Que toujours les lecteurs s’informent et soient formés !

April 7th, 2011 at 09:23 by Magali Tardivel-Lacombe

(Si mes comptes sont bons, ce titre est un alexandrin)

Entretien avec Manar Badr, responsable des services de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie ou Bibalex (Egypte)

Manar BadrSi Manar Badr était en partance pour une île déserte, avec un unique livre en poche, elle choisirait Hypatia d’Arnulf Zitelmann, un roman allemand pour la jeunesse (traduction française chez L’Ecole des loisirs, 1990), qui raconte le courage d’Hypatie, une extraordinaire Alexandrine : païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, elle finit par être assassinée. “Cette histoire m’a beaucoup impressionnée”, confie Manar. “J’y puiserais probablement une grande force de volonté pour m’en sortir, sur mon île déserte !”

Elle avoue cependant que, depuis qu’elle travaille à la Bibalex, elle trouve de moins en moins le temps de lire. Paradoxe ? Pas vraiment. C’est juste que ses responsabilités ne lui en laissent plus le loisir. Chaque semaine, elle propose une lecture théâtrale en arabe, en français ou en anglais. La veille de notre visite, Le Malentendu d’Albert Camus avait été lu en version originale par des participants volontaires. Tous les mois, la poésie arabe est en outre à l’honneur.

Manar participe également au projet de lecture américain The Big Read, organisé par le National Endowment for the Arts (NEA). Il s’agit de choisir une œuvre américaine, Banc-livre devant la Bibalexpuis de mettre en place des activités autour de l’ouvrage pendant toute une année. En 2009, pas moins de trois livres ont été choisis, et traduits en arabe grâce au financement du NEA : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee (1961), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et Les Raisins de la colère de John Steinbeck (1939). Pour l’année 2010, ce sont Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1884) qui sont à l’honneur, avec une réimpression de la vieille édition en arabe financée par l’ONG Arts Midwest. Dans le cadre de ce programme, les livres sont distribués gratuitement aux lecteurs qui en font la demande, et différents concours sont organisés autour de l’œuvre : écriture d’un essai, présentation d’une peinture, d’une photo ou encore d’un dessin de carte géographique.

Et ce n’est pas tout. Manar est aussi et surtout chargée de la gestion des services de la bibliothèque principale. Une banque d’accueil assure à chaque niveau l’orientation des visiteurs, mais les usagers éprouvent souvent des difficultés à se repérer tous seuls, non seulement parce que la Bibalex est immense, mais aussi parce qu’ils n’ont l’habitude ni des bibliothèques, ni du système de classement Dewey. “C’est pourquoi nous organisons tous les jours trois séances gratuites de formation”, explique Manar. “Cela permet aux gens un peu perdus de comprendre comment s’orienter et comment se servir des catalogues en ligne, accessibles depuis les 360 ordinateurs allumés dans la salle de lecture principale”. L’équipe de la Bibalex organise par ailleurs des présentations dans des universités, des hôpitaux, des centres culturels, afin d’encourager les Egyptiens à venir à la bibliothèque.

Etudiantes alexandrines

Les étudiants peuvent également apprendre à rédiger des notes bibliographiques. “C’est un thème nouveau pour le monde arabe”, souligne Manar. “Ainsi, nous avons publié le premier ouvrage de référence indiquant les règles de citations bibliographiques. Auparavant, chaque étudiant indiquait ses références à sa manière, un peu au hasard”. Soit dit en passant, si le dépôt légal est traditionnellement effectué à la bibliothèque Aïn Shams du Caire, la Bibalex est la deuxième bibliothèque dépositaire du pays pour les mémoires et thèses, qui deviennent alors consultables par le public. Manual of StyleDans ce contexte, le rôle formateur de la bibliothèque d’Alexandrie paraît d’autant plus important.

La formation et l’information sont par ailleurs indispensables à la section pour aveugles et malvoyants, qui porte le nom de Taha Hussein, un écrivain égyptien atteint de cécité. Des cassettes audio, ainsi que 400 ouvrages en braille, y sont disponibles. Ce département est même doté de deux imprimantes braille, qui pallient le manque de livres en arabe directement édités en braille. Une de ces machines reproduit même des images qui, en relief, deviennent “visibles” pour des aveugles. Ces derniers peuvent aussi bénéficier de cours d’informatique gratuits, ainsi que de services de lecture à voix haute, assurés par des bénévoles. Par ailleurs, quinze ordinateurs adaptés aux différents handicaps visuels sont mis à leur disposition. Certains sont équipés de Daisy, un programme complexe qui lit les livres à voix haute, et va même jusqu’à effectuer des recherches et établir des marque-pages à la demande du lecteur. D’autres offrent de nombreuses possibilités de réglages des couleurs, de la luminosité, de la taille du texte. Tout un équipement dont le fonctionnement doit être expliqué aux nouveaux usagers.

“Les professionnels du livre eux-mêmes ont besoin d’être formés, c’est dire !” remarque Manar. “A l’université, il existe bien des cursus spécialisés, qui vont jusqu’au doctorat, mais aucune mise à jour technique n’est assurée depuis longtemps”. Etudiantes à la BibalexLes futurs bibliothécaires, par exemple, ne s’appuient que sur des documents imprimés, qui présentent vite des limites, notamment pour l’apprentissage de l’utilisation de bases de données et l’appréhension du service du public. “Comme cela finissait par nous poser des problèmes au niveau même du recrutement, nous avons fini par mettre en place des formations internes d’un mois ou deux, pour inculquer aux nouveaux arrivants les bases du métier”. Ainsi, contrairement à la France, l’Egypte ignore le système des concours, quelle que soit la discipline. Parmi les nombreuses candidatures spontanées envoyées à la Bibalex, retiennent donc l’attention celles qui présentent un certificat d’informatique, un certificat d’anglais type TOEFL (qui s’avère souvent un obstacle, souligne Manar) et un niveau d’études de quatre années après l’équivalent du baccalauréat.

Au final, dans le département où nous nous trouvons, au deuxième niveau souterrain de la Bibalex, peu de gens ont suivi des études de bibliothéconomie. Quant à Manar, elle a d’abord étudié la sociologie et le journalisme, avant d’avoir la chance, entre autres grâce à son remarquable niveau de français, de suivre une année de Master de bibliothécaire à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB), cette école tellement convoitée à travers tout l’Hexagone par les bibliothécaires dans l’âme. Alexandrie et Villeurbanne ont en effet conclu puis renouvelé un accord, d’autant plus important que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment offert une quantité considérable de son fonds à la Bibalex.

Mais je n’en dis pas plus au sujet de cette donation, car ce sera le sujet du prochain article…

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