De Suède ou de Syrie, pour grands et petits
Rencontre avec Balsam Saad dans sa librairie jeunesse Al-Balsam au Caire, Egypte
Entre les éditions et la librairie, son cœur balançait. Alors plutôt que de trancher cruellement ce désagréable dilemme, Balsam Saad a décidé de faire les deux. Après les éditions Al-Balsam, voici donc la librairie éponyme, ornée du même logo floral. Ouverte depuis mai 2010 au bord d’une avenue passante, elle est la seule boutique d’Egypte spécialisée en littérature jeunesse ; les plus proches concurrents se trouvent au Liban et en Jordanie. Trois employés, un seul mot d’ordre : faire lire en arabe ! “Mon rêve, c’est d’avoir en rayon tous les livres jeunesse en arabe qui existent”, explique Balsam. “J’en commande parfois qui viennent de Suède !” On ne le répètera jamais assez : malgré son unité linguistique, le monde arabe ne dispose pas encore de système de distribution. La jeune femme s’adresse donc directement aux éditeurs arabes pour commander les ouvrages qu’elle souhaite mettre en rayon. Afin de mieux connaître ce qui se fait, notamment au Maghreb, elle assiste autant que possible aux foires du livre de la région.
Comme toute librairie de quartier qui se respecte, Al-Balsam draine sa clientèle dans les environs immédiats, décernant déjà un bon point de fidélité aux écoles. “Mais la boutique est encore toute jeune”, reconnaît la jeune femme, “alors nous devons encore faire de la publicité”. Les invitations d’auteurs, régulières, devraient contribuer à asseoir la réputation de la librairie. Une auteure libanaise, agréablement surprise de trouver sa bibliographie complète en rayon ici, a ainsi été écoutée par une quinzaine de personnes. Des auteurs et illustrateurs égyptiens bien implantés, comme Walid Taher et Rania Amin, n’ont pas hésité à faire le déplacement. De son côté, la librairie voyage elle aussi, et s’immisce dans les salles de classe du Caire.
Sur les étagères, l’album pour enfant a la part belle, tandis que le roman pour adolescent peine à trouver sa place. “En fait, peu d’auteurs arabes écrivent pour les adolescents”, explique Balsam. “En rayon, je ne propose donc que des traductions, ce qui est problématique car on constate souvent un écart interculturel entre le sujet du livre et le lecteur arabophone. C’est ce qui a rendu si délicate la traduction de Fire Belly, le roman pour jeunes adultes de J.C. Michaels, qui met en scène une grenouille handicapée”. A l’étage, la libraire propose aux enfants de lire dans d’autres langues. Par ailleurs, un quart du fonds s’adresse aux parents : “Les adultes savent que, lorsqu’ils accompagnent leurs enfants ici, ils peuvent eux aussi repartir avec un livre sous le bras”.
Et la bande dessinée, dans tout ça ? “Les romans graphiques suscitent un intérêt croissant”, remarque la jeune femme. “Mais j’avoue que je n’ai en rayon ni mangas, ni bandes dessinées”. Elle avait, pour sa maison d’édition, le projet de faire traduire une bande dessinée allemande, mais lorsqu’elle a réalisé à quel point le scénario était morbide, elle a abandonné l’idée :
“On voit déjà trop de malheurs à la télévision ! Moi, je veux donner espoir avec mes livres”. Elle ajoute : “En plus, ce livre mettait en scène des suicides, un thème inacceptable pour la société égyptienne”. L’héroïsme d’une bibliothécaire irakienne qui a sauvé quelque 30 000 livres durant la guerre de 2003 l’a en revanche séduite, et elle a publié Alia’s Mission: Saving the Books of Iraq, une bande dessinée américaine en noir et blanc qui raconte cet exploit. Comme pour n’importe quel autre titre, elle en a imprimé 3 000 exemplaires, mais ils s’écoulent très mal. Peut-être est-ce dû manque d’habitude des lecteurs arabes face à la bande dessinée. “Surtout, les gens ne veulent pas entendre parler de la guerre”, insiste Balsam.
Comme toujours, l’entretien se termine sur ma question fétiche : “Si vous deviez passer le reste de votre vie sur une île déserte, avec un seul et unique livre, lequel choisiriez-vous ?” Sa réponse balance : “Peut-être Le Petit Prince, qui m’a fait aimer lire… Ou plutôt, non, je dirais La Ferme des animaux“. Deux contes que grands et petits ne lisent pas avec le même regard… “Tout comme Le Petit Prince, le texte de George Orwell est simple mais fort. Et surtout, il pose avec justesse la question ‘Qu’est-ce qui arrive réellement quand on pense faire les choses bien ?’”. Vaste question qui, à n’en pas douter, travaille en ce moment les Egyptiens, au plus profond d’eux-mêmes…











































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