Pays - Bolivie

January 18th, 2010 at 23:14 by Magali Tardivel-Lacombe

De Corto Maltese à Super Cholita

Francisco LeñeroEntretien avec Francisco Leñero,

responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Pateño de La Paz (Bolivie)

MTL : Peut-on parler de bande dessinée sud-américaine ?

FL : Bien sûr ! Jusqu’à récemment, elle était marquée, voire dominée par l’école argentine, qui s’est formée dans les années 1940-50. Il s’agissait surtout d’auteurs italiens, réunis autour d’Hugo Pratt, le père de Corto Maltese. Depuis peu, les styles s’affirment tant localement qu’individuellement. Je me dis d’ailleurs, enfin j’espère, que c’est peut-être en partie dû à l’essor du festival Viñetas con altura, que j’organise chaque année à La Paz. Ce rendez-vous crée une réelle dynamique créatrice dans le milieu. Par exemple, le recueil Gringo muerto, publié aux éditions La Natita, rassemble les travaux d’auteurs du monde entier venus au festival : Alberto Breccia, Jodorowsky, Horacio Altuna

MTL : Est-ce qu’on lit beaucoup de bandes dessinées en Amérique du Sud ?

FL : En fait, pas tant que ça. Le grand public lit surtout les aventures de Mafalda, la petite Argentine brune créée par Quino, et de Condorito, le condor chauve pince-sans-rire inventé par le Chilien “Pepo“. Ce sont deux personnages très connus et appréciés, mais qui malheureusement ne renouvellent plus le genre, du moins d’un point de vue graphique. En Bolivie plus particulièrement, le lectorat n’est franchement pas large. Pour trouver une librairie spécialisée, il faut aller à La Paz, Cochabamba, Santa Cruz ou Sucre, qui sont les plus grandes villes du pays. Ce n’est pas si mal, vous me direz, mais je trouve quand même que la BD reste traitée comme un genre mineur.

La Fiesta PaganaMTL : Et qu’en est-il des maisons d’édition BD en Bolivie ?

FL : Cela va vous paraître incroyable, mais il n’y en a pas ! Les bédéistes doivent s’autopublier. Du coup, une grosse publication ne dépasse pas le millier d’exemplaires ; plus souvent, un titre n’est imprimé qu’à 500 exemplaires. C’est le cas de La Fiesta pagana, un recueil réalisé par un collectif de dessinateurs boliviens autour du thème de la fête et du carnaval. On pourrait croire qu’il a été publié par « La Rosca Comics », mais c’est en fait un nom d’éditions fictives.

MTL : Y a-t-il alors des revues qui donneraient aux bédéistes boliviens un espace d’expression ?

FL : En 2002, Frank Arbelo a mis en place « Crash !! La revue de la BD bolivienne ». A l’époque, il travaillait dans une maison d’édition et du coup, il en profitait pour récupérer le papier non utilisé pour imprimer la revue. Mais ça n’a pas duré. C’est dommage, parce que cela permettait de faire connaître plusieurs auteurs à la fois. Aujourd’hui, on trouve de petits fascicules dédiés à un seul héros. J’ai parlé de Mafalda et de Condorito, mais il y a aussi en Bolivie Super Cholita ; c’est un manga qui met en scène une héroïne sacrément pêchue ! La vedette actuelle de la BD bolivienne, Alvaro Ruilova, publie aussi sous cette forme ses Cuentos de cuculis, littéralement « Histoires à flanquer la trouille », qui ont dernièrement été adaptés au théâtre par des jeunes de La Paz.

Dessin d'Alvaro Ruilova

Illustration d’Alvaro Ruilova. Le premier album qu’il a publié, aujourd’hui épuisé, met en scène des jeunes jouant au football dans le terrain jouxtant le cimetière de La Paz. On dit que parfois, des tombeaux s’ouvrent et laissent échapper des ossements sur le terrain. Quoi de mieux pour commencer une histoire à flanquer la trouille ?

MTL : Dans le cadre du festival Viñetas con altura, essaies-tu de mettre en avant la BD bolivienne ?

FL : Dans l’ensemble, l’idée est plutôt de promouvoir la BD en général, sans faire un focus sur un pays en particulier. Mais c’est vrai que j’essaie toujours de laisser à un auteur bolivien le soin de réaliser l’affiche du festival. Celle de 2009 a été dessinée par Alejandro Salazar, qui vit à La Paz. Pour la petite histoire, ce dessinateur a été sélectionné pour participer à La Abuela grillo, un film d’animation bolivien réalisé collectivement au Danemark. Comme quoi, la BD bolivienne commence à s’exporter !

Avec David MangerottiHeureux hasard, le jour de notre rencontre avec Francisco Leñero, l’Argentin d’origine italienne (comme Hugo Pratt !) David Mangiarotti passe en ami et habitué au centre Pateño. Installé de longue date à La Paz, il ancre ses « historietas » (nom donné à la BD en Argentine) dans le décor d’ici, avec des gens d’ici. Les aventures de son « Maradona boliviano », publiées sous forme de feuilleton dans un journal, en sont peut-être le meilleur exemple. David Mangiarotti a formé quelques dessinateurs (Juan Gimenez, José Luis Garcia-Lopez…) qui, depuis, se sont fait un nom, notamment en participant au festival Viñetas con altura. Comme l’affirme Francisco Leñero, la relève paraît donc plus qu’assurée.

Pour en savoir plus sur l’histoire de la BD bolivienne, voir l’article en espagnol : http://blogsbolivia.blogspot.com/2009/05/la-historia-del-comic-en-bolivia.html.

Post to Twitter Tweet This Post

January 11th, 2010 at 00:44 by Magali Tardivel-Lacombe

Viñetas con altura

Rencontre avec Francisco Leñero,
 
responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Patiño, La Paz (Bolivie)
Facade de la fondation Simon PateñoQue diable font donc ensemble un Obélix goguenard, un Tintin stupéfait, un Superman roulant des mécaniques et un Tetsuo hurlant ? Vous donnez votre langue au chat ? D’accord, mais à celui de Geluck, alors. Car derrière les murs illustrés de la Fondation Simon I. Patiño de La Paz, il est d’abord et avant tout question de bandes dessinées. Mais puisque cette section de la fondation s’appelle “Art et Culture”, l’animation et l’illustration trouvent également une place de choix ici. Simon I. Patiño, vous me direz, n’est pas un nom connu de la bande dessinée, même bolivienne. Et pour cause : c’était un millionnaire qui, dans les années 1930, a dédié sa fortune au soutien des jeunes professionnels de haut niveau en leur allouant des bourses qui leur permettraient de se former à l’étranger, à la seule condition de revenir ensuite en Bolivie.
Pour Francisco Leñero, qui travaille ici depuis février 2009, les choses ne se sont pas tout à fait passées dans cet ordre-là. De mère chilienne et de père bolivien, Francisco Leñero-2il a fui avec eux les dictatures qui frappaient ces deux pays dans les années 1970. Atterrissage en banlieue parisienne, où il a passé son enfance, jusqu’à l’âge de 11 ans. Un bon moyen, j’imagine, de tomber dans la marmite de la BD ! Toujours est-il qu’il a plus tard travaillé d’arrache-pied pour mettre en place l’une des deux librairies spécialisées de La Paz, toujours en activité aujourd’hui. Pour la petite histoire, Francisco raconte que, lorsqu’il stockait ses livres dans le cabinet de psychanalyse de son père, la secrétaire les lisait et y prenait goût petit à petit. Quand le cabinet a fermé, Francisco a proposé à la secrétaire de se reconvertir en libraire BD – avec succès, car elle y est toujours et semble s’y plaire !
Une aubaine pour Francisco, car cet homme qui pense plus vite que son ombre a vite été débordé par l’organisation du festival Viñetas con altura (Vignettes en altitude), qu’il a monté avec les Français Marina Corro et Raphaël Barban. Dès la première édition, en 2002, l’Argentin José Muñoz s’est déplacé, ainsi que Winshluss (Prix Angoulême 2009 pour son Pinocchio), l’Uruguayen Diego Jourdan, et bien d’autres… Christin a déjà fait ce voyage un peu plus à l’ouest pour honorer le festival de sa présence. “Nous ne pouvions pas faire un festival commercial, non seulement parce que ça ne nous intéressait pas, mais en plus parce que nous n’avions pas l’argent pour. Du coup, l’entrée a d’emblée été gratuite, et nous avons mis en place des expositions, avec l’idée de présenter la bande dessinée comme un art à part entière”.
Seulement, pas besoin d’être un Picsou pour reconnaître que l’argent est le nerf de la guerre. Par chance, dès la première édition, l’ambassade de France a soutenu l’initiative, à hauteur de 5000 €. Les changements de personnel et, surtout, de priorités politiques du gouvernement français, ont cependant entraîné une suppression de cette subvention depuis trois ans. Si les financements d’autres ambassades et ceux de la municipalité ne suffisent pas, Francisco et ses compères mettent la main à la poche. Ce n’est pas eux qui seraient freinés de tomber sur un os ! (fût-ce un Cubitus !)
Superman
L’essor de ce festival, qui accueille chaque année 10 à 12 auteurs étrangers, a généré une dynamique positive dans tout le continent sud-américain, où les festivals de bande dessinée, au demeurant commerciaux, battaient de l’aile. Ainsi, Buenos Aires a monté son festival Viñetas Sueltas, Calicomix s’est développé en Colombie, et le Chili a inauguré en 2009 la première édition du festival Viñetas del fin del mundo. Autre signe de succès : le musée ethnographique et folklorique de La Paz a proposé à l’équipe d’accueillir le festival de 2010, ce qui permettrait pour la première fois de regrouper tous les espaces d’exposition au même endroit. Comme quoi, avec de bonnes idées et de la volonté, on arrive à tout. M’enfin ! 
 
Dans le prochain article, nous parlerons encore BD avec Francisco, qui fera un zoom sur la BD latino-américaine, et en particulier bolivienne… A bientôt !

Post to Twitter Tweet This Post

December 31st, 2009 at 04:01 by Magali Tardivel-Lacombe

Parlons de littérature bolivienne (2/2)

Suite de la rencontre avec Mauricio Souza,

éditeur à Plural Editores, La Paz (Bolivie)

Du côté du roman contemporain, Mauricio Souza distingue deux tendances. La première reflète les problématiques, les modes de vie et les ambiances du pays. Par exemple, dans Periférica Boulevard, Adolfo Cárdenas met en scène la ville de La Paz, avec ses quartiers qui dévalent les pentes des montagnes, les sommets enneigés qui la dominent au loin, sa place centrale envahie de pigeons, et puis bien sûr La Pazles personnages contrastés qui y évoluent, businessmen, femmes à chapeaux melons et longues tresses, cireurs de chaussures cagoulés. La capitale devient alors un personnage à part entière, avec le langage qui lui est propre. “Je crois que, comme pour les chefs-d’oeuvre de Joyce et Döblin, il faudra attendre des années avant que des traductions de Periférica Boulevard existent”.

La deuxième tendance du roman bolivien est constituée d’ouvrages plus légers, au style moins travaillé. “Souvent, ces livres correspondent à l’idée qu’on se fait à l’étranger de la littérature latino-américaine et donc se vendent mieux hors de nos frontières”. Ainsi, Edmundo Paz Soldán a déjà été traduit en une douzaine de langues.

Bien entendu, ces deux tendances ne résument pas toute la création littéraire bolivienne actuelle. Il y a aussi des OLNI (Objets Littéraires Non Identifiés), à l’instar des trilogies d’Alison Spedding, une anthropologue britannique qui se fait ici appeler Alicia Spinoza. Auteur d’une première trilogie de fantasy, elle vient d’en publier une autre, de science-fiction cette fois, écrite dans un mélange d’espagnol et d’aymara, le dialecte traditionnel de la région de La Paz. “C’est une écriture étrange, assez difficile à lire, mais le résultat est plutôt expressif”.

Fait suffisamment rare en Amérique latine pour être souligné, Plural a mis en place une collection de livres pour enfants. “C’est un bon marché, mais il est déjà saturé par les traductions et les livres espagnols. En plus, les coûts de fabrication sont élevés. Cet état de faits explique pourquoi si peu d’auteurs latino-américains écrivent pour la jeunesse”. S’adaptant à cette situation, Plural a travaillé avec le groupe Chuymampi / Ser de corazón, qui anime des ateliers poésie et peinture pour les enfants. La collection, surnommée Pata-Pata en clin d’oeil à un jeu de mains, se présente sous la forme de petits livres carrés, dans lesquels les extraits de poèmes boliviens choisis par le groupe sont illustrés par les dessins des participants aux ateliers.

Titres de Plural EditoresA droite, un exemple de livre de poésie pour enfants.

Vous l’aurez compris, Plural Editores ne porte pas son nom par hasard. Bien entendu, son exigence de diversité et de qualité ne va pas sans inconvénients : “La plupart du temps, il faut compter six ou sept ans pour écouler un titre. Et encore, les acheteurs les plus importants restent souvent les bibliothèques nord-américaines”. Pour pallier le problème de la distribution et du stockage, Plural travaille désormais à la demande, en Digital Press. Mauricio Souza se montre très ouvert aux nouvelles formes d’édition. D’abord, il a mis en circulation 500 titres en format PDF sur Google Books, convaincu que la suppression des frais de port augmentera le nombre de lecteurs. En outre, il parie sérieusement sur le développement du Kindle : “J’imagine assez bien que l’Etat pourrait promouvoir cet outil, en équiper les écoles. Dans ce cas, ce serait primordial que nos titres soient présents”.

La librairie de Plural EditoresEn fait, pour lui, tous les moyens sont bons pour que les ouvrages qu’il publie soient lus. Même le piratage trouve grâce à ses yeux. “S’il n’y avait pas de contrefaçons, seule une élite restreinte aurait accès aux oeuvres. A vrai dire, je me réjouis quand je trouve chez un bouquiniste une copie pirate d’un livre de Plural. C’est moins cher pour le lecteur”. Cette prise de position originale ne l’empêche pas d’évoquer avec fierté les deux librairies liées à Plural, dont l’une est installée dans la même maison cossue que les éditions. On y trouve les publications de Plural, les six revues publiées par l’équipe, dont Nueva Cronica, revue de “Cultura y Politica” à laquelle Mauricio Souza prête sa plume, mais aussi des ouvrages choisis chez d’autres éditeurs.

Guère surprenant, donc, que cette personnalité aussi complète emprunte à Borges sa réponse à la question concernant le livre à emporter sur une île déserte. “L’idéal serait l’Encyclopaedia Britannica. Mais je n’irais pas jusqu’à exiger, comme Borges, l’édition de 1911 !” Et si c’était un livre bolivien ? “Dans ce cas, je choisirais Obra poetica d’Oscar Cerruto, un auteur du XXe siècle, plublié chez Plural bien sûr !”

Scène de rue à La Paz

Post to Twitter Tweet This Post

December 23rd, 2009 at 00:41 by Magali Tardivel-Lacombe

Parlons de littérature bolivienne (1/2)

Diableta dans la cheminéeRencontre avec Mauricio Souza,

éditeur à Plural Editores, La Paz (Bolivie)

Quartier chic de La Paz, un parfum d’Europe. Il y a même un supermarché avec parking souterrain, nous n’avions pas vu cela depuis Salta. Le bureau de Mauricio Souza, murs blancs et parquet clair, pourrait tout aussi bien être situé dans le 5e arrondissement de Paris. Si ce n’est que, dans la cheminée, une diablada colorée échappée de son carnaval monte la garde…

“J’ai enseigné la littérature pendant vingt ans aux Etats-Unis, mais c’était devenu trop routinier. J’ai préféré rentrer dans mon pays natal parce qu’ici, en matière d’édition, tout reste à faire”. Il est vrai que les éditeurs boliviens, comme leurs homologues sud-américains, doivent jouer des coudes, tant pour prendre ou garder leur indépendance face aux voraces groupes espagnols (notamment Planeta et Santillana), que pour promouvoir une littérature locale de qualité. José Antonio Quiroga, le fondateur de Plural Editores, a petit à petit prouvé que ce double pari pouvait être gagné. Depuis vingt-deux ans que la maison existe, elle peut désormais se targuer d’être le label indépendant le plus important de Bolivie, avec 80 publications par an presque exclusivement nationales. Les sciences humaines et sociales, la psychologie et l’histoire, étant le plus souvent traduites, font, comme en Argentine, exception à la règle ; ainsi, c’est Plural Editores qui a publié la première version espagnole du Champ politique de Pierre Bourdieu. La coopération avec des organismes tels que l’Institut français d’études andines (IFEA), facilite le financement et le travail de traduction. C’est ce qui a permis à l’ouvrage collectif dirigé par Roger Chartier, Pratiques de la lecture, d’être publié en Bolivie (Plural, 2002).

Mauricio SouzaMais l’essentiel des quatorze collections de Plural est consacré à la littérature bolivienne. Avant de rencontrer Mauricio Souza, j’étais tout juste capable de citer le titre El Loco d’Arturo Borda, écrivain mais surtout peintre, dont nous avions découvert les toiles la veille au musée des Beaux-Arts de La Paz. Et vous ? Vous allez voir, un résumé d’une heure de discussion avec ce passionné devrait vous donner un bon aperçu de la richesse de la prose et de la poésie boliviennes.

“Avec une centaine de titres, on peut dire que toute la poésie bolivienne est publiée par Plural Editores. Bien sûr, cela reste un genre qui compte peu de lecteurs. Imaginez seulement qu’aux Etats-Unis, 5000 exemplaires représentent un bon tirage de poésie ! Malgré tout, nous tenons à publier les jeunes poètes d’ici, qui s’expriment avec beaucoup de personnalité. Il n’y a plus de mouvements institués comme avant. Je dirais que le dernier en date marchait dans les pas de Jaime Saenz, qui est aussi romancier. Tous les auteurs s’inspiraient de lui ! Cette influence explique d’ailleurs pourquoi il a été surnommé ‘le mangeur d’âmes’… Mais depuis la fin des années 1990, la nouvelle génération a pris ses distances”.

Oeuvres complètes de Yolanda BedregalTous les ans, Plural édite le lauréat du Prix Yolanda Bedregal, prix national organisé par le ministère de la Culture. La poétesse qui a donné son nom à ce prix est mise à l’honneur par Plural dans une superbe édition complète en cinq tomes. “Même si c’est compliqué et coûteux à produire, nous avons mis en place une nouvelle collection d’oeuvres complètes d’auteurs boliviens. Il faut compter en moyenne quatre ans de travail pour chaque auteur, mais ça en vaut la peine ! Par exemple, pour l’essayiste Sergio Almaraz Paz, nous avons réussi à rassembler sur un CD les enregistrements de ses conférences. L’ensemble livre+CD commence à bien se vendre à l’étranger”.

A suivre… Romans boliviens… Littérature jeunesse en Amérique du Sud… Nouvelles technologies… Et bien sûr, le livre pour l’île déserte, vu par Mauricio Souza !

Post to Twitter Tweet This Post

December 17th, 2009 at 17:53 by Magali Tardivel-Lacombe

Oceano sur les cimes

Rencontre avec Eloy Quispe Reynolds,
libraire à Potosi (Bolivie)
Devanture de la Libreria Oceano
Chaque rue de Potosi a sa spécialité : il y a la rue des avocats, celle des agences de voyage. Dans les boutiques de la rue des bijoutiers, je m’amuse de remarquer des chevalières en argent ornées d’un livre ouvert et d’une plume ; un vendeur m’explique que c’est un cadeau à la mode pour les étudiants et bacheliers fraîchement diplômés !
L’année universitaire se termine, mais l’activité de la rue des librairies ne baisse pas pour autant. Ce n’est qu’au bout de notre troisième visite, un lundi à 21h30, qu’Eloy Quispe Reynolds trouve un peu de temps pour répondre à nos questions : c’est dire s’il ne chôme pas. Parents d’élèves, écoliers et autres clients se succèdent sans interruption dans la boutique. Il est vrai que la Libreria Oceano (joli nom, dans une ville à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer dans un pays enclavé !) occupe une position centrale à Potosi, devant le grand marché couvert, qui draine beaucoup de monde. Bien sûr, les six ou sept autres librairies installées dans la même rue Bolivar instaurent une concurrence certaine. Mais depuis quatre ans qu’il a ouvert la sienne, où son épouse lui prête main forte, Eloy Quispe Reynolds trouve qu’il s’en sort bien, malgré les 250 dollars mensuels (environ 175 €, 1750 bolivianos) qu’il doit verser pour la location de la boutique. Même les horaires contraignants (8h-12h, 13h-22h) ne lui font pas regretter son ancienne activité d’instituteur, qu’il a exercée pendant vingt ans.
Eloy Quispe Reynolds et sa famille
Comme dans la plupart des librairies boliviennes, on trouve à la Libreria Oceano aussi bien des livres de classe et de la littérature que du matériel scolaire. A 1 boliviano pièce (0,10 €), les “laminas educatives” font figure de vedettes : ces feuilles A4 en couleurs traitent de tous les sujets possibles et imaginables. Au recto, les portraits des grands compositeurs, au verso leur biographie. Ou encore, les religions, l’histoire de la Bolivie, les insectes, le cycle de l’eau… Il y a fort à parier qu’avec la démocratisation d’Internet, ces supports pédagogiques qui m’évoquent les petits fascicules à autocollants Panini Découvertes de mon enfance, deviendront bientôt obsolètes.
Vente de laminas educativesD’ailleurs, Internet représente déjà une concurrence pour le libraire : “Quand un client cherche un livre que je n’ai pas en rayon, il ne va pas prendre le temps de le commander ici : il ira l’acheter en ligne”. Une à deux fois par an, il se rend à La Paz (dix heures de bus) pour renouveler son stock auprès des éditeurs. Sinon, il reçoit également la visite de représentants. Néanmoins, son offre reste limitée et recoupe peu ou prou celle des bouquinistes de la Plaza San Bernardo, à quelques rues de là. On sent qu’il y aurait à Potosi un fort potentiel de développement autour du livre.
Vitrine de la Libreria Oceano
Ceci dit, les choses sont peut-être déjà en train d’évoluer, car la première édition de la Feria nacional del libro a eu lieu du 4 au 8 novembre dernier, sous l’impulsion du ministère de la Culture, ainsi que du département de Potosi et à laquelle ont participé quelques maisons d’édition de La Paz, Cochabamba et Potosi, des associations d’instituteurs et d’écrivains, et divers autres organismes (fondations, Comité de littérature jeunesse COLIJPO, ambassade des Etats-Unis…). Reste à espérer que le slogan de ce salon, “La lectura es cultura”, fera des émules et encouragera la constitution et la consolidation d’un réseau de librairies de qualité à Potosi.
Marché central de Potosi
Marché central de Potosi, en face de la Libreria Oceano

Post to Twitter Tweet This Post

December 11th, 2009 at 05:20 by Magali Tardivel-Lacombe

Une mine d’histoire(s)

Rencontre avec Adrian Aviz, bouquiniste à Potosi (Bolivie)

Les bouquinistes de la Plaza San Bernardo_PotosiPotosi, 8 heures du matin. Déjà, l’animation gagne la Plaza San Bernardo, avec les vendeurs de musique, films et séries télévisées piratés, les “mamitas” qui proposent des salteñas brûlantes (chaussons de viande en sauce délicieux, on s’en lèche les doigts !), les presseurs d’oranges. Aujourd’hui, il y a même une exposition photo sur les paysages et les coutumes de Bolivie, qui attire les curieux du quartier.

Pour Adrian Aviz, c’est l’heure de recouvrir de livres les tables et les parois de son stand de bouquiniste. Il vend aussi bien des romans grand public comme Harry Potter ou la saga vampiresque de Stefanie Meyer, des livres de développement personnel (la série La Vaca semble faire fureur), que du Jules Verne ou du Albert Camus. Avec la proximité de l’université, le bouquiniste propose bien entendu de nombreux ouvrages scolaires et universitaires, mais précise aux clients qu’il s’agit d’éditions péruviennes, imprimées à Lima.
 
La Vaca
Les livres traitant de Potosi semblent être ici les seuls à représenter l’édition bolivienne. Et encore, il s’agit de maisons locales, de nature associatives ou gouvernementales plus que professionnelles. Ainsi, on trouve Tradiciones y legendes de Potosi, de Delio Alcaraz M., dans sa première et unique édition de 1998, publiée par les éditions du ministère de l’Education et de la Culture à Cochabamba. “Ce genre de livres intéresse autant les touristes que les gens d’ici”, raconte Adrian Aviz. Il faut dire que l’histoire de la ville remonte au XVIe siècle, un record pour ce continent considéré comme jeune.
Casa de la Moneda et Cerro Rico de PotosiOn raconte qu’à cette époque, l’Indien quechua Diego Huallpa, parti à la recherche d’un lama égaré dans la montagne, fut surpris par un orage et contraint de passer la nuit dans une grotte. C’est à la lueur des éclairs qu’il aurait découvert les veines d’argent dans la roche.
Une légende que les Potosiens racontent avec une pointe d’ironie, car ils n’ont guère l’impression d’avoir bénéficié de cette richesse naturelle, dont s’est aussitôt emparée la Couronne d’Espagne afin de fournir en monnaie l’immense empire qu’elle possédait alors. Aujourd’hui, les mines du “Cerro rico” (montagne riche) sont toujours exploitées, mais on n’y extrait plus que de l’argent mêlé à de l’étain ou d’autres minéraux. Les conditions de travail y sont très éprouvantes, avec l’effort physique, l’humidité, les gaz toxiques, les différences de températures au sein de ce volcan endormi. Mais c’est la source principale de travail ici, et nombre de chômeurs vont y tenter leur chance, malgré les risques encourus.
Adrian AvizSachant cela, je comprends pourquoi Adrian Aviz me répète avec insistance que son métier est bon, reconnaissant sans fausse pudeur qu’il s’agit pour lui d’un gagne-pain rentable. En effet, avec un prix moyen de 15-20 bolivianos (environ 2 €) par livre de poche, le coût de location du stand, à 60 bolivianos (environ 6 €) par mois se trouve rapidement amorti. Et, s’il ne lit presque pas, cela ne l’empêche pas d’être compétent et sollicité six jours sur sept par les étudiants. Ironie du sort, car cette université qui lui envoie le gros de sa clientèle, il n’a jamais pu y étudier…

Post to Twitter Tweet This Post

  Top