Thème - Livre jeunesse

February 21st, 2011 at 19:59 by Magali Tardivel-Lacombe

De Suède ou de Syrie, pour grands et petits

Rencontre avec Balsam Saad dans sa librairie jeunesse Al-Balsam au Caire, Egypte

Balsam SaadEntre les éditions et la librairie, son cœur balançait. Alors plutôt que de trancher cruellement ce désagréable dilemme, Balsam Saad a décidé de faire les deux. Après les éditions Al-Balsam, voici donc la librairie éponyme, ornée du même logo floral. Ouverte depuis mai 2010 au bord d’une avenue passante, elle est la seule boutique d’Egypte spécialisée en littérature jeunesse ; les plus proches concurrents se trouvent au Liban et en Jordanie. Trois employés, un seul mot d’ordre : faire lire en arabe ! “Mon rêve, c’est d’avoir en rayon tous les livres jeunesse en arabe qui existent”, explique Balsam. “J’en commande parfois qui viennent de Suède !” On ne le répètera jamais assez : malgré son unité linguistique, le monde arabe ne dispose pas encore de système de distribution. La jeune femme s’adresse donc directement aux éditeurs arabes pour commander les ouvrages qu’elle souhaite mettre en rayon. Afin de mieux connaître ce qui se fait, notamment au Maghreb, elle assiste autant que possible aux foires du livre de la région.

Librairie Al-BalsamComme toute librairie de quartier qui se respecte, Al-Balsam draine sa clientèle dans les environs immédiats, décernant déjà un bon point de fidélité aux écoles. “Mais la boutique est encore toute jeune”, reconnaît la jeune femme, “alors nous devons encore faire de la publicité”. Les invitations d’auteurs, régulières, devraient contribuer à asseoir la réputation de la librairie. Une auteure libanaise, agréablement surprise de trouver sa bibliographie complète en rayon ici, a ainsi été écoutée par une quinzaine de personnes. Des auteurs et illustrateurs égyptiens bien implantés, comme Walid Taher et Rania Amin, n’ont pas hésité à faire le déplacement. De son côté, la librairie voyage elle aussi, et s’immisce dans les salles de classe du Caire.

Balsam Saad dans sa librairie Sur les étagères, l’album pour enfant a la part belle, tandis que le roman pour adolescent peine à trouver sa place. “En fait, peu d’auteurs arabes écrivent pour les adolescents”, explique Balsam. “En rayon, je ne propose donc que des traductions, ce qui est problématique car on constate souvent un écart interculturel entre le sujet du livre et le lecteur arabophone. C’est ce qui a rendu si délicate la traduction de Fire Belly, le roman pour jeunes adultes de J.C. Michaels, qui met en scène une grenouille handicapée”. A l’étage, la libraire propose aux enfants de lire dans d’autres langues. Par ailleurs, un quart du fonds s’adresse aux parents : “Les adultes savent que, lorsqu’ils accompagnent leurs enfants ici, ils peuvent eux aussi repartir avec un livre sous le bras”.

Et la bande dessinée, dans tout ça ? “Les romans graphiques suscitent un intérêt croissant”, remarque la jeune femme. “Mais j’avoue que je n’ai en rayon ni mangas, ni bandes dessinées”. Elle avait, pour sa maison d’édition, le projet de faire traduire une bande dessinée allemande, mais lorsqu’elle a réalisé à quel point le scénario était morbide, elle a abandonné l’idée : Alia’s Mission-Saving the Books of Iraq“On voit déjà trop de malheurs à la télévision ! Moi, je veux donner espoir avec mes livres”. Elle ajoute : “En plus, ce livre mettait en scène des suicides, un thème inacceptable pour la société égyptienne”. L’héroïsme d’une bibliothécaire irakienne qui a sauvé quelque 30 000 livres durant la guerre de 2003 l’a en revanche séduite, et elle a publié Alia’s Mission: Saving the Books of Iraq, une bande dessinée américaine en noir et blanc qui raconte cet exploit. Comme pour n’importe quel autre titre, elle en a imprimé 3 000 exemplaires, mais ils s’écoulent très mal. Peut-être est-ce dû manque d’habitude des lecteurs arabes face à la bande dessinée. “Surtout, les gens ne veulent pas entendre parler de la guerre”, insiste Balsam.

Comme toujours, l’entretien se termine sur ma question fétiche : “Si vous deviez passer le reste de votre vie sur une île déserte, avec un seul et unique livre, lequel choisiriez-vous ?” Sa réponse balance : “Peut-être Le Petit Prince, qui m’a fait aimer lire… Ou plutôt, non, je dirais La Ferme des animaux“. Deux contes que grands et petits ne lisent pas avec le même regard… “Tout comme Le Petit Prince, le texte de George Orwell est simple mais fort. Et surtout, il pose avec justesse la question ‘Qu’est-ce qui arrive réellement quand on pense faire les choses bien ?’”. Vaste question qui, à n’en pas douter, travaille en ce moment les Egyptiens, au plus profond d’eux-mêmes…

Ciel au-dessus du CaireCiel vespéral au-dessus du Caire

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February 15th, 2011 at 15:27 by Magali Tardivel-Lacombe

Du baume au coeur

Rencontre avec Balsam Saad, créatrice des éditions et de la librairie Al-Balsam au Caire (Egypte)

Balsam Saad présente un livre de ses éditionsUne nouvelle fois, il sera démontré que tous les chemins mènent au livre. On peut, comme Balsam Saad, quitter un bureau d’ingénieur pour ouvrir une maison d’édition. “Ma cousine et moi déplorions la dégradation des cours d’arabe en Egypte. Il semblerait que, quand nous étions enfants, ils étaient plus ludiques qu’aujourd’hui”, raconte la jeune femme. “Cela nous a donné envie d’éditer des livres en arabe, que les jeunes égyptiens auraient plaisir à lire”. Le succès croissant des écoles privées internationales finit en effet par faire de l’apprentissage de l’arabe le parent pauvre des enseignements face aux cours d’anglais et de français, comme une plante qui, à l’ombre d’arbres puissants, ne peut pleinement s’épanouir.

Manches retroussées, Balsam a donc d’abord défriché son propre terrain en suivant une formation de 10 jours avec les Stanford Publishing Courses for Professionals, en Californie. Logo des éditions Al-BalsamAvant même d’être lancée, elle s’inscrivait d’emblée, grâce à ce cours, dans un réseau de professionnels internationaux. Elle commence par nommer son jardin encore secret Al-Balsam, comme elle : “Mon père aime tellement le jardinage qu’il m’a donné un nom de fleur, de même que ma sœur, qui se prénomme Jasmine”. Ce choix ne reflète pas pour autant un narcissisme débordant : “Balsam, c’est facile à comprendre dans toutes les langues, ça évoque un baume. A mes yeux, un bon livre doit avoir des vertus curatives, comme une plante médicinale…”

En 2005, la jeune femme plante ses premières pousses. “Il y a toujours eu des livres pour enfants en Egypte, seuls les plus récents sont vraiment beaux”, avance-t-elle. “J’ai eu envie de faire moi aussi de beaux livres”. Dans un premier temps, freinée par son anonymat dans le milieu, elle ne parvient pas à rallier des auteurs arabophones, peu nombreux et trop souvent rattachés à d’autres maisons d’édition comme du lierre à un mur déjà solide. Qu’à cela ne tienne, elle aime aussi les langues et cultures étrangères ! “La Coccinelle mal lunée d'Eric Carle_Version arabeMême s’il serait plus simple de publier des traductions de l’anglais, je m’intéresse davantage aux autres langues : l’espagnol, le coréen, le français… J’aime la diversité”. Les livres jeunesse étrangers s’avèrent parfois épineux à traduire en arabe, comme en atteste l’anecdote que raconte l’éditrice : “Une de mes amies a dû expliquer à un éditeur américain qu’elle devrait édulcorer un dialogue de dispute entre un père et son fils, car tel quel, il risquait de choquer les lecteurs arabes, particulièrement respectueux des valeurs traditionnelles comme la famille ou la religion. L’Américain s’est montré très surpris”. Ces embûches ne freinent pas pour autant Balsam dans son élan, puisque depuis 2007, elle distribue des ouvrages étrangers sur le marché arabe.

Tout Eric Carle en arabe chez Al-BalsamPatiente vivace qui ne craint pas les petites bêtes, elle a obtenu les droits mondiaux pour publier en arabe les livres d’Eric Carle. Chenilles, coccinelles et caméléons ont donc commencé à courir de droite à gauche sur les pages. En 2006, le prix sépcial Livre jeunesse créé par Suzanne Moubarak, l’ancienne première dame d’Egypte, est décerné au Caméléon Méli-Mélo (éditions Mijade, Namur, 2001, pour la version en français). Quant à La Chenille qui faisait des trous (Mijade, 1999), elle est déjà en réimpression : le premier tirage de 3000 exemplaires –un minimum de rentabilité– s’est écoulé comme une brassée de muguet un Premier Mai ! “Pour ce livre”, souligne Balsam, “j’ai aussi eu envie de faire une version en braille et matières à toucher, pour que les enfants aveugles puissent en profiter tout autant que les autres”. Fabriqué en Inde par des imprimeurs rencontrés sur des foires internationales, ce livre a servi à un atelier fructueux pour enfants voyants et non-voyants à la bibliothèque d’Alexandrie. Les livres en carton sont réalisés à Hong Kong, les autres en Egypte même.

La Chenille qui faisait des trous_pour aveugles

Aujourd’hui, la maison qui emploie 8 personnes, s’est ménagée une place au soleil. Elle a réédité Ilabnaty, un texte classique de Nemat Ahmed Fouad sur la maternité, illustré de peintures très douces de Taher Abdel Azim ; un site Internet a même spécialement été créé pour promouvoir ce beau livre. Par ailleurs, Just be yourself, traduit de l’espagnol, reçoit un accueil positif tant auprès des jeunes que de leurs parents, qui y trouvent des réponses à leurs questions sur l’affirmation de soi pendant l’adolescence. Just be yourself en arabeLes projets ne manquent pas et s’épanouissent comme autant de crocus colorés sur une terre printanière. Devraient prochainement paraître des biographies de personnes célèbres à découvrir à partir de 10 ans, et une série de livres éducatifs qui débutera avec Comment fait-on un livre ?, traduit du français (éditions Tourbillon, 2009).

Même si, comme l’expliquait Sherif Bakr, le marché du livre arabophone est fractionné et manque d’un système de distribution global, Balsam considère le monde arabe comme un seul et même pays. C’est pourquoi elle acquiert toujours les droits de traduction pour la zone entière. Ensuite, afin d’y essaimer ses ouvrages, elle assiste à toutes les foires du livre de la région, mais cela reste un processus long. “Il faut créer la demande, mais j’ai bon espoir”, affirme-t-elle. En Egypte, les toutes jeunes librairies indépendantes, notamment Alef et Diwan, ouvrent depuis cinq ans de nouvelles branches et élargissent les débouchés. Une seule, toutefois, se situe hors de la région cairote. La crise financière de 2009 laisse en jachère bien des projets, mais la jeune éditrice ne perd pas le sourire pour autant. D’ailleurs, elle a elle-même ouvert, en mai 2010, une librairie jeunesse au Caire. Ce sera le sujet de mon prochain article…

Entretien avec Balsam Saad

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September 5th, 2010 at 16:06 by Magali Tardivel-Lacombe

Deux enfants terribles

Rencontre avec Kohwai et Young, fondateurs et éditeurs de la maison d’édition éponyme à Kuala Lumpur, Malaisie

Vous connaissiez Astérix et Obélix, n’est-ce pas ? Laurel et Hardy, de même ? Mais qu’en est-il de Kowhai et Young ? Ils valent eux aussi le détour, croyez-moi : car il s’agit bel et bien d’un autre duo de choc !

Young et KohwaiDès que l’on entre dans les locaux de leur maison d’édition, avant même d’avoir affaire aux personnages, on devine que ce sont de sacrés numéros. Le réceptionniste nous indique aimablement que nous devons retirer nos chaussures et enfiler une des paires de tongs entreposées dans des casiers. Par une drôle de magie, Jérémie et moi trouvons chacun instantanément notre pointure. Puis nous patientons, devant un large bassin dont des carpes bien grasses font clapoter l’eau. Kohwai nous expliquera plus tard que l’élevage de ces poissons est sa passion, alors il se devait d’en avoir au bureau également !

C’est d’abord Young qui nous reçoit, dans le minibar de l’entreprise. Le petit homme au regard jovial déplore que les gens aient soudain tous décidé de mener une vie saine, ce qui rend presque inutile cette pièce pourtant bien aménagée. Lui-même a arrêté de fumer et, à son grand dam, Jérémie et moi ne buvons que de l’eau. C’est dire ! Nous entrons finalement dans la grande salle de réunion vivement éclairée, où Kohwai occupe la place du roi, en bout de table.

ABC book in EnglishComme ses grosses lunettes noires l’affichent d’emblée, il est aveugle. C’est presque un pléonasme de préciser que l’accident de la route qui a abîmé ses yeux quand il avait 24 ans a changé sa vie. Employé à l’époque dans une entreprise de publicité, il a dû quitter son poste. “Mais un jour, j’ai eu une idée. Mes enfants, qui avaient alors 2 et 3 ans, m’avaient montré un vilain abécédaire en noir et blanc. Car je pouvais encore à peu près distinguer les images. C’était un livre affreux ! Pourtant, il était publié par le plus gros éditeur malaisien. Alors je me suis dit, puisque c’est comme ça, moi je veux bien être le plus petit ! C’est comme ça que tout a commencé. Et puis dans le fond, je voulais montrer à mes enfants qu’ils ont un père non pas aveugle, mais blessé, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours compétent et, surtout, formidable !” Young, collègue et ami de la première heure, l’a suivi dans l’aventure — oserait-on dire “aveuglément” ?

Les deux acolytes ont aujourd’hui la cinquantaine et un catalogue de plus de 400 titres à leur actif. ABC book in malayLeur idée-phare, c’est de concevoir des albums illustrés de style occidental mais à prix malaisien. En vitrine, il s’agit de rendre les ouvrages accessibles aux enfants les moins favorisés, mais en coulisses, l’ambition reste bel et bien d’atteindre les marchés occidentaux. En effet, la grande majorité des livres sont en anglais, afin de faciliter l’exportation et la vente de droits, notamment via les foires du livre internationales. En outre, les sept auteurs attachés à la maison d’édition sont nord-américains et tous travaillent à distance. De plus, non seulement nombre des titres publiés par Kohwai & Young reprennent (sans les citer) de grands classiques de la littérature occidentale (fables de La Fontaine, contes d’Andersen, de Grimm ou de Perrault), mais leurs illustrations sont en outre résolument passe-partout. Kohwai affirme : “J’ai encore 4% de vision à l’oeil gauche, ce qui me permet de travailler sur mes livres en les approchant presque à toucher mon visage. Je ne perçois que les couleurs vives, et ça tombe bien pour mon travail, car les enfants n’aiment que ce genre de couleurs, tout comme les femmes n’aiment que le cash !” Et il rit à gorge déployée.

Entretien avec Kohwai et Young“Vous comprenez”, ajoute Young, “si vous voulez vous concentrer sur l’international, vous devez faire des livres que tout le monde va accepter et que tous les enfants vont spontanément aimer. C’est pourquoi nous avons adopté le style semi-réaliste, un peu comme Walt Disney. Nos illustrateurs sont formés à cette technique, et c’est ce qui fait notre plus par rapport à la plupart des autres éditeurs asiatiques, qui illustrent un peu au hasard, sans tenir compte du réel, par exemple dans l’architecture des châteaux”. Avec cette démarche, qu’ils suivent jusqu’au bout en rapportant de leurs voyages des albums à succès qui leur servent ensuite de référence, Kohwai & Young peuvent se targuer d’être parmi les premiers éditeurs asiatiques à pouvoir exporter vers l’Europe leurs livres pour enfants.

Amazing World AtlasTraduits en 20 langues dans plus de 30 pays, leurs meilleurs succès (environ 80 titres) sont vendus à plus de 500 000 exemplaires, la médaille d’or revenant à leur grand atlas du monde, distribué à plus de 2 millions d’exemplaires. “Ce livre est un bon exemple de notre démarche : il coûte seulement 10 ringgits ici [environ 2,50 euros], mais il se vend 20 dollars aux Etats-Unis, non seulement parce qu’il est imprimé sur du papier de meilleure qualité, mais aussi parce que son prix s’adapte au le marché américain. C’est une bonne affaire pour nous !”

Malgré tout, les deux compères n’oublient pas totalement leur propre pays et publient, outre des livres d’apprentissage de l’anglais pour les enfants, des légendes malaisiennes en anglais et en malais. Bien que, dans la série des légendes locales, les grands albums The Princess of Mount Ophir et The Ungrateful Son aient été récompensés par le prix d’illustration 2008 de l’International Board on Books for Young People (IBBY), aucun des deux éditeurs n’en est vraiment fier. “Pour nous”, affirme Young, “si un livre gagne un prix, c’est qu’il va mourir très vite. Ce qui est récompensé, c’est l’inventivité, l’originalité. Si Tanggang the Ungrateful SonCe qui signifie qu’un tel livre ne plaira qu’à une minorité et que, quelques mois plus tard, il faudra arrêter de l’imprimer, parce qu’en réalité, personne ne l’achète”. Ainsi, le catalogue en malais comporte surtout des classiques occidentaux et des albums éducatifs, dont le fameux abécédaire aux couleurs vives dont rêvait Kohwai. “Le premier éditeur malaisien a gardé sa place, mais je suis maintenant deuxième, juste derrière lui, alors ça me va”, s’esclaffe-t-il.

Kohwai & Young utilisent tous les canaux possibles et imaginables pour rendre leurs livres disponibles en Malaisie : librairies bien sûr, mais aussi chaînes de supermarchés, crèches et bibliothèques publiques, ou encore via le porte-à-porte, qui fonctionne plutôt bien, et l’association avec des marques de lait ou de chocolat, qui peuvent alors glisser un livre dans leurs paquets promotionnels.

Au final, on sent que ces deux businessmen ne sont pas vraiment passionnés de littérature, mais je leur pose quand même ma question fétiche du livre pour l’île déserte. Ils éclatent d’un bon rire franc, et Kohwai finit par dire sans sourciller : “Sur une île déserte, je n’aurais pas le temps de lire, puisque je partirais à la recherche d’Eve !”

Un duo de choc

Kohwai & Young ont aussi un blog !

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July 10th, 2010 at 12:57 by Magali Tardivel-Lacombe

“Ce livre a changé ma vie”

Rencontre à Jakarta, Java (Indonésie) avec Stella Maris Stutina, auteur de I love U by God

Copyright Steve Teo“Un jour, alors que ma fille avait presque quatre ans, elle a entendu quelqu’un s’exclamer à la télévision ‘Oh my God !’ Elle semblait perplexe : ‘Qu’est-ce que c’est, Oh my God ?’ Alors je lui ai expliqué que c’était une expression, et que Dieu était comme quelqu’un qui l’aimait beaucoup. Apparemment, ça l’a rendue encore plus perplexe : ‘Comment ça, beaucoup ?’ Sans le vouloir, les enfants ont parfois l’art et la manière de vous mettre dans l’embarras ! J’ai donc essayé de lui parler de ce qu’elle connaissait. ‘Il t’aime plus loin et plus fort que tout ce qui t’entoure : plus loin que le ciel, plus profond que la mer, plus haut que l’arbre le plus grand que tu aies jamais vu’. Elle a réfléchi, toujours avec une mine un peu perplexe, puis elle m’a demandé : ‘Même quand je dors ?’ ”

“C’est ainsi que tout a commencé”, raconte Stella Maris Stutina. A l’époque, elle travaillait dans la communication, et elle a réalisé que ce dialogue avec sa fille pouvait donner naissance à un livre. Elle s’est adressée à Concept, un magazine de design dont la fraîcheur et la créativité la touchaient beaucoup. Quant à eux, séduits par l’idée de Stella, ils l’ont aidée à la mettre en images. Par la suite, ils l’ont mise en relation avec Indonesia Printer, qui a alors créé le label “Bright Idea Publishing”, dont le premier titre a été… I love U by God (publié en français en 2009 par les éditions Signe sous le titre Dieu t’aime). En suivant le dialogue avec sa fille, elle a réalisé un livre interactif à toucher, à déplier, à faire briller dans le noir. Quelques mots par page seulement… en anglais. ” J’ai choisi d’écrire en anglais et pas en indonésien, parce que je voulais toucher le monde entier. J’ai vraiment fait attention à la simplicité du langage et maintenant, mon livre est utilisé dans les écoles primaires et les villages de pêcheurs dans le cadre des cours d’anglais”, raconte Stella.

Entretien avec Stella MarisLa jeune femme évoque l’intense solitude qu’elle a ressentie lors de la parution de son grand livre en carton, concomitante à un vaste battage médiatique pour l’anniversaire de Dora Emon, le célèbre robot-chat japonais tout bleu. Par chance, toutefois, elle a pu lancer I love U by God à la Foire du Livre de Francfort 2008, les premiers exemplaires tout chauds sortis des fours de l’imprimerie. Sa vocation initiale lui a soufflé que les choses pouvaient prendre de l’ampleur si elle toquait aux portes bien placées. Alors elle a fait parler du livre dans les médias : entre autres, Kompas (le plus important quotidien indonésien ), Femina, Nakita, lui ont consacré un article. Elle a reçu le soutien de la Kiwanis International Asia-Pacific Conference, ainsi que de la National Commission for Child Protection. En 2008 toujours, elle a reçu l’Indonesian Printing Award, créé sur mesure pour ce livre hors catégorie.

Et depuis, Stella l’emmène partout.

“Avant, je n’allais à l’école que pour ma fille, mais avec le livre, je suis invitée pour faire des lectures, animer des ateliers où j’explique comment réaliser un livre… Souvent, je dis aux enfants qu’il me manque une page et que j’ai besoin de leur aide ; ça les encourage à exprimer leurs idées et à réfléchir sur la manière dont ils se représentent l’amour que Dieu leur porte. A chaque fois que je le lis en public, je le redécouvre, selon les réactions qu’il suscite. Je suis toujours émue de voir à quel point il parle aux adultes aussi, alors que les tracas quotidiens leur font oublier que Dieu les aime !”

Un livre qui aide a apprendre a lire l'heureAprès ce franc succès, qui l’a fait connaître, entre autres, en Hollande, en France, en Russie, en Corée, Stella a décidé de se consacrer à l’écriture pour enfants. Elle veut d’abord continuer de développer le thème de l’amour, avec I love U by Mum et I love U by Dad (à paraître). De même, une série de livres sur la paix est en germe, ainsi qu’une autre sur la tolérance, qui comptera dix titres.

Stella explique qu’elle voit de plus en plus de livres pour enfants en Indonésie, mais qu’il s’agit surtout de traductions. Elle se positionne donc dans les toutes premières générations d’auteurs jeunesse indonésiens. Un créneau encore difficile à creuser, car si la classe moyenne achète volontiers des livres à ses enfants, c’est avec une nette préférence pour les ouvrages étrangers, bien souvent plus beaux que ceux produits en Indonésie. Peu à peu, les éditeurs locaux prennent conscience qu’il est dans leur intérêt de choisir un papier de meilleure qualité et une impression plus soignée ; le prix de vente en sera certes plus élevé, mais à moyen terme, les acheteurs s’intéresseront de plus près à la production nationale. Le succès de I love U by God confirme d’ailleurs cette observation.

Copyright Steve TeoI love U by God a également changé la vie de Kyla, la fille de Stella. En effet, quand ses amies ont vu son nom inscrit à côté de celui de sa mère sur la couverture de l’album, elles lui ont dit que c’était impossible qu’une petite fille comme elles puisse écrire un livre. Pour lui redonner confiance, Stella lui a suggéré d’écrire un autre livre, complètement seule. C’est ainsi qu’à l’âge de 7 ans, Kyla Christie Hambali a rédigé et illustré elle-même Who wants to play with me? (”Qui veut jouer avec moi ?”), où elle raconte ses difficultés de fille unique à trouver quelqu’un dans sa famille qui voudrait jouer avec elle. Publié à compte d’auteur et disponible notamment sur Amazon, car Kyla souhaite le partager avec d’autres enfants dans le monde, ce titre a été suivi par Who wants to help me? (”Qui veut m’aider?”). Les éditions Gramedia, qui détiennent par ailleurs la plus grande chaîne de librairies d’Indonésie, ont évoqué l’idée de publier ces livres, à la condition d’en faire une série de cinq tomes. Mais cela ne s’est pas encore concrétisé, en partie parce que Stella craint que cela n’implique une cadence de travail contraignante pour Kyla. “De toute façon, elle a 9 ans maintenant, et elle dit qu’elle ne veut plus écrire de livres pour les bébés. Elle parle de romans, désormais !” En attendant de pouvoir les lire, Stella choisit sans aucune hésitation son livre pour l’île déserte. Vous devinez lequel ?

Photos 1 et 4 : copyright Steve Teo

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May 15th, 2010 at 13:22 by Magali Tardivel-Lacombe

Pour le monde, tout le monde

Rencontre avec Stuart Laurence, responsable des droits aux éditions Weldon Owen à Sydney, Australie

Sydney

Le voyage tourne, changement de monde. Posée au bord d’une mer rendue clémente par les sinuosités protectrices de la côte, Syndey respire une richesse presque exubérante : gratte-ciels étincelants de soleil, parcs luxuriants habités par des ibis et des cacatoès, opéra aux formes florales, boutiques de luxe, boulangeries françaises… Entretien avec Stuart LaurenceQuoique situés hors de l’hypercentre, les locaux de Weldon Owen restent dans le ton, avec les lignes dynamiques et les baies vitrées de la maison d’architecte qu’ils occupent depuis une douzaine d’années maintenant.

Côté édition, donc, changement d’échelle : Weldon Owen, fondée il y a 25 ans, déploie ses tentacules dans le monde entier. Indépendante au sein du groupe suédois Bonnier, auquel elle appartient depuis 2006, la maison d’édition a une équipe à San Francisco en plus de celle de 25 personnes à Sydney. Stuart Laurence, qui travaille ici quasiment depuis les débuts, explique qu’il s’agit d’une “packaging company“, c’est-à-dire une entreprise qui crée en coédition des livres très illustrés, ici destinés à tous les âges.

C’est actuellement la stratégie la moins coûteuse pour réaliser ce type d’ouvrages. Ainsi, quand Weldon Owen décide de publier une encyclopédie de la météo, ou une série d’ouvrages d’expériences scientifiques pour enfants (Show me how), ses représentants en Europe et en Amérique du Nord font appel à des spécialistes dans le monde entier, pour la rédaction des textes et la réalisation des illustrations. Bureaux de Weldon Owen a SydneyUne fois que le matériel est rassemblé, les droits achetés et les contrats de coédition signés avec, entre autres, Larousse en France, Bertelsmann en Allemagne, Planeta en Espagne, National Geographic aux Etats-Unis, DeAgostini en Italie (etc.), notamment lors des foires de Francfort, Bologne, Londres et New York, la maison australienne se charge de la production matérielle, depuis la mise en page jusqu’à l’impression en Chine et à Singapour. Ce fonctionnement bien rôdé permet une production de grande qualité et rapide. Weldon Owen peut ainsi sans problèmes publier, en l’espace d’une année, plusieurs collections d’une vingtaine de titres. Selon les projets, le chiffre des publications annuelles peut donc être variable, à tel point que Stuart Laurence se déclare incapable d’indiquer une moyenne.

Les partenariats avec des entreprises hors du milieu du livre permettent par ailleurs de diversifier les sources de financement. Ainsi, des livres de cuisine sont publiés avec l’aide de Williams-Sonoma, une marque américaine de produits culinaires, tandis que des ouvrages sur les soins du corps ou le yoga reçoivent des financements de The Body Shop. Stuart LaurenceSelon Stuart Laurence, ces “branded books” (littéralement “livres de marque”), ne constituent pas un moyen pour ces marques de vendre leurs produits, mais leur logo apparaît quand même clairement sur les couvertures. En outre, les ouvrages sont disponibles dans les boutiques de ces chaînes, ce qui permet à Weldon Owen de bénéficier de nouveaux points de vente, qui touchent un public différent de celui qui fréquente les librairies.

Avec cette logique d’internationalisation, doublée de la volonté de toucher un public familial le plus large possible, les sujets traités apparaissent comme très classiques : les dinosaures, le corps humain, le système solaire, les massages, les vampires… Aucun ouvrage ne peut être considéré comme australien à proprement parler, car des thèmes spécifiques à l’île-continent seraient plus délicats à exporter.

Au final, la tranquillité de cette villa de verre s’avère donc trompeuse : un grand pan de l’édition mondiale y est impulsé ! Stuart Laurence en a tellement conscience qu’il espère que toute personne qui, par malheur, devrait être parachutée seule sur une île déserte, avec un unique livre en main, choisirait un ouvrage publié par Weldon Owen. Pourquoi pas l’Encyclopédie de la météo, d’ailleurs, pour pouvoir prévoir le temps qu’il fera sur l’île ?

Cooking books

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May 3rd, 2010 at 14:00 by Magali Tardivel-Lacombe

Des tas de coups de pouce, coups de pouce d’Etat (2/2)

Suite de la rencontre avec Mauricio Volpi, directeur des éditions Nostra Ediciones à Mexico (Mexique)

Mauricio Volpi dans son bureauPremière astuce, classique dans le milieu : il publie des livres “utiles”. Ainsi, en coédition avec l’Université autonome de Mexico (UNAM), il est en train de réaliser une collection de 30 ouvrages d’introduction au droit, qui vont rénover les textes datant de 1946 classiquement utilisés par les étudiants. Le corpus entier sera disponible dans trois ans à peine et, par la suite, 5 000 exemplaires devraient se vendre chaque année.

Deuxième bonne idée : après avoir bénéficié de la distribution assurée par le Fondo de Cultura Economica en Espagne, Nostra s’y est directement implantée. Passées les difficultés du début, il s’agit maintenant d’une source sûre d’entrées financières, puisqu’avec seulement une quarantaine d’ouvrages représentés là-bas, les recettes s’élèvent déjà à 100 000 euros par an depuis deux ans. Cela s’explique non seulement par l’intérêt des lecteurs espagnols pour l’édition latino-américaine, mais aussi par la différence de tarification. Un ouvrage illustré de grand format tel un roman graphique coûte 300 pesos mexicains (environ 16 euros), ce qui représente une petite fortune (par comparaison, un bon repas au restaurant coûte environ 100 pesos), mais sera vendu sans problèmes en Espagne au prix de 26 euros.

Contes illustres de Nostra EdicionesTroisième stratégie : faire imprimer les ouvrages en Chine, pays réputé imbattable pour le rapport qualité-prix en matière de livres illustrés — les éditeurs européens sont au courant ! De plus, Nostra profite de ses contacts là-bas pour offrir une prestation de services d’impression à d’autres maisons d’édition mexicaines.

Quatrième coup de pouce, venu d’une main de géant cette fois : l’Etat mexicain, encore lui… En effet, le premier ouvrage de Nostra, Adivinancero, qui s’est vendu à 9 000 exemplaires en librairies, a été acheté à 120 000 exemplaires par le Secrétariat à l’Education, dans le cadre de son Programme national de lecture. Créé en 2002, ce programme a pour vocation de doter chaque classe mexicaine de 150 livres. Jusqu’en 2006, 800 titres en moyenne étaient ainsi choisis chaque année parmi la production éditoriale mexicaine. Depuis, ce chiffre extraordinaire s’est réduit à une petite centaine. Ainsi, ce que Mauricio considère comme une incitation à la création éditoriale lui a permis, en 2009, de placer quatre titres dans les écoles.

Collection Para EntenderEt il n’y a pas que ça ! La Commission nationale de livres de classe gratuits (CONALITEG) a permis une large distribution de Trabalengüero, le nouvel ouvrage de Valentin Rincon. Afin de diminuer les coûts d’impression, dix imprimeries travaillent pour ce programme, destiné à “faire un pays de lecteurs”. 2,53% des frais d’impression sont reversés aux éditeurs dont les ouvrages ont été choisis pour être distribués gratuitement. Dans un pays où l’on estime à 2,5 le nombre de livres lus par personne et par an (contre 27 en Angleterre, nous apprend aussi Mauricio), et où les coûts de distribution s’avèrent très variables selon les régions, cette initiative étatique vise à résorber les disparités existant au Mexique. C’est d’ailleurs la diversité et l’immensité du pays qui font dire à Mauricio que la loi sur le prix unique du livre n’est pas une solution appropriée ici, du moins dans une optique d’accroissement du lectorat.

Je ne dis ni qu’il s’agit là de quatre recettes miracles, ni que l’intervention de l’Etat est une solution idéale à la survie de tout éditeur qui se respecte. Simplement, je constate d’une part que Mauricio Volpi qui, après tout, se voit d’abord comme un entrepreneur, a développé des stratégies complémentaires et viables pour éditer ce qu’il aime, et d’autre part que l’Etat mexicain joue un rôle non négligeable dans la création éditoriale. Finalement, je comprends un peu mieux l’émerveillement des éditeurs d’autres pays face à ce système…

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April 29th, 2010 at 12:30 by Magali Tardivel-Lacombe

Des tas de coups de pouce, coups de pouce d’Etat (1/2)

Rencontre avec Mauricio Volpi, fondateur des éditions Nostra Ediciones à Mexico (Mexique)

Rue Alberto Zamora a MexicoLes locaux de Nostra Ediciones sont installés dans une maisonnette à Coyoacan, quartier résidentiel de Mexico où Frida Khalo habitait une maison bleue. Rien à voir, donc, avec le gigantesque immeuble de verre qui abrite le Fondo de Cultura Economica (voir article précédent). Car s’il s’agit à nouveau d’éditeurs jeunesse, cette fois nous avons affaire à des indépendants, à financement privé. Pourtant, vous verrez que l’Etat ne joue pas un rôle mineur dans le développement de Nostra. Mais d’abord, une brève présentation de la maison.

Le directeur, Mauricio Volpi, a commencé par monter une entreprise d’imprimerie et, par ce biais, s’est auto-formé à l’édition, prenant le temps de rencontrer des professionnels. Passionné par les arts graphiques, il se dédie depuis le début aux livres illustrés. Collection Historias de verdadLe premier qu’il a publié, Adivinancero de Valentin Rincon (novembre 2003), est un recueil de devinettes qui reflète bien son goût pour les jeux typographiques, imaginés et mis en page par son ami illustrateur Alejandro Magallanes. Le succès fut tel que Mauricio n’a pas hésité à retravailler plusieurs fois avec les mêmes auteurs, dont Acertijero lui plaît tellement qu’il l’emporterait volontiers sur une île déserte !

Mauricio pose ensuite sur la table toute une série d’ouvrages minces, de la collection “Para Entender” (”Pour comprendre”). Chaque numéro se consacre à un écrivain ou un thème, le but étant de poser de premiers jalons d’explications et de donner envie au lecteur d’approfondir ses lectures. Dans le même esprit, cette fois à destination du jeune public, la collection “Historias de verdad” (”Histoires pour de vrai”) raconte l’histoire du Mexique. Après les huit premiers tomes, réalisés en cinq ans, Nostra prévoit d’élargir la série en se penchant sur les premières civilisations d’Amérique latine, puis pourquoi pas sur l’Europe et l’Asie, pour constituer à terme une collection de 100 ouvrages.

Mauricio VolpiLa table ronde autour de laquelle nous discutons se couvre peu à peu de livres. Mauricio Volpi est fier de nous présenter la collection de poésie pour enfants, celle sur la découverte des sciences, celle en carton pour les tout-petits, jusqu’à la plus récente, très illustrée, qui remet au goût du jour de courts textes classiques. Sans oublier que Nostra publie également du roman graphique (dernièrement, un texte d’Edgar Poe mis en images par Diego Molina) et de grands livres bilingues en espagnol et langues locales, illustrés par des peintres contemporains (Miguel Castro Leñero par exemple). Notons qu’en outre, Mauricio a mis sur pied, en partenariat avec la fondation TelMex, le Centre culturel d’Espagne et la Foire du livre de Guadalajara, Invenciones, un concours international du roman court en espagnol et de l’album illustré, deux catégories dotées de 10 000 dollars chacune. Bref, les projets ambitieux ne manquent pas !

Alors qu’il commence à disparaître derrière des piles de livres, je commence, pour ma part, à me demander par quelle magie il réussit, a priori avec autant de succès qu’Eliana Pasaran au Fondo de Cultura Economica, à publier ce qui lui plaît, tout en conservant une grande exigence… et les moyens d’employer 14 salariés, dont un en Espagne !

Acertijero de Valentin Rincon

Réponse à cette énigme la prochaine fois ! A suivre…

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April 24th, 2010 at 03:55 by Magali Tardivel-Lacombe

Eldorado d’éditeurs (2/2)

Suite de la rencontre avec Eliana Pasaran, éditrice jeunesse au Fondo de Cultura Economica à Mexico (Mexique)

Parterre du logo du Fondo de Cultura EconomicaEliana évoque aussi les deux concours annuels qu’elle orchestre, avec les 13 autres personnes de son service. Le premier, le Prix A la orilla del viento, est décerné depuis 14 ans pour des créateurs d’albums illustrés. “Nous recevons chaque année entre 400 et 500 travaux inédits et, en plus du gagnant, nous gardons une trentaine de propositions qui nous semblent intéressantes. Parfois, quand je cherche un nouvel illustrateur, non seulement je surfe sur des blogs, mais je regarde aussi dans cette réserve”, explique l’éditrice.

Le deuxième concours organisé par le pôle jeunesse du Fondo de Cultura Economica concerne la poésie pour enfants, un genre qui, en France ou ailleurs, reste largement sous-représenté. Peut-être une preuve que le financement public du Fondo permet aux éditeurs qui y travaillent de se libérer des contingences matérielles et de promouvoir une littérature de grande exigence. Eliana se régale : Livres du Premio Hispanoamericano de poesia para ninos“J’aime beaucoup cette collection parce qu’elle est très originale, vraiment audacieuse. Il y a Las Aventuras de Max y su ojo submarino ["Les aventures de Max et son oeil sous-marin"], qui ont été écrites par Luigi Amara, car pendant la grossesse de sa femme, il ne trouvait aucun texte qu’il aurait aimé lire à son enfant ; il a donc préféré écrire les aventures vues et vécues par l’oeil baladeur d’un petit garçon. Les illustrations en noir et blanc de Jonathan Farr en font un livre vraiment spécial, qui a d’ailleurs été nominé à la Foire du livre de Mexico. Il y a aussi les textes de Mercedes Calvo, Los Espejos de Anaclara ["Les miroirs d'Anaclara"]. Le livre en lui-même me plaît beaucoup, mais aussi l’histoire de sa création. Figurez-vous que l’auteure, une institutrice uruguayenne à la retraite, n’avait jamais écrit auparavant. Elle a participé au concours parce qu’elle rêvait d’aller au Mexique ! En remportant le concours, elle a pu découvrir le pays de ses rêves grâce aux voyages de lecture et de promotion organisés suite à la remise du prix”.

Lorsqu’on l’interroge sur l’unique livre qu’elle emporterait sur une île déserte, Eliana se déclare incapable de choisir, elle qui ne part jamais en voyage sans une pile de livres, d’autant qu’une des 21 librairies mexicaines du Fondo, réputées dans toute l’Amérique latine pour leur grande richesse, est située juste en bas des bureaux où elle travaille ! Quant à nous, nous avons un petit penchant pour le bestseller loufoque du Fondo, le Bestiaire universel du Professeur Revillod, vendu à plus de 100 000 exemplaires et disponible en France (éditions Autrement, 2008), en Italie, en Allemagne, au Portugal, en Hongrie…

Animalario universal del profesor Revillod

En sortant de cet entretien, je ne peux m’empêcher, à mon tour, de penser que le Mexique est une terre bénie pour l’édition. Certes, le Fondo de Cultura Economica est un cas vraiment à part au Mexique même, mais c’est aussi le seul exemple que j’aie jusqu’alors rencontré d’une maison d’édition entièrement financée par l’Etat, où les éditeurs restent pourtant complètement libres de leurs choix littéraires et artistiques. Rien à voir avec des publications qui, sans être de la propagande politique, desservent un but civique ou éducatif ; je pense notamment à La Documentation française, qui publie des ouvrages de grande qualité, mais toujours didactiques.

A mes yeux, le Fondo offre à ses éditeurs les conditions de travail idéales pour publier des ouvrages d’une qualité égale, si ce n’est meilleure, à ceux réalisés en Europe, dans un contexte latino-américain pourtant plus difficile, en particulier du fait du moindre développement du lectorat et d’un pouvoir d’achat généralement plus faible. Et encore, je n’ai vu que le pôle jeunesse, il n’y a pas que lui

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April 21st, 2010 at 14:01 by Magali Tardivel-Lacombe

Eldorado d’éditeurs (1/2)

Rencontre avec Eliana Pasaran, éditrice jeunesse au Fondo de Cultura Economica à Mexico (Mexique)

De l’Argentine au Guatemala, les éditeurs rêvent du Mexique : “Là-bas, au moins, l’Etat accorde des aides à la publication”, disent-ils. Une fois sur place, la situation s’avère bien sûr plus nuancée. Par exemple, un éditeur comme Guillermo Quijas n’a reçu, après cinq ans de travail et 70 ouvrages publiés, aucun financement public. Immeuble du Fondo de Cultura economica a MexicoEn revanche, le jeune Yaxkin Melchy bénéficie d’une dotation annuelle versée par le CONACULTA (Consejo nacional para la cultura y las artes) pour la publication de sa revue littéraire Trifulca (voir article précédent).

Cela dit, même si la réalité est plus diverse que le voudrait la légende colportée à l’étranger, un organisme financé par l’Etat mexicain a pignon sur rue hors des frontières mexicaines, tant en matière d’édition que de librairies : le Fondo de Cultura Economica, dont les bureaux principaux sont situés à Mexico, dans un immense immeuble moderne comme nous n’en avons jusqu’alors jamais vu lors de nos précédents entretiens. C’est au 4e étage, face à une vue impressionnante sur la capitale mexicaine, que nous rencontrons l’éditrice Eliana Pasaran. Elle nous raconte : “Dans les années 1930, Armando Orfila, un Argentin installé au Mexique, a constaté la pauvreté éditoriale en matière de livres sur l’économie. Il a alors décidé de fonder sa propre maison, pour pallier ce manque. Mais très vite, ses amis lui ont suggéré d’élargir la ligne éditoriale : les uns s’intéressaient à la philosophie, les autres aimaient la littérature, et de fil en aiguille, le Fondo de Cultura Economica a connu une large croissance, à tel point que son fondateur l’a en quelque sorte offert à l’Etat mexicain, en tablant sur une augmentation des moyens financiers. Et il a vu juste !” Eliana PasaranCette étatisation, accompagnée du développement d’une véritable image de marque, a permis d’en faire une maison d’édition non commerciale, qui publie des classiques, des prix Nobel et Cervantes, des ouvrages audacieux et créatifs.

Il n’y a qu’à voir l’infinie liberté dont Eliana Pasaran dispose dans son travail. En charge depuis cinq ans de la section jeunesse du Fondo (qui faisait figure de précurseur à sa mise en place il y a 25 ans), elle s’enthousiasme de pouvoir publier tout ce qui lui plaît. Pour la collection de premières lectures, A la orilla del viento (”Au bord du vent”), découpée en quatre niveaux de difficulté, elle sollicite des créateurs mexicains contemporains, comme Jorge Ibargüengoitia, en duo avec le caricaturiste Magi, pour qui El niño Triclinio y la bella Dorotea était le premier ouvrage. Pour les livres cartonnés de la collection Los Primerisimos (”Les tout premiers”), elle cherche des histoires qui éveillent à la lecture d’images en lien avec le texte ; elle vient ainsi d’acquérir les droits de Joé le Lapin de Malika Doray, publié en France chez L’Ecole des Loisirs et qui sera adapté avec une typographie d’imprimerie au lieu de l’écriture manuscrite originale, inhabituelle pour un lectorat mexicain.

Collection Ojitos ParajitosPour la collection de découverte du monde (Ojitos Pajaritos), Eliana a commandé un album à l’illustrateur japonais Yasushi Muraki, découvert à la Foire du livre jeunesse de Bologne. “La communication a été un peu difficile, parce qu’on n’avait aucune langue en commun ; mais regardez le résultat, comme c’est chouette !” Eliana parle de son métier avec un bel enthousiasme d’enfant, s’interrompant de temps en temps pour aller, d’un pas sautillant, chercher les livres dont elle parle. Derrière elle, une grande poupée en tissu nous sourit…

Dans une seconde partie, vous en saurez plus sur les concours organisés par le Fondo de Cultura Economica en matière d’édition jeunesse. Ca vaut le détour, vous verrez…

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March 15th, 2010 at 12:47 by Magali Tardivel-Lacombe

Rêves d’enfants

Rencontre avec Karen Wirtz, directrice de la librairie jeunesse El Hormiguero, à Guatemala City,

et Ana Fortuny, animatrice d’ateliers d’écriture pour enfants

Karen WirtzPassionnée de livres pour enfants, Karen Wirtz a d’abord commencé par faire de la distribution mais, confrontée à la difficulté de proposer aux libraires autre chose que des albums Disney vus et revus jusqu’à la nausée, elle a fini, il y a 10 ans, par ouvrir sa propre librairie jeunesse à Guatemala City. Depuis, elle est toujours la seule dans tout le pays ! Une niche d’autant moins explorée qu’il n’existe pas de bibliothèques pour enfants au Guatemala, manque rarement compensé par les écoles. Karen complète ce tableau noir en déplorant que la création pour la jeunesse reste ici encore si peu valorisée. C’est vrai qu’un rapide coup d’oeil aux rayonnages d’El Hormiguero (”Le fourmilier”) laisse entrevoir beaucoup de traductions d’albums classiques, que l’on verrait édités en France chez l’Ecole des Loisirs, ainsi que des albums illustrés publiés au Venezuela (Ekaré) ou en Colombie (Panamericana). Karen s’efforce également d’étoffer un riche rayon d’ouvrages en anglais, français, allemand et hollandais, en lien avec les lectures de contes en langues étrangères qu’elle organise une fois par mois.

Alors qu’elle pourrait se sentir esseulée dans ce qui ressemblerait presque à un sacerdoce, Karen dégage un enthousiasme de la première heure, probablement alimenté par sa participation au réseau International Board on Books for Young People (IBBY), qui réunit chaque année des représentants de 72 pays, dont 14 d’Amérique latine.

Librairie jeunesse El Hormiguero à Guatemala City

Le succès des diverses activités qu’elle met en place à la librairie la conforte également dans ses choix. Depuis trois ans, elle travaille avec Ana Fortuny, anciennement éditrice à Letra Negra, pour organiser un atelier d’écriture pour enfants, Entre sueño e sueño (Entre rêve et rêve). Ana FortunyProfesseur de biologie à l’université de Guatemala, Ana se sent “comme une gosse” quand elle anime ces ateliers, auxquels ont participé trois, puis six, et enfin onze enfants, âgés de 7 à 15 ans. L’idée est d’encourager l’écriture hors du contexte scolaire, en incitant les enfants à parler de leurs rêves, leur quotidien, leur famille, leurs animaux préférés… Les histoires s’intitulent alors “Le pingouin de Noël”, “Le piano parlant”, “L’arbre heureux”, “Les livres disparus”, ou encore “Le Coca-cola explosif”.

Organisées pendant les grandes vacances (ici, en novembre-décembre), les huit sessions ont été rythmées en 2009 par des séances d’écriture de 30 à 40 minutes, mais aussi par la visite d’une imprimerie et l’intervention d’une illustratrice, qui a expliqué la différence entre dessin et illustration. D’ailleurs, chaque enfant a illustré ses textes, ce qui a donné suffisamment de matière, en 2008 et 2009, pour réaliser un fascicule. L’impression (une cinquantaine d’exemplaires) a été financée par la librairie, ainsi que les 800 quetzales (environ 80 euros) de frais de participation versés pour chaque enfant.

Groupe_atelier_d'écriture

Dans un pays où l’indice de lecture est très bas, et où la violence urbaine ne permet pas aux enfants de jouer dans la rue, les parents apprécient ce genre d’initiative. Et puis, si, comme le proclame la vitrine d’El Hormiguero, “Offrir un livre, c’est donner des ailes pour voler”, on vole peut-être encore plus haut avec un livre de rêves d’enfants…

Offrir un livre, c'est donner des ailes pour voler

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