De Corto Maltese à Super Cholita
Entretien avec Francisco Leñero,
responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Pateño de La Paz (Bolivie)
MTL : Peut-on parler de bande dessinée sud-américaine ?
FL : Bien sûr ! Jusqu’à récemment, elle était marquée, voire dominée par l’école argentine, qui s’est formée dans les années 1940-50. Il s’agissait surtout d’auteurs italiens, réunis autour d’Hugo Pratt, le père de Corto Maltese. Depuis peu, les styles s’affirment tant localement qu’individuellement. Je me dis d’ailleurs, enfin j’espère, que c’est peut-être en partie dû à l’essor du festival Viñetas con altura, que j’organise chaque année à La Paz. Ce rendez-vous crée une réelle dynamique créatrice dans le milieu. Par exemple, le recueil Gringo muerto, publié aux éditions La Natita, rassemble les travaux d’auteurs du monde entier venus au festival : Alberto Breccia, Jodorowsky, Horacio Altuna…
MTL : Est-ce qu’on lit beaucoup de bandes dessinées en Amérique du Sud ?
FL : En fait, pas tant que ça. Le grand public lit surtout les aventures de Mafalda, la petite Argentine brune créée par Quino, et de Condorito, le condor chauve pince-sans-rire inventé par le Chilien “Pepo“. Ce sont deux personnages très connus et appréciés, mais qui malheureusement ne renouvellent plus le genre, du moins d’un point de vue graphique. En Bolivie plus particulièrement, le lectorat n’est franchement pas large. Pour trouver une librairie spécialisée, il faut aller à La Paz, Cochabamba, Santa Cruz ou Sucre, qui sont les plus grandes villes du pays. Ce n’est pas si mal, vous me direz, mais je trouve quand même que la BD reste traitée comme un genre mineur.
MTL : Et qu’en est-il des maisons d’édition BD en Bolivie ?
FL : Cela va vous paraître incroyable, mais il n’y en a pas ! Les bédéistes doivent s’autopublier. Du coup, une grosse publication ne dépasse pas le millier d’exemplaires ; plus souvent, un titre n’est imprimé qu’à 500 exemplaires. C’est le cas de La Fiesta pagana, un recueil réalisé par un collectif de dessinateurs boliviens autour du thème de la fête et du carnaval. On pourrait croire qu’il a été publié par « La Rosca Comics », mais c’est en fait un nom d’éditions fictives.
MTL : Y a-t-il alors des revues qui donneraient aux bédéistes boliviens un espace d’expression ?
FL : En 2002, Frank Arbelo a mis en place « Crash !! La revue de la BD bolivienne ». A l’époque, il travaillait dans une maison d’édition et du coup, il en profitait pour récupérer le papier non utilisé pour imprimer la revue. Mais ça n’a pas duré. C’est dommage, parce que cela permettait de faire connaître plusieurs auteurs à la fois. Aujourd’hui, on trouve de petits fascicules dédiés à un seul héros. J’ai parlé de Mafalda et de Condorito, mais il y a aussi en Bolivie Super Cholita ; c’est un manga qui met en scène une héroïne sacrément pêchue ! La vedette actuelle de la BD bolivienne, Alvaro Ruilova, publie aussi sous cette forme ses Cuentos de cuculis, littéralement « Histoires à flanquer la trouille », qui ont dernièrement été adaptés au théâtre par des jeunes de La Paz.
Illustration d’Alvaro Ruilova. Le premier album qu’il a publié, aujourd’hui épuisé, met en scène des jeunes jouant au football dans le terrain jouxtant le cimetière de La Paz. On dit que parfois, des tombeaux s’ouvrent et laissent échapper des ossements sur le terrain. Quoi de mieux pour commencer une histoire à flanquer la trouille ?
MTL : Dans le cadre du festival Viñetas con altura, essaies-tu de mettre en avant la BD bolivienne ?
FL : Dans l’ensemble, l’idée est plutôt de promouvoir la BD en général, sans faire un focus sur un pays en particulier. Mais c’est vrai que j’essaie toujours de laisser à un auteur bolivien le soin de réaliser l’affiche du festival. Celle de 2009 a été dessinée par Alejandro Salazar, qui vit à La Paz. Pour la petite histoire, ce dessinateur a été sélectionné pour participer à La Abuela grillo, un film d’animation bolivien réalisé collectivement au Danemark. Comme quoi, la BD bolivienne commence à s’exporter !
Heureux hasard, le jour de notre rencontre avec Francisco Leñero, l’Argentin d’origine italienne (comme Hugo Pratt !) David Mangiarotti passe en ami et habitué au centre Pateño. Installé de longue date à La Paz, il ancre ses « historietas » (nom donné à la BD en Argentine) dans le décor d’ici, avec des gens d’ici. Les aventures de son « Maradona boliviano », publiées sous forme de feuilleton dans un journal, en sont peut-être le meilleur exemple. David Mangiarotti a formé quelques dessinateurs (Juan Gimenez, José Luis Garcia-Lopez…) qui, depuis, se sont fait un nom, notamment en participant au festival Viñetas con altura. Comme l’affirme Francisco Leñero, la relève paraît donc plus qu’assurée.
Pour en savoir plus sur l’histoire de la BD bolivienne, voir l’article en espagnol : http://blogsbolivia.blogspot.com/2009/05/la-historia-del-comic-en-bolivia.html.

















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