Rencontre avec Kohwai et Young, fondateurs et éditeurs de la maison d’édition éponyme à Kuala Lumpur, Malaisie
Vous connaissiez Astérix et Obélix, n’est-ce pas ? Laurel et Hardy, de même ? Mais qu’en est-il de Kowhai et Young ? Ils valent eux aussi le détour, croyez-moi : car il s’agit bel et bien d’un autre duo de choc !
Dès que l’on entre dans les locaux de leur maison d’édition, avant même d’avoir affaire aux personnages, on devine que ce sont de sacrés numéros. Le réceptionniste nous indique aimablement que nous devons retirer nos chaussures et enfiler une des paires de tongs entreposées dans des casiers. Par une drôle de magie, Jérémie et moi trouvons chacun instantanément notre pointure. Puis nous patientons, devant un large bassin dont des carpes bien grasses font clapoter l’eau. Kohwai nous expliquera plus tard que l’élevage de ces poissons est sa passion, alors il se devait d’en avoir au bureau également !
C’est d’abord Young qui nous reçoit, dans le minibar de l’entreprise. Le petit homme au regard jovial déplore que les gens aient soudain tous décidé de mener une vie saine, ce qui rend presque inutile cette pièce pourtant bien aménagée. Lui-même a arrêté de fumer et, à son grand dam, Jérémie et moi ne buvons que de l’eau. C’est dire ! Nous entrons finalement dans la grande salle de réunion vivement éclairée, où Kohwai occupe la place du roi, en bout de table.
Comme ses grosses lunettes noires l’affichent d’emblée, il est aveugle. C’est presque un pléonasme de préciser que l’accident de la route qui a abîmé ses yeux quand il avait 24 ans a changé sa vie. Employé à l’époque dans une entreprise de publicité, il a dû quitter son poste. “Mais un jour, j’ai eu une idée. Mes enfants, qui avaient alors 2 et 3 ans, m’avaient montré un vilain abécédaire en noir et blanc. Car je pouvais encore à peu près distinguer les images. C’était un livre affreux ! Pourtant, il était publié par le plus gros éditeur malaisien. Alors je me suis dit, puisque c’est comme ça, moi je veux bien être le plus petit ! C’est comme ça que tout a commencé. Et puis dans le fond, je voulais montrer à mes enfants qu’ils ont un père non pas aveugle, mais blessé, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours compétent et, surtout, formidable !” Young, collègue et ami de la première heure, l’a suivi dans l’aventure — oserait-on dire “aveuglément” ?
Les deux acolytes ont aujourd’hui la cinquantaine et un catalogue de plus de 400 titres à leur actif.
Leur idée-phare, c’est de concevoir des albums illustrés de style occidental mais à prix malaisien. En vitrine, il s’agit de rendre les ouvrages accessibles aux enfants les moins favorisés, mais en coulisses, l’ambition reste bel et bien d’atteindre les marchés occidentaux. En effet, la grande majorité des livres sont en anglais, afin de faciliter l’exportation et la vente de droits, notamment via les foires du livre internationales. En outre, les sept auteurs attachés à la maison d’édition sont nord-américains et tous travaillent à distance. De plus, non seulement nombre des titres publiés par Kohwai & Young reprennent (sans les citer) de grands classiques de la littérature occidentale (fables de La Fontaine, contes d’Andersen, de Grimm ou de Perrault), mais leurs illustrations sont en outre résolument passe-partout. Kohwai affirme : “J’ai encore 4% de vision à l’oeil gauche, ce qui me permet de travailler sur mes livres en les approchant presque à toucher mon visage. Je ne perçois que les couleurs vives, et ça tombe bien pour mon travail, car les enfants n’aiment que ce genre de couleurs, tout comme les femmes n’aiment que le cash !” Et il rit à gorge déployée.
“Vous comprenez”, ajoute Young, “si vous voulez vous concentrer sur l’international, vous devez faire des livres que tout le monde va accepter et que tous les enfants vont spontanément aimer. C’est pourquoi nous avons adopté le style semi-réaliste, un peu comme Walt Disney. Nos illustrateurs sont formés à cette technique, et c’est ce qui fait notre plus par rapport à la plupart des autres éditeurs asiatiques, qui illustrent un peu au hasard, sans tenir compte du réel, par exemple dans l’architecture des châteaux”. Avec cette démarche, qu’ils suivent jusqu’au bout en rapportant de leurs voyages des albums à succès qui leur servent ensuite de référence, Kohwai & Young peuvent se targuer d’être parmi les premiers éditeurs asiatiques à pouvoir exporter vers l’Europe leurs livres pour enfants.
Traduits en 20 langues dans plus de 30 pays, leurs meilleurs succès (environ 80 titres) sont vendus à plus de 500 000 exemplaires, la médaille d’or revenant à leur grand atlas du monde, distribué à plus de 2 millions d’exemplaires. “Ce livre est un bon exemple de notre démarche : il coûte seulement 10 ringgits ici [environ 2,50 euros], mais il se vend 20 dollars aux Etats-Unis, non seulement parce qu’il est imprimé sur du papier de meilleure qualité, mais aussi parce que son prix s’adapte au le marché américain. C’est une bonne affaire pour nous !”
Malgré tout, les deux compères n’oublient pas totalement leur propre pays et publient, outre des livres d’apprentissage de l’anglais pour les enfants, des légendes malaisiennes en anglais et en malais. Bien que, dans la série des légendes locales, les grands albums The Princess of Mount Ophir et The Ungrateful Son aient été récompensés par le prix d’illustration 2008 de l’International Board on Books for Young People (IBBY), aucun des deux éditeurs n’en est vraiment fier. “Pour nous”, affirme Young, “si un livre gagne un prix, c’est qu’il va mourir très vite. Ce qui est récompensé, c’est l’inventivité, l’originalité.
Ce qui signifie qu’un tel livre ne plaira qu’à une minorité et que, quelques mois plus tard, il faudra arrêter de l’imprimer, parce qu’en réalité, personne ne l’achète”. Ainsi, le catalogue en malais comporte surtout des classiques occidentaux et des albums éducatifs, dont le fameux abécédaire aux couleurs vives dont rêvait Kohwai. “Le premier éditeur malaisien a gardé sa place, mais je suis maintenant deuxième, juste derrière lui, alors ça me va”, s’esclaffe-t-il.
Kohwai & Young utilisent tous les canaux possibles et imaginables pour rendre leurs livres disponibles en Malaisie : librairies bien sûr, mais aussi chaînes de supermarchés, crèches et bibliothèques publiques, ou encore via le porte-à-porte, qui fonctionne plutôt bien, et l’association avec des marques de lait ou de chocolat, qui peuvent alors glisser un livre dans leurs paquets promotionnels.
Au final, on sent que ces deux businessmen ne sont pas vraiment passionnés de littérature, mais je leur pose quand même ma question fétiche du livre pour l’île déserte. Ils éclatent d’un bon rire franc, et Kohwai finit par dire sans sourciller : “Sur une île déserte, je n’aurais pas le temps de lire, puisque je partirais à la recherche d’Eve !”
Kohwai & Young ont aussi un blog !
Tags: Editeur, Livres jeunesse, Malaisie



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