Le vieil homme et les étoiles (1/2)

December 18th, 2010 at 17:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Rencontre avec Walter Bgoya, fondateur des éditions Mkuki na Nyota à Dar Es Salaam (Tanzanie)

Walter BgoyaSi Walter Bgoya affirme qu’il choisirait Le Vieil Homme et la Mer d’Hemingway comme livre pour l’île déserte, c’est peut-être parce que cette histoire de patience infinie lui rappelle la sienne, sa propre course d’endurance jonchée d’obstacles. Sa propre lutte, à la vie à la mort.

A la tête depuis 1972 de la Tanzania Publishing House (TPH), à l’époque détenue par l’Etat, l’homme a finalement mis sur pied sa propre maison en 1991. “Comme il y avait eu un programme d’ajustement structurel de l’OMC en 1985″, raconte-t-il, “une forte dévaluation du shilling tanzanien avait entraîné une impressionnante augmentation des coûts d’impression, doublée d’une chute vertigineuse du nombre de livres réalisés. J’ai donc dû commencer tout doucement, en mettant à profit les bons contacts que j’avais déjà avec les imprimeurs”. Encore aujourd’hui, après 38 ans de métier, Walter donne l’impression de devoir s’attaquer à des montagnes indéracinables. TPH Bookshop à Dar Es SalaamIl déplore le manque de librairies en Tanzanie, plombé par le désintérêt de l’Etat pour cette problématique : “C’est bien simple, quand on parle de livres, le gouvernement répond manuels scolaires. L’éducation doit bien entendu être une priorité, mais elle ne peut se développer au détriment des professionnels du livre, car eux aussi y contribuent, en encourageant la lecture. Or, la politique actuelle consiste à réduire le nombre d’ouvrages scolaires pour ne choisir qu’un seul titre par matière pour l’école primaire”. Une problématique dont nous avait également parlé Hobokela Magale, à l’Association des libraires de Tanzanie. “Mais il faut savoir”, rajoute Walter, “que la plupart des éditeurs tanzaniens ne survivent que grâce à ces livres-là. S’ils ne peuvent plus les écouler, c’est la faillite assurée !”

Quand on sait qu’un Tanzanien ne gagne guère plus de 80 000 shillings par mois (environ 40 euros), le coût moyen d’un livre (5 000 shillings) représente une somme colossale. Quant aux enfants, ils sont tenus d’être scolarisés entre 7 et 14 ans. Entretien avec Walter BgoyaOr, l’école primaire, quoiqu’officiellement gratuite, requiert la prise en charge par les parents de l’uniforme et de la papeterie nécessaires aux élèves. Autant dire que le livre ne constitue pas une priorité pour les ménages. A en croire un article de 1990 intitulé Bookless (”Sans livres”, un titre plus qu’éloquent…), la situation ne semble guère avoir évolué.

En outre, l’aide à l’éducation allouée au gouvernement tanzanien par la Banque Mondiale, à hauteur de 15 millions de dollars cette année, ne concerne pas uniquement les manuels scolaires : il s’agit aussi de construire des écoles, d’aménager des laboratoires de chimie, etc. Encore une fois, le livre n’occupe pas la première ligne de la liste. Quoi qu’il en soit, Walter reste soupçonneux envers les aides extérieures, certes destinées à améliorer l’accès au livre, mais traînant dans leur ombre des effets pervers peu souvent évoqués. Par exemple, le dispositif britannique Book Aid International, qui fournit gratuitement des livres à des bibliothèques, des écoles, ou encore des hôpitaux, dans 12 pays de l’Afrique sub-saharienne, ne donne finalement accès aux lecteurs africains qu’à un nombre assez réduit d’ouvrages. “Pire encore”, souligne l’éditeur, “les livres donnés par le biais de tels programmes véhiculent une culture anglo-saxonne qui n’a guère de sens en Afrique de l’Est. Et le tout, en anglais bien sûr !”

Il ajoute : “En ce qui concerne les livres de fiction, on pourrait imaginer que l’Etat en achète un certain nombre tous les ans pour approvisionner les bibliothèques. Mais ce n’est pas non plus à l’ordre du jour”. L’existence de BAMVITA, le Conseil du Développement du Livre en Tanzanie, qui a vocation à coordonner les activités des professionnels du pays, ne change pas grand-chose à cet état de fait, dans la mesure où cette association à financement privé peine à rassembler le budget nécessaire à son fonctionnement.

Dans la seconde partie de cet article, vous en saurez davantage sur Mkuki na Nyota, la maison d’édition créée par Walter Bgoya.

Leçon de lecture improvisée à ZanzibarA Zanzibar, la fille du propriétaire des bungalows où nous logeons me surprend en train de lire. Une leçon de lecture s’improvise, dans un anglais approximatif… Elle aimerait bien que je lui offre l’ouvrage !

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