Quelques calculs à Calcutta

October 17th, 2010 at 18:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Promenade à College Street,

et rencontre avec Pinaki Mazumdar,

gérant de la librairie Chuckervertty, Chatterjee & Co.

à Calcutta, Inde

College Street_CalcuttaLe jour où nous décidons de nous rendre à College Street, la rue où se concentrent les libraires de Calcutta, nous nous demandons, à la vue des avenues anormalement calmes et apparemment vides, si ce n’est pas un jour férié. Quand nous posons la question au percepteur des billets de tramway, il nous corrige : les taxis sont en grève ! Peu d’Indiens ici possèdent leur propre véhicule, alors le grouillement des vieux tacots jaunes et blancs suffit, en temps normal, à créer embouteillages et brouhaha incessants. Book stall_College StreetAujourd’hui, la voie est dégagée, et nous arrivons en deux temps, trois tressautements, à College Street qui, comme on nous l’avait annoncé, présente un impressionnant alignement d’échoppes bourrées de livres. Les vendeurs, qui manifestent volontiers leur motivation à trouver le titre que nous chercherions, se montrent toutefois moins enclins à répondre à nos questions. L’un d’eux, étudiant en commerce, nous explique qu’il remplace aujourd’hui son père, qui gère le stand depuis 14 ans. “Nous avons en rayon toutes les matières étudiées dans les universités voisines, aussi bien en neuf qu’en occasion. La plupart du temps, nous nous fournissons directement chez les éditeurs”. Avec certains vendeurs, la communication est encore plus difficile, car ils ne parlent que le bengali…

A la recherche d’un interlocuteur qui pourrait nous parler de College Street, nous finissons par entrer dans une des quelques librairies en dur qui bordent la rue. EntretienUn caissier nous mène dans l’arrière-boutique et nous présente au gérant, Pinaki Mazumdar. Nous ne pouvions pas mieux tomber ! Indien jusqu’au bout des ongles, l’homme, qui citera le Bhagavad Gita (la 6e partie du Mahabharata) comme livre pour l’île déserte, appartient à l’une des plus vieilles familles d’éditeurs à Calcutta : les éditions Deb Sahitya Kutir publient en effet depuis plus de 150 ans des dictionnaires, de la fiction, des livres pour enfants, le tout en bengali. Oncles et tantes, frères et soeurs, mari et femme : toute la famille travaille dans le milieu du livre. Ainsi, au décès de sa mère, il y a trois ans, Pinaki s’est fait un devoir de quitter son poste de banquier afin de prendre sa succession à la tête de la librairie, qui était la première de la ville lors de sa création, en 1927. Aujourd’hui, la boutique offre à sa clientèle le panel anglophone le plus large possible, notamment en livres scolaires, plus demandés que les autres.

Book stall_College Street_2“Autrefois”, explique Pinaki, “l’industrie de l’édition se concentrait dans le quartier de Battala. Mais il faut savoir que jusqu’au début du XXe siècle, il n’existait pas de librairies en tant que telles : les livres étaient vendus au porte-à-porte. Quand la dizaine d’universités qui ont baptisé la rue ont été construites, notamment le Collège de Médecine, les vendeurs de livres se sont rapprochés des acheteurs potentiels, les étudiants, et se sont petit à petit sédentarisés”. La librairie de Pinaki se situe également à une adresse particulière, car le café attenant a longtemps servi de lieu de discussion aux intellectuels de la ville.

Ancien cafe litteraire“En Inde”, souligne Pinaki, “Calcutta a la réputation d’être la ville la plus littéraire, avec d’ailleurs la plus grande bibliothèque du pays. Je pense qu’entre les éditeurs, les libraires et les imprimeurs, environs 25 000 personnes travaillent dans l’industrie du livre ici. Rien que chez nous, il y a 52 employés dans la maison d’édition et 14 dans la librairie”. Il évoque par ailleurs la Foire du Livre de Calcutta, la plus importante du pays, qui attire 100 000 visiteurs par jour et répartit les quelque 25 millions de roupies issues de la vente directe de livres (plus de 400 000 euros) entre pas moins de 7000 librairies. Des chiffres à l’image de la ville, une des plus peuplées du sous-continent, avec près de 25 000 habitants au kilomètre-carré.

Malheureusement, quand on aborde les questions de lectorat et d’alphabétisation, les statistiques se font moins tonitruantes. Libraire de College Street_2Selon Pinaki, l’illettrisme s’élève à 10% de la population du West Bengal, contre 7 à 8 % pour le reste du pays. Dans sa région, il estime à 40% la proportion d’Indiens capables de lire en anglais, mais malgré une production éditoriale qui compte 70% d’ouvrages en bengali, les ventes se partagent équitablement entre l’anglais et cette langue régionale. “Pour beaucoup, le livre n’est pas une priorité, et la concurrence de la télévision et de la radio est réelle. Il faudrait que les enfants lisent plus et plus tôt, pour qu’ils en acquièrent l’habitude. Des ONG comme la Publishers and Booksellers Guild travaillent dans cette optique”.

Encore considérés comme des produits de luxe par une large portion de la population, les livres sont très souvent victimes de piratage. Priere du matin chez un libraireDepuis Harry Potter, disponible en version piratée trois jours après sa parution officielle, jusqu’aux ouvrages scolaires, ce marché parallèle touche à tout. “Notre dictionnaire anglais-bengali se vend à 25 000 exemplaires par an en Inde. Au Bengladesh, nous savons qu’espérer le même chiffre de ventes est réaliste, puisque c’est le plus grand marché bengalophone. Or, on n’en écoule que 5000 exemplaires par an, ce qui signifie qu’au moins 15 000 copies pirates circulent chaque année là-bas !” Pinaki décrit la lutte institutionnelle contre ce phénomène comme peu efficace, BD en bengalimais reconnaît que les long-sellers de Deb Sahitya Kutir, couplés à la bonne réputation de la librairie, leur assurent une saine stabilité. Outre le fameux dictionnaire bilingue, il cite Bantul, une bande dessinée qui s’est inspirée dans les années 1940 d’une série britannique : il s’en est vendu 100 000 exemplaires à un rythme régulier jusqu’aujourd’hui. De même, l’anthologie des meilleurs articles du magazine de “lifestyle” Nabakallol, qui existe depuis 52 ans, s’écoule à la cadence de 5000 exemplaires annuels depuis sa parution l’année dernière. Face à une moyenne habituelle de 1000 ventes par titre, ces chiffres reflètent un commerce prospère. Finalement, c’est aussi l’image que renvoient les stands de College Street : une branche active et florissante.

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