Rencontre avec Lillian Nyakana au National Book Trust of Uganda (NABOTU) à Kampala
ONG de promotion de la lecture, de l’édition et de l’écriture, le National Book Trust of Uganda (NABOTU) a été fondé en 1997, à l’initiative des éditeurs ougandais qui désiraient acquérir une meilleure visibilité face aux grandes maisons anglo-saxonnes installées dans le pays. Le NABOTU prend notamment en charge l’organisation de la Semaine du Livre, qui existe depuis 18 ans. Cet événement protéiforme, intitulé en 2010 “Books enriching your life“, s’incarne dans une foire ouverte au public, la proclamation de plusieurs prix littéraires, un forum professionnel d’une journée, ainsi que des lectures avec des auteurs. Hors de Kampala, des activités sont également organisées cette semaine-là dans une quarantaine de bibliothèques publiques.
Avec un taux d’alphabétisation de 69% seulement, l’accès aux livres et à la lecture représente la priorité du NABOTU. Dans la mesure où la population ougandaise est très jeune (50% des 33 millions d’habitants ont moins de 15 ans !), on comprend que, sur les cinq employés de l’organisation,
l’un d’eux s’attache à plein temps au travail avec les écoles et les enfants. C’est le rôle de Lillian Nyakana. Après des études de sciences sociales, elle a d’abord travaillé pour le ministère de l’Eau et de l’Environnement, avant de rentrer au NABOTU. Quand elle raconte pourquoi elle emporterait Tom Sawyer de Mark Twain sur l’île déserte, on perçoit son goût précoce pour les livres : “J’ai découvert ce roman à l’âge de 10 ans. J’aime beaucoup la débrouillardise du personnage, son caractère taquin, à tel point que j’ai ensuite relu le livre trois fois ! Ma mère, qui a toujours été une bonne lectrice, l’avait reçu à l’école dans les années 1970. D’ailleurs, elle possède toujours l’exemplaire, parce qu’il a une couverture rigide et qu’on en a pris grand soin”.
Aujourd’hui, Lillian s’attache à transmettre ce plaisir de lire aux petits Ougandais, pour lesquels elle organise chaque année une douzaine de Children Reading Tents (Tentes de lecture pour enfants), en partenariat avec une centaine d’écoles primaires. Il s’agit de permettre aux enfants de grandir avec la lecture, quelle que soit la région où ils sont nés. “On constate une nette différence entre les zones urbaines, où l’accès aux livres est facile et varié, et les zones rurales, où l’on ne trouve à la vente presque que des livres scolaires”, explique Lillian. Ainsi, les tentes de lecture permettent aux écoliers de disposer de livres neufs, d’écouter des lectures, de travailler sur les mots.
En parallèle, les enseignants sont mieux formés à ces activités. Jusqu’à l’année dernière, l’ONG Book Aid International fournissait pour ce programme des livres britanniques et ougandais. “J’étais un peu sceptique quant aux ouvrages qu’ils envoyaient d’Angleterre, parce qu’ils parlaient d’un quotidien européen qui n’avait rien à voir avec la vie des enfants ici”, reconnaît Lillian. Cette problématique a toutefois été réduite en cendres avec l’arrêt de la participation de Book Aid International, que Lillian explique par la crise financière. Désormais, le NABOTU acquiert donc les livres directement en Ouganda, ce qui représente malgré tout d’importantes dépenses.
Le financement de l’organisme s’avère être une question épineuse jamais résolue. En tant que membre de l’East African Book Development Association (EABDA), qui siège à Nairobi, le NABOTU recevait jusqu’en 2010 des fonds de la Swedish International Development Agency (SIDA). Or cette dernière a décidé de ne pas renouveler le contrat décennal qui permettait non seulement au NABOTU, mais aussi au National Book Development Council of Kenya et à BAMVITA en Tanzanie, de fonctionner correctement. “Ce changement nous inquiète”, avoue Lillian, “surtout que les financements complémentaires, notamment celui de l’ONG néerlandaise Hivos, sont insuffisants à eux seuls.
Nous avons posé des candidatures auprès d’autres financeurs potentiels, on verra bien…” Malgré ces difficultés internes, la jeune femme estime que le livre en Ouganda a devant lui un avenir radieux. Tandis que les éditeurs et les libraires commencent à véritablement gagner leur vie avec leur activité, les gens lisent de plus en plus. Dans le même temps, l’autorat ougandais se développe, comme l’a montré en 2010, dans le cadre de la Semaine du Livre, l’envoi de plus de 70 manuscrits pour le concours dans la catégorie des auteurs encore non publiés. Lillian estime que les livres publiés en Ouganda sont de bonne qualité, ce qui leur permet d’ailleurs d’être exportés vers d’autres pays d’Afrique de l’Est, par exemple au Rwanda pour les manuels scolaires.
Ainsi qu’en témoignent les thèmes abordés lors de la dernière Semaine du Livre, l’industrie du livre ougandaise se veut en constante modernisation. Un débat a notamment permis de sensibiliser le public à la question du droit d’auteur, qui n’est protégé par la loi que depuis 2006. Les ouvrages piratés, environ 30% moins chers que les originaux, connaissent naturellement un succès florissant sur les trottoirs de Kampala.
“Nous avons mis en place en juin 2009 une Uganda Reproduction Rights Organization, qui devrait permettre aux auteurs et aux éditeurs de mieux connaître et faire valoir leurs droits”, souligne Lillian, “mais nous attendons d’avoir un financement pour pouvoir la mettre en route”.
Par ailleurs, en coopération avec l’association d’écrivains FEMRITE et les éditions Fountain, le NABOTU a mis sur pied en octobre 2010 un projet de numérisation d’ouvrages ougandais, dans le cadre du projet “Publishing and Alternative Licensing Models for Africa” (PALM Africa) financé par l’International Development Research Center (IDRC), un organisme canadien. Le collègue de Lillian chargé du projet, Charles Batambuze, explique : “Il s’agit d’encourager le glissement vers un régime flexible, où le détenteur des droits en cèderait certains aux usagers”. Sept titres sont d’ores et déjà disponibles en ligne. Reste à savoir si ce projet n’engendrera pas une tentation du piratage via Internet, évinçant déloyalement la campagne pour le respect des droits d’auteur…
Il semblerait que, dans les années à venir, l’Ouganda devra non seulement élargir l’accès de sa population aux livres, mais aussi encourager la diversification de sa production. En effet, les éditeurs ont actuellement tendance à se concentrer sur le scolaire, facile à placer sur le marché, puisque les écoles y affectent une bonne part des subventions qu’elles reçoivent. D’autre part, l’anglais comme langue officielle n’empêche pas la coexistence d’une cinquantaine de langues régionales dont, toutefois, une dizaine seulement sont utilisées dans l’édition. Là encore, accroître la diversité linguistique des livres se ferait au détriment des publications financièrement sûres, à savoir les titres en anglais qui se vendent et s’exportent bien, au Kenya en particulier.
Tags: Association d'éditeurs, Ouganda



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