April 2011

April 25th, 2011 at 18:40 by Magali Tardivel-Lacombe

Retour et retrouvailles

Un an, un mois et dix-huit jours : c’est la durée exacte de ce tour du monde. Partis le 12 octobre 2009 de Marseille, Jérémie et moi retrouvons la Cité Phocéenne le 30 novembre 2010.

Mes reportages autour du livre m’auront fait voyager encore plus longtemps, puisque j’en termine tout juste l’écriture ! Dans la continuité, un autre travail d’écriture s’amorce : un ouvrage sur ceux qui, de par le vaste monde, font des livres et des lecteurs.

C’est un projet en quête d’éditeur : avis aux amateurs !

Rentrer, c’est pouvoir enfin partager. Avec les proches, mais pas seulement. Après avoir tant découvert, tant appris, j’aspire à inspirer l’envie de partir, de lire, d’écrire. Entre conférences et ateliers d’écriture, le voyage se poursuit donc, dans la transmission et le partage.

Conférence fév.2011_AlcazarIl y a eu la bibliothèque de l’Alcazar (Marseille) et son généreux public de 80 personnes. Merci à Sarah Tremel et Mireille Barbieri de m’avoir réservé ce bel amphithéâtre et cet accueil inoubliable.

Il y a eu le lycée Lacordaire (Marseille) et ses captivantes classes littéraires. Merci à Catherine Tardivel-Lacombe et à Corine Robet d’avoir branché le tableau blanc interactif sur mon diaporama, et les élèves sur le thème du voyage et du livre. La rencontre leur a inspiré de très jolis haïkus, à découvrir en cliquant ici.

Il y a eu le lycée Albert de Mun (Nogent-sur-Marne) et ses élèves enthousiastes. Merci à Anne-Marie Lebon-Crépin d’avoir su relier mon intervention au sacro-saint programme scolaire officiel.

Il y a eu le lycée Ampère (Marseille) et ses élèves à la tchatche formidable. Merci à Elise Gantaume, qui leur a permis de suivre de près ce lointain périple.

La jeune auteure Elise Blot, à Marseille, a émaillé de photos et d’anecdotes piochées et picorées ici et là, sur ce blog, son atelier d’écriture sur le voyage. Après une première séance autour du thème de l’escale, elle a amorcé la deuxième avec quelques portraits de gens de livres photographiés par Jérémie. Voici donc ce que CD Moulton a évoqué à l’une des participantes :

[...] Kilomètres de tapis roulants qui nous conduisent d’une salle de débarquement à une autre d’embarquement, on se suit, on se croise, un peu zombis, regards vides qui déchiffrent les panneaux d’affichage, annonces sonores, concert des bagages à roulettes. Toutes les escales dans les aéroports ont quelque chose de tellement semblable et intemporel, que le souvenir du temps réel que nous y avons passé m’échappe. Les boutiques duty free se succèdent et donnent un certain tournis, produits de luxe en tous genres dans le clignotement d’éclairages plus ou moins intenses…

C.D. Moulton en lecture“Salle d’embarquement pour notre vol vers Hô-Chi-Minh-Ville, on va pouvoir s’affaler dans les fauteuils après cette interminable déambulation ! Ce n’est pas le rêve mais ça fait partie du voyage, c’est déjà le voyage… Dans ce no man’s land où tout le monde s’agite, on trouve le temps d’aller boire un thé parfumé avant de réembarquer. A la table qui jouxte la mienne, je remarque un monsieur de type occidental, la soixantaine, cheveux, barbe et T-shirt blancs, pantalon de toile marron, pieds nus, absorbé dans sa lecture : L’Odyssée d’Homère, apparemment édition en français. Je l’interpelle car il n’a pas l’air d’un voyageur. Pas du tout surpris de ma curiosité, il m’explique qu’effectivement il ne fait pas escale en ce lieu prévu pour… Mais qu’il s’est mis en situation de naufragé, d’où les pieds nus, pour essayer de comprendre pourquoi Ulysse a su résister au chant des sirènes [...]“.

Louise Thollard

J’assiste à la dernière séance, celle sur l’aller-retour… Elise Blot propose le sujet : “Vous vous en retournez, vous rentrez ! Quel est votre sentiment ? Quelle relation conservez-vous avec le livre emporté au départ de votre voyage ?” Car il est vrai que s’il y a des livres pour l’île déserte, il y en a aussi pour le sac du globe-trotter. Pendant l’écriture, Elise lance des mots — sillonner, origine, faire halte…–, qui viennent rythmer les textes, comme autant de bornes au bord d’un chemin.

[...] Faire halte a été mon quotidien depuis plus de trois cents soirs. Il m’a fallu naviguer de ci, de là, au gré des crépuscules ou des petits matins brumeux. Au gré de l’humeur des gens aussi. Il m’est arrivé bien souvent d’être fatigué de ce remuement incessant, physique et psychique. Dans ces moments de grande lassitude, l’empereur Hadrien venait à moi, sous la plume de Marguerite Yourcenar : je lisais, m’arrêtant soudain au moindre abri, l’intelligence et l’amour de cet homme. Il me semble avoir ainsi essaimé son aventure humaine par monts et par vaux et jusque dans le moindre bled.  Il y a un mois et demi, un matin, j’ai fini par échanger le livre contre un peu de lait de chèvre. Je ne sais ce qu’en fera le berger mais les Afghans sont remarquablement ingénieux…

“J’aspire désormais à jeter l’ancre, comme vidé de ce que je fus ‘autrefois !’ mais plein aussi de tant d’autres trésors.

“Bourlinguer est un sport risqué, on n’y est pas  souvent le promeneur au nez enfariné : on y a des attentes et des craintes, c’est-à-dire de la vigilance. [...]

“Ce voyage a-t-il été vraiment ? Je ne puis m’empêcher de songer à Alexandre le Grand, parvenu jusqu’en Inde et qui n’en est jamais revenu ; non pas victime de flèches ou de fièvres mais acteur de sa libre décision de ne pas revenir. Si, contraint après tout par ses généraux et ses soldats, Alexandre était rentré au pays, que serait-il advenu de lui ?

“Je rentre demain. Ce  soir je suis le martien, ce soir je suis un peu Alexandre : n’est-il pas risqué de ramener chez soi tant de richesses ?

“Vais-je y parvenir impunément ?”

Marcel Delestrade

Le retour, en effet, constitue peut-être la plus difficile des étapes d’un tour du monde. Mais la richesse des échanges qui en découlent offre une transition en douceur, en ouvrant à de nouvelles rencontres et à des découvertes inattendues. Après tout, Xavier de Maistre n’avait-il pas effectué, au XIXe siècle, un étonnant périple “autour de sa chambre” ? L’aventure est partout, même au coin de la rue !

J’ai proposé un atelier d’écriture aux élèves d’Elise Gantaume. Les textes qu’ils ont imaginés seront présentés dans le prochain article…

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April 19th, 2011 at 11:24 by Magali Tardivel-Lacombe

Voltaire et Molière à Alexandrie

Entretien avec Nazly Farid, responsable du département francophone de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, ou Bibalex (Egypte)

Comme je l’évoquais précédemment, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie renferme, pour l’instant, un bon million de documents, commandés pour la plupart auprès de libraires locaux et internationaux. Ces acquisitions régulières, qui suivent une politique minutieusement définie, ne sont pas seules à enrichir le fonds : de nombreux dons viennent les compléter, et parfois pas des moindres. C’est ainsi que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment expédié à Alexandrie des containers remplis de livres, modifiant considérablement et durablement le visage de la Bibalex. Parmi les 80 langues représentées dans la bibliothèque alexandrine, le français s’est soudain vu décerner une place de choix, aux côtés de l’arabe et de l’anglais ; ces trois langues constituent désormais la moitié du fonds. Mais comment cette idylle franco-égyptienne a-t-elle émergé ?

Nazly FaridEn 2006, le dépôt légal en France change de forme : les éditeurs  doivent désormais envoyer deux exemplaires seulement par ouvrage publié, au lieu de quatre précédemment. Ce changement de politique, lié à un très concret problème de stockage dans les bibliothèques de dépôt, a incité la principale d’entre elles, la BNF, à faire don de 500.000 livres surnuméraires à la Bibalex, qui n’avait auparavant jamais reçu une donation si importante. Selon Nazly Farid, responsable de ce tout nouveau département francophone, c’est à Gérald Grunberg que l’on doit ce geste. Directeur de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du centre Pompidou entre 2001 et 2006, actuellement délégué aux relations internationales de la BNF, il s’était directement impliqué, de 1997 à 2000, dans le projet de reconstitution de la bibliothèque d’Alexandrie. On comprend qu’il ait saisi cette occasion pour la chouchouter un peu…

Lectrice à la BibalexLancée en novembre 2009, l’opération concerne dix ans de dépôt légal, de 1996 à 2006. Les ouvrages sont arrivés en février 2010, et leur classification est en cours. En un an, plusieurs partenaires se sont organisés pour faire face à cet afflux massif de livres. Une équipe d’une cinquantaine de personnes a notamment été constituée afin de gérer et valoriser ce nouveau fonds. “Ce don a parfois été mal perçu en interne”, indique Nazly. “Il implique en effet une charge de travail importante, notamment pour l’enregistrement des titres sur les bases de données”. Elle ajoute : “Nous avons dû effectuer un tri dans tous les containers qui nous ont été envoyés. Certains titres ont d’emblée été éliminés, du fait de leur caractère quasi pornographique : cela ne présentait aucun intérêt, surtout ici !” Même si la censure directe n’existe officiellement pas en Egypte, certains sujets restent tabous…

Ces difficultés n’empêchent pas Nazly d’affirmer sans hésiter que ce don est une réussite à tous points de vue : “Une réussite sur le plan politique, sur le plan médiatique et, ne l’oublions pas, à l’échelle de la bibliothèque d’Alexandrie, qui devient d’un seul coup la quatrième plus grande bibliothèque francophone du monde hors de France”. La francophonie à la BibalexIl va sans dire que, pour mettre en valeur ce fonds, de nombreux projets ont été mis sur pied, avec l’appui inconditionnel du directeur de la Bibalex, Ismail Serageldin, ancien co-directeur de la Banque Mondiale. La politique de rayonnement francophone de la Bibalex tourne donc à plein régime, en partenariat avec l’Université Senghor d’Alexandrie. 260 employés de la bibliothèque, soit 10% du personnel, sont francophones ; d’ailleurs, sur les six interlocuteurs qui nous ont fait découvrir la Bibalex, trois parlaient un français limpide. Il s’agit désormais de mettre l’accent sur la langue et la culture française. Pour Nazly, c’est une bénédiction : “La BNF nous envoie l’identité qui manquait encore à la Bibalex. Puisqu’il s’agit d’une identité francophone, nous nous inscrivons tout naturellement dans ce dialogue Nord/Sud tellement en vogue en ce moment”. Elle s’enthousiasme : “Valoriser la francophonie est un travail passionnant. En Egypte, on a besoin de contenus culturels qui sortent un peu des sentiers battus. Je considère donc ce fonds francophone comme un outil qui sera bénéfique pour la culture des Alexandrins dans un premier temps, puis pour celle de tous les Egyptiens”.

Elle ajoute, un sourire en coin : “Mais n’allons pas trop vite ! Nous sommes encore en phase de construction. Comme vous le dites si bien en France, qui trop embrasse mal étreint…”

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April 7th, 2011 at 09:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Que toujours les lecteurs s’informent et soient formés !

(Si mes comptes sont bons, ce titre est un alexandrin)

Entretien avec Manar Badr, responsable des services de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie ou Bibalex (Egypte)

Manar BadrSi Manar Badr était en partance pour une île déserte, avec un unique livre en poche, elle choisirait Hypatia d’Arnulf Zitelmann, un roman allemand pour la jeunesse (traduction française chez L’Ecole des loisirs, 1990), qui raconte le courage d’Hypatie, une extraordinaire Alexandrine : païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, elle finit par être assassinée. “Cette histoire m’a beaucoup impressionnée”, confie Manar. “J’y puiserais probablement une grande force de volonté pour m’en sortir, sur mon île déserte !”

Elle avoue cependant que, depuis qu’elle travaille à la Bibalex, elle trouve de moins en moins le temps de lire. Paradoxe ? Pas vraiment. C’est juste que ses responsabilités ne lui en laissent plus le loisir. Chaque semaine, elle propose une lecture théâtrale en arabe, en français ou en anglais. La veille de notre visite, Le Malentendu d’Albert Camus avait été lu en version originale par des participants volontaires. Tous les mois, la poésie arabe est en outre à l’honneur.

Manar participe également au projet de lecture américain The Big Read, organisé par le National Endowment for the Arts (NEA). Il s’agit de choisir une œuvre américaine, Banc-livre devant la Bibalexpuis de mettre en place des activités autour de l’ouvrage pendant toute une année. En 2009, pas moins de trois livres ont été choisis, et traduits en arabe grâce au financement du NEA : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee (1961), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et Les Raisins de la colère de John Steinbeck (1939). Pour l’année 2010, ce sont Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1884) qui sont à l’honneur, avec une réimpression de la vieille édition en arabe financée par l’ONG Arts Midwest. Dans le cadre de ce programme, les livres sont distribués gratuitement aux lecteurs qui en font la demande, et différents concours sont organisés autour de l’œuvre : écriture d’un essai, présentation d’une peinture, d’une photo ou encore d’un dessin de carte géographique.

Et ce n’est pas tout. Manar est aussi et surtout chargée de la gestion des services de la bibliothèque principale. Une banque d’accueil assure à chaque niveau l’orientation des visiteurs, mais les usagers éprouvent souvent des difficultés à se repérer tous seuls, non seulement parce que la Bibalex est immense, mais aussi parce qu’ils n’ont l’habitude ni des bibliothèques, ni du système de classement Dewey. “C’est pourquoi nous organisons tous les jours trois séances gratuites de formation”, explique Manar. “Cela permet aux gens un peu perdus de comprendre comment s’orienter et comment se servir des catalogues en ligne, accessibles depuis les 360 ordinateurs allumés dans la salle de lecture principale”. L’équipe de la Bibalex organise par ailleurs des présentations dans des universités, des hôpitaux, des centres culturels, afin d’encourager les Egyptiens à venir à la bibliothèque.

Etudiantes alexandrines

Les étudiants peuvent également apprendre à rédiger des notes bibliographiques. “C’est un thème nouveau pour le monde arabe”, souligne Manar. “Ainsi, nous avons publié le premier ouvrage de référence indiquant les règles de citations bibliographiques. Auparavant, chaque étudiant indiquait ses références à sa manière, un peu au hasard”. Soit dit en passant, si le dépôt légal est traditionnellement effectué à la bibliothèque Aïn Shams du Caire, la Bibalex est la deuxième bibliothèque dépositaire du pays pour les mémoires et thèses, qui deviennent alors consultables par le public. Manual of StyleDans ce contexte, le rôle formateur de la bibliothèque d’Alexandrie paraît d’autant plus important.

La formation et l’information sont par ailleurs indispensables à la section pour aveugles et malvoyants, qui porte le nom de Taha Hussein, un écrivain égyptien atteint de cécité. Des cassettes audio, ainsi que 400 ouvrages en braille, y sont disponibles. Ce département est même doté de deux imprimantes braille, qui pallient le manque de livres en arabe directement édités en braille. Une de ces machines reproduit même des images qui, en relief, deviennent “visibles” pour des aveugles. Ces derniers peuvent aussi bénéficier de cours d’informatique gratuits, ainsi que de services de lecture à voix haute, assurés par des bénévoles. Par ailleurs, quinze ordinateurs adaptés aux différents handicaps visuels sont mis à leur disposition. Certains sont équipés de Daisy, un programme complexe qui lit les livres à voix haute, et va même jusqu’à effectuer des recherches et établir des marque-pages à la demande du lecteur. D’autres offrent de nombreuses possibilités de réglages des couleurs, de la luminosité, de la taille du texte. Tout un équipement dont le fonctionnement doit être expliqué aux nouveaux usagers.

“Les professionnels du livre eux-mêmes ont besoin d’être formés, c’est dire !” remarque Manar. “A l’université, il existe bien des cursus spécialisés, qui vont jusqu’au doctorat, mais aucune mise à jour technique n’est assurée depuis longtemps”. Etudiantes à la BibalexLes futurs bibliothécaires, par exemple, ne s’appuient que sur des documents imprimés, qui présentent vite des limites, notamment pour l’apprentissage de l’utilisation de bases de données et l’appréhension du service du public. “Comme cela finissait par nous poser des problèmes au niveau même du recrutement, nous avons fini par mettre en place des formations internes d’un mois ou deux, pour inculquer aux nouveaux arrivants les bases du métier”. Ainsi, contrairement à la France, l’Egypte ignore le système des concours, quelle que soit la discipline. Parmi les nombreuses candidatures spontanées envoyées à la Bibalex, retiennent donc l’attention celles qui présentent un certificat d’informatique, un certificat d’anglais type TOEFL (qui s’avère souvent un obstacle, souligne Manar) et un niveau d’études de quatre années après l’équivalent du baccalauréat.

Au final, dans le département où nous nous trouvons, au deuxième niveau souterrain de la Bibalex, peu de gens ont suivi des études de bibliothéconomie. Quant à Manar, elle a d’abord étudié la sociologie et le journalisme, avant d’avoir la chance, entre autres grâce à son remarquable niveau de français, de suivre une année de Master de bibliothécaire à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB), cette école tellement convoitée à travers tout l’Hexagone par les bibliothécaires dans l’âme. Alexandrie et Villeurbanne ont en effet conclu puis renouvelé un accord, d’autant plus important que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment offert une quantité considérable de son fonds à la Bibalex.

Mais je n’en dis pas plus au sujet de cette donation, car ce sera le sujet du prochain article…

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April 1st, 2011 at 09:59 by Magali Tardivel-Lacombe

Expositions, valorisation, numérisation

Suite de la visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (lire la première partie)

Lors de notre visite à la Bibalex, nous ne savons où donner de la tête, tant les expositions y sont nombreuses : laquelle choisir ? Plafond de la salle de lecture principaleLes peintures naturelles sur papyrus de l’artiste égyptien Adam Henin ? Les gravures et photos rares présentant Alexandrie depuis le XVe siècle ? Les aquarelles et effets personnels de Shadi Abdel Salam, réalisateur de nombreux films historiques dont La Momie (1969) ? L’hommage à Anouar el-Sadate, avec le costume taché de sang qu’il portait le jour de son assassinat ?

Cette hésitation est sans compter la seule visite des départements de la bibliothèque. Des livres rares jusqu’aux cartes géographiques, en passant par l’étonnant dépôt des documents d’institutions internationales, ainsi que par le département artistique, équipé d’ordinateurs pour lire CD et DVD et doté de salles de télévision, sans oublier les collections spéciales, qui renferment les bibliothèques personnelles de penseurs égyptiens comme Abdel Ahmed Badawi –on a l’impression de dénicher sans cesse des trésors. Car la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie aime les chiffres autant que les lettres : elle comporte tout de même huit centres de recherche, quinze expositions permanentes, quatre musées… Il faudrait mille et une nuits pour l’explorer dans toute sa richesse !

Salle de lecture principale de la Bibalex

Dans le Centre International des Sciences de l’Information (ISIS), d’ambitieux projets sur les nouvelles technologies de la bibliothéconomie reflètent eux aussi le dynamisme de la Bibalex. Ainsi, elle participe au projet de bibliothèque numérique universelle, qui prévoit de numériser un million de livres du monde entier. Pour ce faire, elle coopère avec une vingtaine d’autres bibliothèques, notamment en Inde, en Chine, aux Etats-Unis. 150 000 titres de son fonds, la plupart en arabe, ont déjà été scannés. L’Egypte est d’ailleurs le seul pays arabe à participer au projet. Dans le cas d’ouvrages encore protégés par des droits d’auteurs, seuls 5 % sont en libre accès. On peut dès à présent consulter librement la fameuse Description de l’Egypte, étude commandée par Napoléon Bonaparte en personne, lors de son expédition de 1798. La copie originale, lourd volume aux pages jaunies, repose sous une vitrine de verre…

Usagers de la BibalexDe même, la Bibalex a entrepris un travail de numérisation de la “mémoire de l’Egypte moderne“. Ainsi, les événements majeurs de l’histoire nationale sont couverts de manière presque journalistique : consultables gratuitement sur Internet, des articles d’époque, ainsi que des cartes postales, des timbres-poste, sans oublier des archives audio et parfois vidéo, offrent à découvrir une Egypte en pleine construction. Ces pages devraient être disponibles en français dans le courant de cette année. La “mémoire du Canal de Suez” a, quant à elle, déjà été enregistrée et traduite. Autant dire que les bibliothécaires d’Alexandrie conçoivent leur métier comme un vaste dépoussiérage et un généreux partage des trésors dont ils ont la garde.

La Bibalex mène par ailleurs un monumental projet d’archivage de l’Internet. Aussi pharaonique que cela puisse paraître, 70 milliards de pages web sont enregistrées pour la période entre 1996 et 2007. Elles sont consultables depuis n’importe où, même si le web gourmand les a parfois lui-même gobées depuis longtemps.

Et ce n’est pas tout ! C’est à Alexandrie encore que l’on trouve l’une des rares Expresso Book Machines du monde. Pas grand-chose à voir avec le café, bien sûr. Il s’agit en fait d’un appareil qui peut imprimer et relier un livre de 500 pages en vingt minutes. L’idée qui sous-tend l’acquisition de cette machine est d’encourager les Egyptiens à lire davantage, car les Expresso Books seraient beaucoup moins coûteux que les versions originales. Cela dit, la machine n’est pas encore en service, car si le but est de mettre à disposition du public tout le fonds de la bibliothèque, des questions de droits d’auteurs doivent encore être réglées…

Esplanade de la BibalexLa Bibalex se veut donc un modèle, et elle apparaît comme telle, avec les réflexions constantes qu’elle mène pour la valorisation de son fonds. En outre, l’effort mis sur les nouvelles technologies n’est pas seulement un faire-valoir : l’enjeu est réellement de faciliter la circulation du savoir, de le rendre accessible au plus grand nombre. On comprend que, pour accueillir les quelque 4 000 visiteurs journaliers et mener tous ces projets de front, dont je n’ai d’ailleurs cité que les plus marquants, les 2 300 employés ne soient pas de trop. On comprend moins pourquoi il s’agit à 75 % de femmes, même si on remarque cette tendance ailleurs également, en Europe par exemple.

Mes prochains articles rendront hommage à deux de ces femmes qui travaillent en coulisses de la Bibalex…

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