Rencontre avec Cindy Watson et Lauretta Ridgers
à la librairie-galerie Readback de Darwin, Australie
Quand nous atteignons Darwin, le “top end” du Territoire du Nord australien, nous avons parcouru plus de 7000 kilomètres de routes depuis Sydney. Il semble loin, l’opéra au bord de l’eau, et loin les Blue Mountains qui veillent sur Blackheath ! Depuis, nous avons randonné dans divers parcs naturels, découvert le vert désert après la pluie (avec son noir revers : l’éclosion de milliers de mouches), marché avec émotion autour d’Ayers Rock ruisselant d’eau…
Au gré de nos lentes déambulations dans Darwin (il fait vraiment trop chaud pour courir), nous découvrons la bouquinerie et galerie d’art Readback, située dans l’unique rue piétonne de la ville. Cindy Watson est en train de ranger des toiles, mais nous raconte volontiers l’histoire du lieu, un ancien cinéma que Lauretta Ridgers a aménagé en bouquinerie en 1998. C’est la seule librairie d’occasion de la ville, qui draine une clientèle locale et internationale.
“Les gens cherchent parfois des raretés épuisées chez l’éditeur et, souvent, des livres sur l’histoire de la région, longtemps restée terre d’explorateurs”. En effet, la ville de Darwin ne s’est véritablement développée qu’après la Seconde Guerre mondiale. Réduite en monceaux de gravats par les bombardements japonais, elle s’est reconstruite autour des infrastructures militaires, notamment le réseau routier, pour devenir la ville la plus importante de la région. Ainsi, toute l’histoire antérieure du Northern Territory est marquée par les expéditions de scientifiques comme le géologue et photographe Herbert Basedow, ou les aventures, peut-être un peu romancées, de chasseurs de crocodiles comme Tom Cole.
“La moitié de notre clientèle est donc composée d’étrangers de passage, qui cherchent à en savoir plus sur ces aventures. Beaucoup laissent aussi les livres qu’ils ont finis et qu’ils ne veulent pas rapporter dans leur valise. Le prix de rachat dépend autant de l’état de l’ouvrage que de l’intérêt qu’il représente pour la librairie. Ensuite, un double prix est affiché, par exemple 10$ / 4$. Vous payez le prix numéro 1 quand vous achetez un livre, et nous vous remboursons le prix numéro 2 si vous nous rapportez l’ouvrage”.
Classés par thèmes, les rayonnages sont bien fournis et présentent une honorable section en langues étrangères, essentiellement français, allemand et danois.
Le résultat ressemble un peu à une mosaïque mal ajustée, mais n’exagérons rien : cela a le mérite d’exister, dans une région où les échanges de livres proposés par les hôtels “backpackers” s’avèrent assez pauvres. De même, la bibliothèque municipale d’Alice Springs, au centre de l’Australie, a certes eu la bonne idée d’installer dans son hall d’entrée un présentoir de livres usagés destinés à l’échange, mais les romans de gare et/ou à l’eau de rose que l’on peut y trouver n’offrent pas la même richesse que les rayonnages débordants de Readback à Darwin.
Fait suffisamment rare pour être mentionné, les deux libraires n’utilisent pas de système informatique. Il faut dire que les coupures d’électricité sont fréquentes ici : “La dernière a duré 18 heures, il y avait une drôle d’ambiance dans les rues… Les climatisations étaient en panne, les machines à café aussi ! Personne ne pouvait travailler, puisque les ordinateurs ne s’allumaient pas. Que font les gens dans une telle situation ? Ils se promènent, ils bavardent… et ils lisent !”

Assez vite après la création de la librairie, Lauretta Ridgers et Cindy Watson se sont rendues compte que la seule vente de livres ne leur permettrait pas de subsister à Darwin, étant donné que la location de la boutique leur coûte la somme folle de 2000 $AU par semaine. Elles ont alors eu l’idée de monter une galerie d’art aborigène dans les mêmes locaux que la librairie. Pour elles, il s’agit certes d’une nouvelle activité plus lucrative –car l’art aborigène a la cote, notamment auprès des touristes–, mais aussi d’un moyen de promouvoir des artistes qui, auparavant, peignaient et sculptaient loin de tout, dans leur village, souvent situé dans les territoires aborigènes auxquels les Blancs ne peuvent accéder qu’après avoir obtenu un permis spécial. En offrant aux peintres un espace de travail et tout le matériel dont ils ont besoin, Lauretta et Cindy donnent aux visiteurs la chance de les voir composer leurs oeuvres sur place, soit à l’étage de la galerie, soit dehors, à même le trottoir.
Le jour de notre visite, Lanita Numina, née dans le désert de Stirling Station, est en train de commencer une nouvelle toile, qui lui a été commandée : des dizaines de pieds blancs apparaissent doucement sur le fond encore noir. “Ce sont des femmes qui vont cueillir des fleurs du désert”, explique l’artiste, aînée de six soeurs peintres, qui travaillent toutes pour Readback. Selon Lauretta Ridgers, seule cette manière de travailler permet de connaître et de comprendre l’art aborigène, bien mieux que dans les livres sur le sujet, “tous écrits par des Blancs”.
Depuis 5 semaines que nous voyageons en Australie, c’est la première fois que nous voyons des Aborigènes et des Blancs travailler ensemble. Toutefois, cette belle image est encore un peu ternie par les difficultés de communication entre les artistes et les galeristes : l’anglais reste la langue utilisée, alors que les Aborigènes la maîtrisent encore mal. Vous verrez dans un prochain article qu’en matière d’édition, le travail avec les populations aborigènes n’en est lui aussi qu’à ses débuts…
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