution d’un marché largement dominé par les Anglo-Saxons, mais où l’Inde, pour ne citer qu’elle, joue un rôle de moins en moins négligeable.

Mary Therese KurkalangA l’échelle des relations germano-indiennes, Mary relève un paradoxe intéressant : “D’une part, on constate un intérêt grandissant des Indiens pour l’allemand, qui est désormais la langue étrangère la plus étudiée ici après le français. D’ailleurs, des parallèles grammaticaux avec l’hindi facilitent l’apprentissage. Le grand public fait donc volontiers honneur à des événements comme la “Longue Nuit de la Littérature allemande”, organisée pour la première fois durant la Foire du Livre de Delhi 2010. En revanche, d’un point de vue éditorial, promouvoir ce qui vient d’Allemagne s’avère épineux”. La jeune femme explique ce phénomène par l’achat rapide des titres les plus intéressants par des maisons britanniques ou américaines qui, du coup, détiennent tous les droits pour l’anglais et laissent une trop mince marge de manoeuvre à leurs confrères indiens susceptibles de vouloir eux aussi acquérir ces droits. Elle cite cependant la récente coopération entre Tessloff et Sterling ; la maison allemande, qui publie des livres pour enfants, a confié sa distribution mondiale à la maison indienne, et la nouvelle entreprise s’appelle Tessloff Sterling Publishers. Une initiative qui pourrait faire école.

De même, le GBO encourage les éditeurs et traducteurs des deux pays à entrer en contact. Avec l’aide du Goethe Institut Delhi, installé dans les mêmes locaux, des ateliers de traduction sont proposés chaque mois aux professionnels indiens spécialistes de la langue de Schiller. Entretien au GBO DelhiDurant la Foire du Livre de Francfort, de nombreuses lectures et tables rondes sont dédiées aux éditeurs indiens, qui peuvent participer à cette grande “messe” du livre entre autres grâce au stand collectif national mis en place par le GBO. En miroir, les “Collections de livres allemands“, qui présentent tous les ans des parutions récentes, voyagent dans toute l’Inde au rythme des foires du livre, généralement grand public.

Avec le développement de ces diverses activités et coopérations, le GBO de Delhi officialise donc l’idée selon laquelle l’Inde serait une pépinière pour l’édition de demain, tant du point de vue créatif (livres jeunesse, écriture de fiction), que sur le plan technique (impressions moins chères mais de qualité, développement de la numérisation). Si le pays est le seul à avoir été à deux reprises invité d’honneur à Francfort (en 1986 et en 2006), ce n’est après tout pas un hasard !

> Traduction de la première photo : “Les livres sont des vivres”.

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August 29th, 2009 at 23:13 by Magali Tardivel-Lacombe

Une mosaïque du monde (2/2)

Suite de la rencontre avec Klaus D. Schleiter,

éditeur de Mosaik « Steinchen für Steinchen » (Berlin, Allemagne)

Lire la première partie

English version

Im Kloster ist der Teufel losCase extraite du numéro 382 d’octobre 2007, « Im Kloster ist der Teufel los » (« Panique au cloître »).

Mosaik publie également un magazine spécialisé dans la bande dessinée européenne, Zack, tiré à 7 500 voire 10 000 exemplaires par mois. Des séries, telles que les aventures de Michel Vaillant, y paraissent, avant de sortir en album, parfois chez Mosaik, parfois chez d’autres éditeurs qui en rachètent les droits. Outre les recueils des aventures des Abrafaxe, la maison d’édition publie des livres illustrés et des ouvrages éducatifs comme Wie funktioniert die Welt, un livre sur les phénomènes naturels au quotidien, où les Abrafaxe sont de nouveau à l’œuvre pour donner des explications. Depuis 2007, Anna, Bella et Caramella, qui sont peut-être les cousines des Abrafaxe, ont été créées pour un lectorat féminin.

Dans l’idée de conquérir un public allemand traditionnellement réticent à la bande dessinée, Klaus D. Schleiter a ouvert dans ses locaux un cinéma de vingt-deux places, qui accueille chaque semaine une classe de primaire. Depuis quelques années en effet, le processus de création d’une bande dessinée est inscrit au programme scolaire. Par ailleurs, un film a été mis en place pour les instituteurs, afin de leur expliquer comment utiliser le support de la bande dessinée en classe.

Klaus D. SchleiterPublicitaire de formation, Klaus D. Schleiter s’est lancé dans l’aventure de Mosaik au moment de la Réunification, date à laquelle l’existence du magazine était remise en cause. Les cahiers sont alors passés de 20 à 36 pages, s’étoffant d’informations sur les thèmes abordés, de lettres de lecteurs et de reportages sur des événements culturels. Les locaux, autrefois situés juste derrière le Mur côté RDA, à deux rues de la Porte de Brandebourg, ont déménagé dans un quartier résidentiel de l’Ouest.

En constant chantier, pour reprendre l’idée de Régine Robin, Berlin m’apparaît comme l’endroit idéal pour la création illustrée. Suivant l’exemple de l’East Side Gallery, grand pan du Mur conservé pour la libre expression d’artistes du monde entier, Wall in Kreuzbergla ville continue de voir ses façades s’orner de graffitis, collages, peintures murales. En 2009, elle fête l’anniversaire de la « friedliche Revolution » (révolution pacifique) qui a vu le Mur tomber. Mais après vingt ans, elle n’a toujours retrouvé un visage uniforme et définitif. J’ai entendu dire « Berlin ist nicht, Berlin wird » (Berlin n’est pas, Berlin devient). À juste titre !

25 juin 2009


In Prenzlauer Berg

Collage mural à Prenzlauer Berg

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August 28th, 2009 at 15:38 by Magali Tardivel-Lacombe

Une mosaïque du monde (1/2)

Rencontre avec Klaus D. Schleiter,

éditeur de Mosaik « Steinchen für Steinchen » (Berlin, Allemagne)

Article écrit le 25 juin 2009

English version

Dans l’espace franco-belge, on ne cite guère l’Allemagne pour ses bandes dessinées. Pourtant, outre « Tim und Struppi », les mangas et les comics américains, le pays a sa propre production de « Comics » (en allemand dans le texte), avec les publications de Carlsen, ainsi que les romans graphiques avant-gardistes de Reprodukt et Avant Verlag (entre autres).

Mosaik coversAu sein de ce microcosme méconnu à l’étranger, Mosaik « Steinchen für Steinchen » s’est ménagé une place depuis janvier 1976, grâce à la publication mensuelle des aventures des Abrafaxe, trois héros répondant aux doux noms d’Abrax, Brabax et Califax. Leur apolitisme apparaît à l’époque comme un élément déterminant, dans une période où les affrontements idéologiques façonnent le monde. Klaus D. Schleiter, directeur de publication, souligne par ailleurs : « On pourrait déplacer nos bureaux sur une île déserte que ça ne changerait rien. Aujourd’hui encore, la BD que nous faisons n’est en rien spécifiquement berlinoise ou allemande ». Ainsi, les aventures des Abrafaxe s’exportent sans difficultés en Corée, Chine, Hongrie, Turquie… Au Pays de Galles, elles sont publiées en gallois pour rendre plus attractifs les cours de langue. La France, ayant fort à faire avec plus de 3 000 nouvelles publications annuelles en matière de bande dessinée (cf. bilans de l’ACBD), manque encore à l’appel.

C’est probablement le concept de la série qui explique son succès. Au fil des numéros, les Abrafaxe voyagent dans le temps et les pays, par le truchement d’un procédé magique resté inexpliqué. Leurs aventures tout autant que les doubles pages explicatives font découvrir la ruée vers l’or, l’Allemagne du Moyen Âge, l’Orient-Express, le Japon des samouraïs… Les thèmes sont parfois proposés par les lecteurs. Ces derniers temps, beaucoup suggèrent d’envoyer les Abrafaxe en Australie ou en Nouvelle-Zélande, destinations qui attirent particulièrement les Allemands. Les lecteurs et les fans clubs font parfois part de leur incrédulité face à certains détails, comme dans l’épisode en Égypte ancienne, où les Abrafaxe découvrent l’existence de crocodiles apprivoisés. Mais chaque élément est sérieusement documenté et s’appuie sur les conseils et recherches d’historiens. Klaus D. Schleiter raconte d’ailleurs avec fierté que les Grecs ont publié, à la virgule près, la série sur l’antiquité grecque, preuve s’il en fallait du sérieux des informations glissées dans les aventures.

Double page about women in Middle Ages 2

Double page du numéro 382 d’octobre 2007 consacrée à la condition féminine au Moyen Âge.

Disponible tous les mois par abonnement, en kiosque à journaux ou en magasinIllustrator working for Mosaik spécialisé, le magazine est imprimé à 100 000 exemplaires par mois rien que dans l’espace germanophone. Afin de couvrir cette demande impressionnante, l’équipe se doit d’être solide. Sur les vingt-cinq employés que compte la maison d’édition, dix sont dessinateurs à temps plein. Chacun a sa spécialité : l’un dessine les trois héros, l’autre les paysages, un autre encore les personnages secondaires, etc. Les planches passent de bureau en bureau, les outils communs sont l’encre et la plume, pour un rendu classique.

A suivre…

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August 27th, 2009 at 19:00 by Magali Tardivel-Lacombe

H comme heureuse à Höchst (2/2)

Suite de la rencontre avec Esther Baum-Schaller,

libraire à la Buchhandlung « Am Schloss » (Francfort-sur-le-Main, Allemagne)

Lire la première partie

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A street in HöchstJe comprends bien ce qu’Esther Baum-Schaller veut dire quand elle parle de l’atmosphère villageoise de Höchst. D’ailleurs, les façades à colombages, la fameuse fabrique de porcelaine et l’église Justinus – la plus vieille de Francfort, dit-on, avec des fondations remontant à l’époque carolingienne – renforcent cette impression. Pourtant, le parc industriel, où IG-Farben excitait les convoitises américaines pendant la Seconde Guerre mondiale, est toujours actif, sur l’autre rive du Main, avec d’immenses hectares d’industries chimiques au milieu de champs de blé et de colza. Mais on n’en soupçonne pas l’existence, dans le havre de paix de la librairie. Quand je lui demande de me parler de la littérature de Francfort, qui a ici son rayon dodu, elle me montre la série de polars publiée chez Röschen, qui rencontre un succès constant. C’est dans Puppenjäger (Chasseur de poupées) de Gabriele Keiser et Wolfgang Polifka (Gmeiner, 2006), que l’on retrouve Höchst : 30 pages se déroulent dans le Bolongaropalast, cette grande maison de maîtres baroque construite au 18e siècle par les frères Bolongaro, fabricants de tabac à priser. Elle a depuis longtemps été transformée en mairie d’arrondissement.

LesBarDans la pièce attenante à la librairie, trois tables, quelques chaises, un bahut garni de tasses et de verres ; on peut prendre le temps de lire en buvant un café issu du commerce équitable : c’est le LesBar (littéralement « bar de lecture », mais aussi jeu de mots avec lesbar, « lisible »). Esther Baum-Schaller y organise des lectures, pour l’instant avec des acteurs ou des animateurs radio. La dernière en date a donné la voix à Barbara Moraidis pour lire Anna Gavalda et chanter des chansons.

Volubile, la libraire raconte encore comment elle a travaillé avec une institutrice du quartier confrontée à l’extrême brassage culturel de Höchst : pas moins de douze langues sont parlées dans sa classe de 4e (CM1). Sur le modèle du livre bilingue germano-turc Als mein Opa nach Deutschland kam (Quand mon papi est arrivé en Allemagne) de Kemal Yalcin et Marlies Düner (Onel, 2006), elles ont fait raconter aux enfants l’histoire de leurs parents, en allemand et dans leur langue maternelle – turc, islandais, polonais, roumain…

Esther Baum-SchallerComme je m’en doutais, son livre pour l’île déserte est à son image : généreux, ouvert, humain. Il s’agit du roman de l’Italien Tiziano Terzani, Un altro giro di giostra (2004, non traduit en français). Le narrateur, atteint d’un cancer, se met en route vers d’autres civilisations, explorant les soins inventés ailleurs et découvrant par la même occasion la richesse de cultures étrangères. Ce livre pourrait la nourrir toute une vie. « Avec la Bible », ajoute-t-elle dans un sourire. En s’excusant d’avoir laissé son enthousiasme la rendre si bavarde, elle cite d’ailleurs son père, pasteur : « Quand on a le cœur plein, il déborde par les lèvres ».

2 juin 2009

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August 26th, 2009 at 17:23 by Magali Tardivel-Lacombe

H comme heureuse à Höchst (1/2)

Rencontre avec Esther Baum-Schaller,
libraire à la Buchhandlung « Am Schloss » (Francfort-sur-le-Main, Allemagne)

Article écrit le 2 juin 2009

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Frankfurt Höchst

Quand le marchand de légumes a vendu sa boutique, Esther Baum-Schaller y a vu sa chance, le moyen d’enfin ouvrir sa librairie à Höchst, à l’ouest de Francfort. Ceux qui ne connaissent pas le quartier l’imaginent sale et dangereux. Est-il besoin de préciser qu’ils ont tort ? Il y a les rives du Main, aménagées pour les Schloss Höchstpiétons et les cyclistes : je vais souvent marcher le long des remparts en pierre rouge, pour atteindre la porte en ogive où sont gravées les dates des crues. Il y a aussi la placette pavée, veillée par un chêne hiératique et surveillée par la tour du château Renaissance, dont les volets à rayures blanches et rouges me rappellent la BD La Nef des Fous, que je lisais ado. Le château n’est pas grand, mais ses douves remplies d’herbes, de sureaux et de massifs d’azalées sont d’une profondeur impressionnante ; dans son jardin au-dessus du Main, il y a la statue étrange d’un vieil ange barbu arrachant ses ailes et ses flèches à Cupidon, hurlant de douleur.

C’est parce qu’elle est installée à une rue de là qu’Esther Baum-Schaller a baptisé sa librairie « Buchhandlung Am Schloss » (librairie du château). Dans un espace intime, elle présente des ouvrages de tous les genres, sans prétendre à l’exhaustivité. Le système de distribution en Allemagne permet de toute façon à tout client ayant passé commande avant 17h d’avoir son livre dès le lendemain matin. L’heureuse libraire, après quarante ans de métier, dont dix passés chez Hugendubel, sorte de Fnac allemande, apprécie de rencontrer à Höchst un lectorat varié et souvent exigeant. Elle n’a plus de grandes craintes quant à l’avenir. Le bouche-à-oreille a fonctionné, depuis l’ouverture en octobre 2008, surtout que la librairie est juste à côté de la place du marché, où se croisent tous les habitants du quartier, ou presque, trois fois par semaine. La dernière fois que j’y suis passée, c’était la saison des fraises et des asperges, et les étals avaient de drôles d’airs, blêmes et rougeauds tout à la fois.

Esther Baum-Schaller in her bookshop

A suivre…

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