Thème - Bande dessinée

January 18th, 2010 at 23:14 by Magali Tardivel-Lacombe

De Corto Maltese à Super Cholita

Francisco LeñeroEntretien avec Francisco Leñero,

responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Pateño de La Paz (Bolivie)

MTL : Peut-on parler de bande dessinée sud-américaine ?

FL : Bien sûr ! Jusqu’à récemment, elle était marquée, voire dominée par l’école argentine, qui s’est formée dans les années 1940-50. Il s’agissait surtout d’auteurs italiens, réunis autour d’Hugo Pratt, le père de Corto Maltese. Depuis peu, les styles s’affirment tant localement qu’individuellement. Je me dis d’ailleurs, enfin j’espère, que c’est peut-être en partie dû à l’essor du festival Viñetas con altura, que j’organise chaque année à La Paz. Ce rendez-vous crée une réelle dynamique créatrice dans le milieu. Par exemple, le recueil Gringo muerto, publié aux éditions La Natita, rassemble les travaux d’auteurs du monde entier venus au festival : Alberto Breccia, Jodorowsky, Horacio Altuna

MTL : Est-ce qu’on lit beaucoup de bandes dessinées en Amérique du Sud ?

FL : En fait, pas tant que ça. Le grand public lit surtout les aventures de Mafalda, la petite Argentine brune créée par Quino, et de Condorito, le condor chauve pince-sans-rire inventé par le Chilien “Pepo“. Ce sont deux personnages très connus et appréciés, mais qui malheureusement ne renouvellent plus le genre, du moins d’un point de vue graphique. En Bolivie plus particulièrement, le lectorat n’est franchement pas large. Pour trouver une librairie spécialisée, il faut aller à La Paz, Cochabamba, Santa Cruz ou Sucre, qui sont les plus grandes villes du pays. Ce n’est pas si mal, vous me direz, mais je trouve quand même que la BD reste traitée comme un genre mineur.

La Fiesta PaganaMTL : Et qu’en est-il des maisons d’édition BD en Bolivie ?

FL : Cela va vous paraître incroyable, mais il n’y en a pas ! Les bédéistes doivent s’autopublier. Du coup, une grosse publication ne dépasse pas le millier d’exemplaires ; plus souvent, un titre n’est imprimé qu’à 500 exemplaires. C’est le cas de La Fiesta pagana, un recueil réalisé par un collectif de dessinateurs boliviens autour du thème de la fête et du carnaval. On pourrait croire qu’il a été publié par « La Rosca Comics », mais c’est en fait un nom d’éditions fictives.

MTL : Y a-t-il alors des revues qui donneraient aux bédéistes boliviens un espace d’expression ?

FL : En 2002, Frank Arbelo a mis en place « Crash !! La revue de la BD bolivienne ». A l’époque, il travaillait dans une maison d’édition et du coup, il en profitait pour récupérer le papier non utilisé pour imprimer la revue. Mais ça n’a pas duré. C’est dommage, parce que cela permettait de faire connaître plusieurs auteurs à la fois. Aujourd’hui, on trouve de petits fascicules dédiés à un seul héros. J’ai parlé de Mafalda et de Condorito, mais il y a aussi en Bolivie Super Cholita ; c’est un manga qui met en scène une héroïne sacrément pêchue ! La vedette actuelle de la BD bolivienne, Alvaro Ruilova, publie aussi sous cette forme ses Cuentos de cuculis, littéralement « Histoires à flanquer la trouille », qui ont dernièrement été adaptés au théâtre par des jeunes de La Paz.

Dessin d'Alvaro Ruilova

Illustration d’Alvaro Ruilova. Le premier album qu’il a publié, aujourd’hui épuisé, met en scène des jeunes jouant au football dans le terrain jouxtant le cimetière de La Paz. On dit que parfois, des tombeaux s’ouvrent et laissent échapper des ossements sur le terrain. Quoi de mieux pour commencer une histoire à flanquer la trouille ?

MTL : Dans le cadre du festival Viñetas con altura, essaies-tu de mettre en avant la BD bolivienne ?

FL : Dans l’ensemble, l’idée est plutôt de promouvoir la BD en général, sans faire un focus sur un pays en particulier. Mais c’est vrai que j’essaie toujours de laisser à un auteur bolivien le soin de réaliser l’affiche du festival. Celle de 2009 a été dessinée par Alejandro Salazar, qui vit à La Paz. Pour la petite histoire, ce dessinateur a été sélectionné pour participer à La Abuela grillo, un film d’animation bolivien réalisé collectivement au Danemark. Comme quoi, la BD bolivienne commence à s’exporter !

Avec David MangerottiHeureux hasard, le jour de notre rencontre avec Francisco Leñero, l’Argentin d’origine italienne (comme Hugo Pratt !) David Mangiarotti passe en ami et habitué au centre Pateño. Installé de longue date à La Paz, il ancre ses « historietas » (nom donné à la BD en Argentine) dans le décor d’ici, avec des gens d’ici. Les aventures de son « Maradona boliviano », publiées sous forme de feuilleton dans un journal, en sont peut-être le meilleur exemple. David Mangiarotti a formé quelques dessinateurs (Juan Gimenez, José Luis Garcia-Lopez…) qui, depuis, se sont fait un nom, notamment en participant au festival Viñetas con altura. Comme l’affirme Francisco Leñero, la relève paraît donc plus qu’assurée.

Pour en savoir plus sur l’histoire de la BD bolivienne, voir l’article en espagnol : http://blogsbolivia.blogspot.com/2009/05/la-historia-del-comic-en-bolivia.html.

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January 11th, 2010 at 00:44 by Magali Tardivel-Lacombe

Viñetas con altura

Rencontre avec Francisco Leñero,
 
responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Patiño, La Paz (Bolivie)
Facade de la fondation Simon PateñoQue diable font donc ensemble un Obélix goguenard, un Tintin stupéfait, un Superman roulant des mécaniques et un Tetsuo hurlant ? Vous donnez votre langue au chat ? D’accord, mais à celui de Geluck, alors. Car derrière les murs illustrés de la Fondation Simon I. Patiño de La Paz, il est d’abord et avant tout question de bandes dessinées. Mais puisque cette section de la fondation s’appelle “Art et Culture”, l’animation et l’illustration trouvent également une place de choix ici. Simon I. Patiño, vous me direz, n’est pas un nom connu de la bande dessinée, même bolivienne. Et pour cause : c’était un millionnaire qui, dans les années 1930, a dédié sa fortune au soutien des jeunes professionnels de haut niveau en leur allouant des bourses qui leur permettraient de se former à l’étranger, à la seule condition de revenir ensuite en Bolivie.
Pour Francisco Leñero, qui travaille ici depuis février 2009, les choses ne se sont pas tout à fait passées dans cet ordre-là. De mère chilienne et de père bolivien, Francisco Leñero-2il a fui avec eux les dictatures qui frappaient ces deux pays dans les années 1970. Atterrissage en banlieue parisienne, où il a passé son enfance, jusqu’à l’âge de 11 ans. Un bon moyen, j’imagine, de tomber dans la marmite de la BD ! Toujours est-il qu’il a plus tard travaillé d’arrache-pied pour mettre en place l’une des deux librairies spécialisées de La Paz, toujours en activité aujourd’hui. Pour la petite histoire, Francisco raconte que, lorsqu’il stockait ses livres dans le cabinet de psychanalyse de son père, la secrétaire les lisait et y prenait goût petit à petit. Quand le cabinet a fermé, Francisco a proposé à la secrétaire de se reconvertir en libraire BD – avec succès, car elle y est toujours et semble s’y plaire !
Une aubaine pour Francisco, car cet homme qui pense plus vite que son ombre a vite été débordé par l’organisation du festival Viñetas con altura (Vignettes en altitude), qu’il a monté avec les Français Marina Corro et Raphaël Barban. Dès la première édition, en 2002, l’Argentin José Muñoz s’est déplacé, ainsi que Winshluss (Prix Angoulême 2009 pour son Pinocchio), l’Uruguayen Diego Jourdan, et bien d’autres… Christin a déjà fait ce voyage un peu plus à l’ouest pour honorer le festival de sa présence. “Nous ne pouvions pas faire un festival commercial, non seulement parce que ça ne nous intéressait pas, mais en plus parce que nous n’avions pas l’argent pour. Du coup, l’entrée a d’emblée été gratuite, et nous avons mis en place des expositions, avec l’idée de présenter la bande dessinée comme un art à part entière”.
Seulement, pas besoin d’être un Picsou pour reconnaître que l’argent est le nerf de la guerre. Par chance, dès la première édition, l’ambassade de France a soutenu l’initiative, à hauteur de 5000 €. Les changements de personnel et, surtout, de priorités politiques du gouvernement français, ont cependant entraîné une suppression de cette subvention depuis trois ans. Si les financements d’autres ambassades et ceux de la municipalité ne suffisent pas, Francisco et ses compères mettent la main à la poche. Ce n’est pas eux qui seraient freinés de tomber sur un os ! (fût-ce un Cubitus !)
Superman
L’essor de ce festival, qui accueille chaque année 10 à 12 auteurs étrangers, a généré une dynamique positive dans tout le continent sud-américain, où les festivals de bande dessinée, au demeurant commerciaux, battaient de l’aile. Ainsi, Buenos Aires a monté son festival Viñetas Sueltas, Calicomix s’est développé en Colombie, et le Chili a inauguré en 2009 la première édition du festival Viñetas del fin del mundo. Autre signe de succès : le musée ethnographique et folklorique de La Paz a proposé à l’équipe d’accueillir le festival de 2010, ce qui permettrait pour la première fois de regrouper tous les espaces d’exposition au même endroit. Comme quoi, avec de bonnes idées et de la volonté, on arrive à tout. M’enfin ! 
 
Dans le prochain article, nous parlerons encore BD avec Francisco, qui fera un zoom sur la BD latino-américaine, et en particulier bolivienne… A bientôt !

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August 29th, 2009 at 23:13 by Magali Tardivel-Lacombe

Une mosaïque du monde (2/2)

Suite de la rencontre avec Klaus D. Schleiter,

éditeur de Mosaik « Steinchen für Steinchen » (Berlin, Allemagne)

Lire la première partie

English version

Im Kloster ist der Teufel losCase extraite du numéro 382 d’octobre 2007, « Im Kloster ist der Teufel los » (« Panique au cloître »).

Mosaik publie également un magazine spécialisé dans la bande dessinée européenne, Zack, tiré à 7 500 voire 10 000 exemplaires par mois. Des séries, telles que les aventures de Michel Vaillant, y paraissent, avant de sortir en album, parfois chez Mosaik, parfois chez d’autres éditeurs qui en rachètent les droits. Outre les recueils des aventures des Abrafaxe, la maison d’édition publie des livres illustrés et des ouvrages éducatifs comme Wie funktioniert die Welt, un livre sur les phénomènes naturels au quotidien, où les Abrafaxe sont de nouveau à l’œuvre pour donner des explications. Depuis 2007, Anna, Bella et Caramella, qui sont peut-être les cousines des Abrafaxe, ont été créées pour un lectorat féminin.

Dans l’idée de conquérir un public allemand traditionnellement réticent à la bande dessinée, Klaus D. Schleiter a ouvert dans ses locaux un cinéma de vingt-deux places, qui accueille chaque semaine une classe de primaire. Depuis quelques années en effet, le processus de création d’une bande dessinée est inscrit au programme scolaire. Par ailleurs, un film a été mis en place pour les instituteurs, afin de leur expliquer comment utiliser le support de la bande dessinée en classe.

Klaus D. SchleiterPublicitaire de formation, Klaus D. Schleiter s’est lancé dans l’aventure de Mosaik au moment de la Réunification, date à laquelle l’existence du magazine était remise en cause. Les cahiers sont alors passés de 20 à 36 pages, s’étoffant d’informations sur les thèmes abordés, de lettres de lecteurs et de reportages sur des événements culturels. Les locaux, autrefois situés juste derrière le Mur côté RDA, à deux rues de la Porte de Brandebourg, ont déménagé dans un quartier résidentiel de l’Ouest.

En constant chantier, pour reprendre l’idée de Régine Robin, Berlin m’apparaît comme l’endroit idéal pour la création illustrée. Suivant l’exemple de l’East Side Gallery, grand pan du Mur conservé pour la libre expression d’artistes du monde entier, Wall in Kreuzbergla ville continue de voir ses façades s’orner de graffitis, collages, peintures murales. En 2009, elle fête l’anniversaire de la « friedliche Revolution » (révolution pacifique) qui a vu le Mur tomber. Mais après vingt ans, elle n’a toujours retrouvé un visage uniforme et définitif. J’ai entendu dire « Berlin ist nicht, Berlin wird » (Berlin n’est pas, Berlin devient). À juste titre !

25 juin 2009


In Prenzlauer Berg

Collage mural à Prenzlauer Berg

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August 28th, 2009 at 15:38 by Magali Tardivel-Lacombe

Une mosaïque du monde (1/2)

Rencontre avec Klaus D. Schleiter,

éditeur de Mosaik « Steinchen für Steinchen » (Berlin, Allemagne)

Article écrit le 25 juin 2009

English version

Dans l’espace franco-belge, on ne cite guère l’Allemagne pour ses bandes dessinées. Pourtant, outre « Tim und Struppi », les mangas et les comics américains, le pays a sa propre production de « Comics » (en allemand dans le texte), avec les publications de Carlsen, ainsi que les romans graphiques avant-gardistes de Reprodukt et Avant Verlag (entre autres).

Mosaik coversAu sein de ce microcosme méconnu à l’étranger, Mosaik « Steinchen für Steinchen » s’est ménagé une place depuis janvier 1976, grâce à la publication mensuelle des aventures des Abrafaxe, trois héros répondant aux doux noms d’Abrax, Brabax et Califax. Leur apolitisme apparaît à l’époque comme un élément déterminant, dans une période où les affrontements idéologiques façonnent le monde. Klaus D. Schleiter, directeur de publication, souligne par ailleurs : « On pourrait déplacer nos bureaux sur une île déserte que ça ne changerait rien. Aujourd’hui encore, la BD que nous faisons n’est en rien spécifiquement berlinoise ou allemande ». Ainsi, les aventures des Abrafaxe s’exportent sans difficultés en Corée, Chine, Hongrie, Turquie… Au Pays de Galles, elles sont publiées en gallois pour rendre plus attractifs les cours de langue. La France, ayant fort à faire avec plus de 3 000 nouvelles publications annuelles en matière de bande dessinée (cf. bilans de l’ACBD), manque encore à l’appel.

C’est probablement le concept de la série qui explique son succès. Au fil des numéros, les Abrafaxe voyagent dans le temps et les pays, par le truchement d’un procédé magique resté inexpliqué. Leurs aventures tout autant que les doubles pages explicatives font découvrir la ruée vers l’or, l’Allemagne du Moyen Âge, l’Orient-Express, le Japon des samouraïs… Les thèmes sont parfois proposés par les lecteurs. Ces derniers temps, beaucoup suggèrent d’envoyer les Abrafaxe en Australie ou en Nouvelle-Zélande, destinations qui attirent particulièrement les Allemands. Les lecteurs et les fans clubs font parfois part de leur incrédulité face à certains détails, comme dans l’épisode en Égypte ancienne, où les Abrafaxe découvrent l’existence de crocodiles apprivoisés. Mais chaque élément est sérieusement documenté et s’appuie sur les conseils et recherches d’historiens. Klaus D. Schleiter raconte d’ailleurs avec fierté que les Grecs ont publié, à la virgule près, la série sur l’antiquité grecque, preuve s’il en fallait du sérieux des informations glissées dans les aventures.

Double page about women in Middle Ages 2

Double page du numéro 382 d’octobre 2007 consacrée à la condition féminine au Moyen Âge.

Disponible tous les mois par abonnement, en kiosque à journaux ou en magasinIllustrator working for Mosaik spécialisé, le magazine est imprimé à 100 000 exemplaires par mois rien que dans l’espace germanophone. Afin de couvrir cette demande impressionnante, l’équipe se doit d’être solide. Sur les vingt-cinq employés que compte la maison d’édition, dix sont dessinateurs à temps plein. Chacun a sa spécialité : l’un dessine les trois héros, l’autre les paysages, un autre encore les personnages secondaires, etc. Les planches passent de bureau en bureau, les outils communs sont l’encre et la plume, pour un rendu classique.

A suivre…

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