Le vieil homme et les étoiles (2/2)
Suite de la rencontre avec Walter Bgoya, créateur des éditions Mkuki na Nyota à Dar Es Salaam (Tanzanie)
Dans un contexte si pénible, Walter Bgoya a fait du nom de sa maison d’édition un slogan : Mkuki na Nyota, littéralement “Une lance et des étoiles”, ressemble à un duo qui, à ses yeux, reflète autant une lutte quotidienne qu’une volonté d’aller loin, de dépasser les frontières. “Pour moi, c’est un combat jamais gagné non seulement de publier, mais aussi de me connecter au monde”, explique l’éditeur avec un peu de lassitude. “Par exemple, l’African Books Collective, que je préside, a pour but d’exporter les ouvrages de ses membres en Europe, mais son action demeure mineure, parce que les éditeurs et les distributeurs occidentaux veulent des titres qui se vendront à coup sûr, et en grandes quantités. Ce n’est pas le cas des livres africains ! D’ailleurs, je suis allé une fois à la Foire du Livre de Francfort, mais il n’est intéressant d’y assister que si on a les droits d’un ou plusieurs titres à vendre. Mais en Europe, il faut se rendre à l’évidence : personne ne s’intéresse à l’Afrique. Alors je peux faire ma route sans Francfort”.
Il souligne en outre le problème de la langue : ainsi, les ouvrages publiés en swahili ne peuvent s’exporter directement qu’au Kenya, où ils serviront avant tout à l’école, comme c’est le cas de la traduction en swahili de Une si longue lettre, roman de la Sénégalaise Mariama Bâ (Le Serpent à Plumes, 2001).
C’est notamment en pensant à ce marché potentiel que Walter, avec l’appui de l’ambassade de France qui a versé les droits d’auteur à Gallimard, a publié en juillet 2010 la version swahilie du Petit Prince, chichement illustrée en noir et blanc.
Paradoxalement, alors même qu’il constate un désamour des professionnels étrangers pour l’édition africaine, Walter Bgoya ne pourrait peut-être pas continuer son activité sans les financements extérieurs, venus d’un peu partout. La Fondation Ford a ainsi versé la somme nécessaire à l’impression de deux de ses livres d’art en anglais, Sculpture in Tanzania et Art in Eastern Africa. “Reste toutefois à effectuer le marketing, indispensable pour des ouvrages aussi onéreux, et donc particulièrement difficiles à placer sur le marché. Finalement, heureusement qu’il y a des touristes que ça intéresse !” De même, Mkuki na Nyota pourrait recevoir une aide considérable de la Canadian Organization for Development through Education (CODE, Organisation canadienne pour le Développement par l’Education), dont le programme de soutien à l’édition jeunesse permet à chaque titre sélectionné d’être acheté à 3 000 exemplaires.
Ainsi, comme beaucoup d’éditeurs luttant pour leur survie, Walter doit accepter des ouvrages qui peuvent soit servir de support financier aux autres, soit intéresser de potentiels financeurs, comme l’opuscule sur la dépression adolescente, publié grâce à l’aide de la Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit (GTZ, Société allemande pour la Coopération technique),
ou encore Under the Hawthorn Tree, un roman de Marita Conlon-McKenna sur la Grande Famine (en français : Les Enfants de la Faim, Hachette-Jeunesse, 1992), traduit en swahili avec le soutien de l’ambassade d’Irlande. On peut toutefois se demander si ce genre d’ouvrage interpellera le lectorat tanzanien… Mais au moins, c’est une manière pour Mkuki na Nyota de rester à flot, tout en continuant à étoffer un catalogue qui, par son ouverture et son éclectisme, affermit la réputation de la maison.
L’éditeur se dit par ailleurs ouvert aux nouvelles technologies, évoquant l’idée d’e-books pour enfants qui comporteraient un contenu animé. “Mais cela reste encore une utopie”, reconnaît-il, “dans la mesure où nos connaissances techniques et nos moyens financiers sont encore en retard par rapport au reste du monde”. Et puis comment distribuer des ouvrages virtuels lorsque l’accès à Internet reste difficile pour la majorité de la population ? Sans oublier que le paiement en ligne n’est encore que très peu développé en Afrique.
Ces conditions de travail et d’existence particulièrement ardues n’empêchent pas l’éditeur de mener à bien des projets qui lui tiennent à coeur, comme des contes signés de sa plume, richement illustrés.
Il a par ailleurs achevé l’ambitieuse publication d’une nouvelle traduction des Mille et Une Nuits, dont l’édition chez McMillan, publiée à la fin des années 1920, s’avère aujourd’hui en rupture de stock. Les huit volumes devraient connaître un bon succès, d’autant que le voile de censure qui recouvrait la première édition, distribuée par des missionnaires qui ne toléraient aucune allusion sexuelle, est désormais levé. Fort de son renom dans la région, qui encourage les auteurs est-africains à s’adresser à lui, Walter essaie de développer la fiction en swahili. Il se félicite ainsi que le roman d’Adam Shafi, Les Girofliers de Zanzibar (Khartala, 1992), s’écoule de manière régulière depuis 1999, pour déjà atteindre les 20 000 exemplaires vendus.
Comme le vieil homme d’Hemingway, Walter ne perd donc ni courage ni patience. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le nom de sa maison d’édition évoque également ses trois enfants : son fils Mkuki et ses filles, ses deux étoiles. Une manière de se convaincre secrètement de toujours garder confiance en sa bonne étoile ?
Je vous recommande de lire également le récit que Walter Bgoya a écrit à propos de son parcours avant d’être éditeur.

















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