Après mes quatre reportages en Inde, j’ai l’impression de n’avoir eu qu’un mince avant-goût de la situation du livre dans ce qui, théoriquement, est un seul et même pays mais qui, en réalité, fait figure de continent aux multiples facettes.
Afin de compléter mes observations et les dires de mes interlocuteurs, j’ai donc lu New Directions in Publishing (Mapin, Ahmedbad, 2009), qui retranscrit les débats de la première conférence GlobaLocal, organisée par le German Book Office (GBO) de Delhi. Les discussions, et donc l’ouvrage, ne portaient pas exclusivement sur l’Inde, mais plusieurs intervenants se sont exprimés à ce sujet, ce qui donne matière ici à un article plus général, pour changer des reportages habituels.
Notez que les observations d’Urvashi Butalia, créatrice de Zubaan, occupent une place centrale dans ce texte, à la fois parce qu’elle a participé à GlobaLocal et parce que j’ai eu la chance de rencontrer cette femme qui, depuis une trentaine d’années, travaille dans le milieu éditorial indien et l’étudie.
J’ai d’abord été frappée (et frustrée !) de m’entendre dire (et de lire) qu’il n’existe aucun chiffre global sur l’industrie du livre en Inde. Urvashi Butalia mentionne la seule étude générale ayant jamais été faite : deux tomes publiés par le National Council of Applied Economic Research… datant de 1972 ! Les librairies Oxford ont bien effectué quelques enquêtes privées, mais les chiffres obtenus ne concernent alors que les livres vendus en magasins. “De toute façon”, remarque-t-elle, “beaucoup d’éditeurs ici ne sont pas assez professionnels pour comprendre l’importance de publier de tels chiffres. Certains ne voudraient en outre jamais dire combien ils gagnent ni combien ils paient leurs auteurs !” Par ailleurs, Mary Therese Kurkulang, responsable marketing au GBO de Delhi, souligne la coexsitence de différentes associations d’éditeurs, qui tendent à se former selon la langue maternelle de leurs membres –un phénomène tout à fait défavorable à la création d’une vision et d’un marché unifiés.
Du coup, comme le précise Preeti Gill, éditrice à Zubaan, les seules statistiques disponibles actuellement se fondent sur les ISBN déclarés aux quatre bibliothèques de dépôt officiel, ce qui porte à environ 100 000 le nombre de publications par an. Mais cela n’éclaire guère sur la quantité de maisons d’édition et de librairies existant dans le pays. Un organisme comme la Federation of Indian Publishers détient certes des chiffres, mais ces derniers excluent les ouvrages importés et ceux publiés par des maisons étrangères installées en Inde comme Penguin ou Randomhouse qui, on le verra, jouent pourtant un rôle de poids dans le monde du livre en Inde.
Pour ne rien arranger, l’Etat ne s’est jamais véritablement impliqué sur ce terrain. “Pendant 30 ans après l’indépendance”, explique Urvashi Butalia, “le protectionnisme était de rigueur dans tous les secteurs. Ainsi, chaque maison d’édition se devait d’être détenue par au moins 50% d’Indiens, ce qui a d’ailleurs favorisé le développement d’un autorat local. Cette obligation n’existe plus maintenant et, preuve que l’Etat l’appliquait à l’industrie du livre comme à n’importe quelle autre, il a longtemps dénié la particularité de cette branche d’activité. Ce n’est que depuis trois ou quatre ans que le statut de petits entrepreneurs nous est accordé, ce qui nous permet enfin de demander aux banques des prêts spécifiques”.
Pour couronner le tout, Urvashi Butalia relève la rareté des formations aux métiers du livre en Inde. En ce qui concerne la formation initiale, l’université de Calcutta reste la seule à proposer un cursus, depuis que celui de l’université de Delhi a fermé.
A cela s’ajoutent des sessions de 4 à 6 semaines, organisées par le National Book Trust, les formations à distance ou à l’étranger restant probablement les plus appréciées, comme en témoigne l’expérience de Vikram Jain : il est parti à Londres suivre un MBA puis effectuer un stage, avant de revenir à Delhi fonder BookVistas.com. Enfin, il est encore trop tôt pour préjuger du succès que rencontrera le cours professionnel récemment mis en place par la Foire du Livre de Francfort et le National Institute of Management.
Pour autant, une anecdote d’Urvashi Butalia illustre bien à quel point le secteur du livre indien s’est rapidement professionnalisé : “Il y a vingt ans, quand je voulais présenter un ouvrage à un éditeur étranger, je préférais imprimer le texte sur des feuilles A4 pour éviter de montrer l’exemplaire original, dont la reliure et le papier étaient de trop piètre qualité. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas !” Ainsi, malgré l’impression de balbutiement et de manque d’unité que les remarques initiales de cet article ont pu susciter, tous les professionnels du livre, qu’ils soient indiens ou non, évoquent à l’unisson un pays extrêmement dynamique, compétitif et novateur. Ajay Shukla, directeur de McGraw-Hill Education India, vante la qualité des auteurs et des éditeurs indiens, qui permettent à cette maison américaine de publier en Inde des ouvrages destinés aux marchés chinois, brésilien ou australien. “Nous retravaillons même ici des titres américains qui seront distribués aux Etats-Unis !” s’exclame-t-il.
A n’en pas douter, le fait que l’Inde soit anglophone –en fait, surtout dans l’édition, car seulement 5% de la population maîtrise l’anglais– confère au pays un réel avantage à l’échelle internationale. D’ailleurs, avec environ 30% des publications en anglais, c’est aujourd’hui le troisième pays d’édition dans cette langue, après les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Comme l’avance Gita Wolf, créatrice de Tara, un drôle de renversement de situation semble s’être opéré : autrefois, les Britanniques produisaient des livres à moindre coût pour “inonder” le marché indien. Aujourd’hui, en revanche, ce sont les éditeurs indiens qui, en publiant des ouvrages anglophones, accèdent aux marchés anglo-saxons, grâce à des coûts de production peu élevés et une qualité pourtant équivalente aux standards occidentaux.
Du coup, les éditeurs anglo-saxons qui s’installent en Inde visent désormais le marché international tout autant que celui du sous-continent.
Ils mettent d’ailleurs en place des coopérations tout à fait nouvelles avec leurs homologues indiens. Ainsi, depuis quelques années, certaines grandes marques britanniques ou américaines élaborent des “joint lists” (listes communes).Urvashi Butalia explique ainsi que Zubaan a signé un accord avec Penguin pour publier conjointement quatre titres de fiction par an : “C’est nous qui gérons le processus éditorial, tandis que le marketing et la distribution sont assurés par Penguin. Au final, les ouvrages présentent les deux logos”. Mapin, ainsi que Ratna, ont conclu un accord similaire avec HarperCollins India, de même que Ravi Dayal avec Penguin. Ces initiatives concordent avec le regain d’intérêt du lectorat occidental pour l’Inde, dont les débuts auraient, selon Urvashi Butalia, concordé avec la publication de Midnight’s Children de Salman Rushdie (1981, publié en français chez Plon). Ce phénomène s’est probablement accentué depuis la parution des Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire de Vikas Swarup (Belfond, 2006) et sa célèbre adaptation cinématographique Slumdog Millionaire. Ces succès encouragent en outre les éditeurs étrangers à se pencher sur les littératures indiennes non anglophones. Urvashi Butalia se félicite ainsi d’avoir vu Sangati de Bama directement traduit du tamil en français (L’Aube, 2007). Ceci n’étant qu’un exemple parmi d’autres, sachant que 22 langues différentes sont représentées dans l’édition indienne. Dans le même temps, on assiste en Inde même à une recrudescende de la publication en langues locales, que Preeti Gill décrit comme concommittante au développement de télévisions et journaux régionaux.

Autre spécificité à souligner : l’esprit d’ouverture et d’innovation dont font preuve les professionnels indiens du livre. Vikram Jain met en place une librairie en ligne spécialisée en indologie, Ajay Shukla n’hésite pas à rendre ses titres disponibles en print-on-demand (POD) sur Amazon, Gita Wolf s’intéresse à ce qui se fait dans des pays aussi divers que le Brésil, le Japon ou la Croatie, P.T. Rajasekharan, directeur de Panther, ajoute aux livres médicaux qu’il publie des compléments multimedia destinés à clarifier les explications contenues dans les ouvrages. Quand on sait avec quel soin et quelle minutie ils se lancent dans ces voies nouvelles, l’intérêt qu’ils suscitent hors de leurs frontières n’est finalement guère étonnant.
Cependant, si bien des regards extérieurs sont tournés vers l’Inde, cette dernière a encore fort à faire pour développer son propre lectorat. Mary Therese Kurkulang fait remarquer que les librairies se concentrent dans les quartiers aisés des grandes villes, laissant de larges zones rurales dépourvues d’accès facile aux livres. “Et puis”, ajoute-t-elle, “les gens ici lisent surtout du développement personnel et ce que j’appelle ‘les Bollywood en livre’”. Aux yeux d’Urvashi Butalia, c’est dans la croissance en cours de la classe moyenne que réside le plus gros potentiel de futurs lecteurs. Elle considère ainsi qu’avec un marché encore loin de la saturation, l’Inde deviendra de plus en plus un pays de “faim de lire” comme le disait Robert Escarpit dès 1972.
Les illustrations de cet article sont des toiles du jeune artiste indien Ramakrishna Behera. Vous pouvez retrouver ses oeuvres dans sa galerie en ligne.
Reproduction des images avec l’aimable autorisation de l’artiste
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