September 2010

September 29th, 2010 at 18:07 by Magali Tardivel-Lacombe

Avoir ses vers (bien) à soi (1/3)

Rencontre avec Trasvin Jittidecharak, créatrice des éditions Silkworm Books – Mekong Press à Chiang Mai (Thaïlande)

Trasvin JittidecharakA mesure que le petit trait que nous traçons sur le planisphère se rapproche de la Thaïlande, nous réalisons que nous passerons trop peu de temps à Bangkok pour y faire des reportages. Les mégalopoles du Sud-Est asiatique (Jakarta, Singapour, Kuala Lumpur) nous ont suffisamment étourdis pour que nous ayons besoin d’escales plus paisibles. Alors en Thaïlande, nous ne rencontrons qu’une seule éditrice, dans la ville séculaire de Chiang Mai, au nord du pays. C’est trop peu pour avoir une vision d’ensemble sur un pays si vaste et à l’histoire si riche, mais Trasvin Jittidecharak connaît son métier comme sa poche et l’évoque avec une clarté presque professorale. Elle ne pouvait guère passer par d’autres chemins, remarque-t-elle, ayant grandi dans une librairie. “Enfant, je m’amusais à illustrer les livres que mes parents vendaient. Je les trouvais trop tristes, sans dessins ! J’ai ensuite appris à les respecter et à les rendre comme neufs quand je les empruntais. Maintenant, je suis plus souple : je n’hésite pas à les annoter et même à jouer au basket avec ceux qui ne méritent que la corbeille. Ce qui ne m’empêche pas, par ailleurs, d’écrire des lettres de félicitations aux éditeurs qui publient d’excellents livres”.

Silkworm Books en ThailandeAprès des études de design et de photographie, Trasvin a longtemps exercé le métier de libraire dans la boutique familiale, le Suriwong Book Centre, qui existe toujours mais vient juste de changer de propriétaire. C’est l’ennui qui lui a fait pousser des ailes d’éditrice. “Je n’aimais pas les livres que je vendais. En plus, dans les années 1980, avec l’expansion du tourisme, s’est développée une sorte de mafia d’auteurs étrangers expatriés en Thaïlande, qui se croyaient autorisés à écrire sur le pays. C’était bourré d’erreurs et d’approximations, mais personne ne bronchait, car l’écrit est considéré comme sacré”. Elle a donc décidé d’ajouter son grain de sel, pour ne pas dire sa pincée de piment. Ce qui n’a pas été sans mal. “En réalité, ça m’a pris 10 ans avant d’être capable d’éditer des livres meilleurs que ceux qui existaient déjà. Je pensais que disposer d’un carnet d’adresses bien épais et de connaissances théoriques bien musclées suffirait. Mais il me manquait l’expérience, qui ne s’acquiert qu’au fil du temps”.

Malgré ces balbutiements du début, elle a toujours clamé bien distinctement un credo sans appel : produire le meilleur tant pour la maison d’édition et les auteurs que pour les lecteurs. Cette exigence a permis à Silkworm Books, qui emploie maintenant 13 personnes, d’acquérir une réputation aussi solide et sereine que le gigantesque bouddha d’or qui habite le temple Wat Pho de Bangkok. Gods of AngkorCréée en 1991, la maison se concentre sur les publications en anglais, principalement des essais en relation avec l’Asie du Sud-Est. La volonté de conquérir un public averti, si possible hors des frontières de la Thaïlande, a obligé Trasvin à adopter des méthodes de travail occidentales. “Dans la région”, explique-t-elle, “l’édition est un phénomène qui ne s’est développé que depuis la Seconde Guerre mondiale. L’écrit reste une tradition très occidentale. Ici, c’est l’oral qui a primé pendant des siècles, avec comme conséquence une approche très différente de l’art. Savoir copier les maîtres est ici hautement considéré, tandis qu’en Occident, l’écrivain ou le peintre doit trouver sa propre identité stylistique”.

Cette spécificité culturelle, il y a 30 ans encore, faisait du copyright une question absurde en Thaïlande, où un éditeur qui avait publié un ouvrage en langue originale n’était même pas contacté quand un autre voulait en faire paraître une traduction. Au mieux, seul le traducteur percevait des honoraires. Le gouvernement thaïlandais commence tout juste à prendre conscience du problème, mais la commission qui en a la charge se concentre sur la musique et les films. Trasvin remarque que publier en anglais augmente les risques de piratage. “Il nous est déjà arrivé de trouver des passages entiers de nos livres retranscrits sur Internet. Dans ce cas, on peut toujours demander au webmaster de supprimer les pages concernées, mais qui sait combien de personnes les ont téléchargées entre temps ?”

A suivre…

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September 20th, 2010 at 16:35 by Magali Tardivel-Lacombe

L’éditrice et le militant

Rencontre avec Dayaneetha De Silva, publishing consultant,

et Chong, fondateur des éditions Gerakbudaya et SIRD à Kuala Lumpur (Malaisie)


Pour sûr, Dayan et Chong en rien ne se ressemblent.

Il n’en reste pas moins qu’ils travaillent ensemble.

J’en écris cette fable afin de souligner

Que l’union des contraires fait la force des alliés.

D’emblée, je vous préviens, je n’suis pas La Fontaine,

Mais ma plume farceuse à sa suite m’entraîne !

Dayan aime les livres, tout ce qui se fait mots.

“Si un texte est précis, il doit aussi être beau !”

Sa Malaisie natale, elle l’a retrouvée

Après vingt-sept années passées à l’étranger.

De maisons d’édition jusques en librairies,

Thaïlande, Singapour, et même l’Australie…

Elle a tant vu, tant lu, qu’elle voudrait écrire

Un essai qui ferait le point sur l’avenir,

Le passé, le présent de l’édition d’Asie.

“Montrer son dynamisme, c’est ce dont j’ai envie”.

Dayan

Pour ce qui le concerne, Chong est un militant.

“Peu importe le style, quand le thème est battant”.

Maçon de son état, fermement communiste,

Il a vécu un temps chez un économiste.

Les ouvrages savants de l’éminent chercheur

Ont donné au maçon des désirs d’éditeur.

Ainsi fut fondée SIRD en 98,

Afin de publier des communistes en fuite,

Des essais en anglais, en malais, en chinois.

“Que les gens lisent mieux, c’est l’important pour moi”.

Chong dans les locaux de SIRD

La maison, qui emploie huit personnes à plein temps,

Publie à la cadence de 20 titres par an.

Mais comme bien des textes sont à retravailler,

Chong avait grand besoin d’excellents conseillers.

Publishing consultant“, Dayan relit les textes,

Corrige, réécrit, et remet en contexte.

Travailler en coulisses pour diverses maisons,

C’est ainsi que s’explique sa nouvelle profession.

Avec Chong, le tandem se passe sans problèmes,

Car dans le fond leur goût pour les livres est le même.

Chong au restaurant

En Malaisie, la censure peut encore frapper,

Mais les livres de Chong traversent le filet.

L’anti-communisme d’après-guerre n’est plus

C’est désormais l’Islam le sujet très tendu.

Les deux amis évoquent le débat du moment :

Utiliser “Allah” en dehors du Coran.

Ce mot signifie “Dieu” dans un malais classique

Mais est revendiqué par nombre d’islamiques.

Les discussions demandent si écrire une bible

Sans ce mot-clé précieux relève du possible.

Pour Chong, qui distribue des ouvrages sur l’Islam

–Architecture, histoire–, pas de retour de flamme.

La religion d’Etat tolère mal la critique

Et ça peut aller loin, croyez-en la chronique

Qui dit qu’en 2009, des libraires ont été

Arrêtés pour avoir vendu une BD

Qui caricaturait tout le gouvernement.

Que ça rende frileux, au fond, ça se comprend…

Tablee de discussionCa n’empêche pas Chong de rester engagé

Ainsi qu’avec l’ouvrage à propos du 13-Mai.

C’était en 69, cette année érotique,

Qu’ont eues lieu des révoltes à caractère ethnique :

Des Chinois et Malais s’affrontent violemment.

Un sujet pas si vieux : Dayan avait dix ans…

Ce n’est qu’en 2006 que SIRD publie un livre.

Des infos inédites, avant inaccessibles.

Le public, avide d’en savoir un peu plus

Sur les événements, achète cet opus.

C’est un très gros succès, 50 000 exemplaires.

Chong s’en félicite : c’est un vrai bestseller !

Chong et Che

Le livre en Malaisie a une histoire récente

Et la culture orale est bien plus importante.

Dans les pays voisins, c’est un peu le contraire.

A Hanoi, il y a un temple littéraire.

En Thaïlande, la force, c’est la langue commune

Qui a forgé l’histoire depuis mille et une lunes.

Quant à la Birmanie, la censure joue un rôle

Que cette dictature ne trouverait pas drôle :

Les gens ont encore plus la volonté de lire

Et donnent au marché noir des perspectives d’avenir !

Afin d’encourager la lecture de ses tomes,

Chong organise donc des lectures, des forums.

On reconnaît ici le militant précoce

Connu pour ses propos parfois un peu féroces.

Entre Chong et le Che, il y a quelques lettres…

Dayan l’éditrice les annoterait peut-être…

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September 15th, 2010 at 16:22 by Magali Tardivel-Lacombe

Dans le ventre d’un dragon

Déjeuner avec quatre représentants de MABOPA, l’association des éditeurs malaisiens à Kuala Lumpur, Malaisie

Tours Petronas de jourPour cet entretien avec l’association des éditeurs malaisiens, le rendez-vous a été fixé chez Madam Kwan, un excellent restaurant de cuisine locale, situé dans le vaste mall au pied des fameuses tours Petronas qui, de jour comme de nuit, brillent de tous leurs feux au-dessus de Kuala Lumpur. Cette invitation à déjeuner nous honore tout autant que la présence de pas moins de quatre représentants de l’association : le président Law King Hui, par ailleurs directeur de la maison d’édition Sasbadi, le secrétaire honoraire Arief Hakim Sani, qui dirige pour sa part les éditions PTS, ainsi que deux membres du comité exécutif, à savoir Liu Hann Wen, qui travaille pour YM Haruman Jiwa et, surprise… Young Poh Loon, que nous avons rencontré la veille dans les locaux de Kohwai & Young ! Je suis impressionnée par la disponibilité dont font preuve ces personnes qui s’engagent entièrement bénévolement à MABOPA pour une période de deux ans. Et pendant ce temps, ils continuent d’exercer leur activité d’éditeurs !

A table avec MABOPA

L’association a été créée en janvier 1969, soit un an après la mise en place, suite aux recommandations de l’UNESCO, du Conseil national du Livre malaisien (MBKM). Elle compte aujourd’hui 164 membres, dont la cotisation annuelle de 500 ringgits (soit un peu plus de 120 euros) couvre l’essentiel de ses frais de fonctionnement, l’Etat n’étant impliqué financièrement que dans le MBKM. Comme il se doit, MABOPA représente et informe ses membres, dans le but de promouvoir la production éditoriale nationale. Mais les discussions avec nos quatre interlocuteurs m’a donné l’impression d’avoir affaire à une association particulièrement active et animée de la volonté de faire de la Malaisie un pays modèle en matière d’édition.

Lectrices dans la librairie MPHAvec un chiffre d’affaires annuel d’environ 1,5 milliards de ringgits (environ 370 millions d’euros) et pas moins de 16 000 titres enregistrés au dépôt officiel de la bibliothèque nationale malaisienne, l’industrie du livre semble plutôt bien se porter. Pourtant, Law souligne qu’avec une population de 26 millions d’habitants, le pays n’a pas encore atteint la proportion de 1 livre pour 1000 personnes comme le recommande l’UNESCO, soit idéalement 26 000 titres publiés chaque année. Cela dit, les statistiques montrent une nette et constante progression, de 7000 titres en 2002 à 10 000 en 2005, pour atteindre les 16 000 de 2009. Il faut cependant tenir compte du fait que les Malaisiens, en grande majorité, lisent couramment l’anglais. Par conséquent, les librairies, et notamment les grandes chaînes comme MPH et Kinokuniya, que nous avions déjà découvertes à Singapour, importent directement les ouvrages anglophones des pays concernés, le lectorat n’ayant pas besoin d’une traduction vers le malais. Peut-être ce phénomène biaise-t-il quelque peu les chiffres.

Tours Petronas de nuitMais il n’y a pas qu’une question de quotas à atteindre comme s’il s’agissait de scores. Les représentants de MABOPA se montrent parfaitement conscients du fait que la croissance du secteur du livre dépend de l’intérêt que porte le public pour la lecture. Ainsi, ils évoquent avec enthousiasme la mise en place, d’ici 2012, d’un projet de “Book City” à Kuala Lumpur. Il s’agira d’un vaste espace public comportant des librairies, des salles de réunion, des résidences d’écrivains, un centre d’information sur l’industrie du livre… Il est encore difficile d’affirmer si le lieu offrira une réelle alternative aux immenses et nombreux shopping-centers de la capitale malaisienne, mais cette initiative semble vraiment originale, d’autant qu’elle provient de l’Etat, mais sera activée par des entreprises et des associations.

Autre défi pour MABOPA, et pas des moindres : depuis 2009 et jusqu’en 2011, l’association préside l’ASEAN Book Publishers Association (ABPA). Loin de considérer la tâche comme purement honorifique, Law encourage ses confrères à observer comment travaillent les éditeurs d’autres aires régionales, et comment change le monde. “Le respect traditionnel des aînés n’a plus lieu d’être”, remarque-t-il. “Aujourd’hui, les jeunes peuvent tout à fait être meilleurs car ils savent avoir une vision globalisée, notamment grâce à l’usage d’Internet. Non seulement nous devons nous moderniser de ce point de vue, faire évoluer notre manière de penser, mais aussi tirer profit de la consolidation de l’ASEAN. C’est une zone très dynamique dans notre branche. Rien que dans le secteur de l’imprimerie, 80% des livres imprimés ici sont destinés à l’export pour le compte de maisons d’édition étrangères. Si l’ABPA pouvait promouvoir la constitution d’un marché commun du livre, avec des règles unifiées et des objectifs partagés, ce serait une vraie force”.

Nos 4 interlocuteurs de MABOPA

De gauche à droite : Young Poh Loon, Law King Hui, Liu Hann Wen et Arief Hakim Sani

Quand nous sortons de cet entretien (ravis et rassasiés !), et que nous sortons du mall, plus vaste qu’une cathédrale, les tours Petronas étincellent dans la lumière de l’après-midi. Elles symbolisent bien une Malaisie entrée de plain pied dans la modernité et l’aisance matérielle. Le pays fait figure de modèle parmi les dragons asiatiques, et le secteur éditorial semble en bénéficier pleinement, la question de l’alphabétisation étant réglée. Les enjeux se situent déjà au-delà des frontières, car le dragon repu a encore faim !

Vous pouvez lire une petite histoire de MABOPA en cliquant ici.

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September 5th, 2010 at 16:06 by Magali Tardivel-Lacombe

Deux enfants terribles

Rencontre avec Kohwai et Young, fondateurs et éditeurs de la maison d’édition éponyme à Kuala Lumpur, Malaisie

Vous connaissiez Astérix et Obélix, n’est-ce pas ? Laurel et Hardy, de même ? Mais qu’en est-il de Kowhai et Young ? Ils valent eux aussi le détour, croyez-moi : car il s’agit bel et bien d’un autre duo de choc !

Young et KohwaiDès que l’on entre dans les locaux de leur maison d’édition, avant même d’avoir affaire aux personnages, on devine que ce sont de sacrés numéros. Le réceptionniste nous indique aimablement que nous devons retirer nos chaussures et enfiler une des paires de tongs entreposées dans des casiers. Par une drôle de magie, Jérémie et moi trouvons chacun instantanément notre pointure. Puis nous patientons, devant un large bassin dont des carpes bien grasses font clapoter l’eau. Kohwai nous expliquera plus tard que l’élevage de ces poissons est sa passion, alors il se devait d’en avoir au bureau également !

C’est d’abord Young qui nous reçoit, dans le minibar de l’entreprise. Le petit homme au regard jovial déplore que les gens aient soudain tous décidé de mener une vie saine, ce qui rend presque inutile cette pièce pourtant bien aménagée. Lui-même a arrêté de fumer et, à son grand dam, Jérémie et moi ne buvons que de l’eau. C’est dire ! Nous entrons finalement dans la grande salle de réunion vivement éclairée, où Kohwai occupe la place du roi, en bout de table.

ABC book in EnglishComme ses grosses lunettes noires l’affichent d’emblée, il est aveugle. C’est presque un pléonasme de préciser que l’accident de la route qui a abîmé ses yeux quand il avait 24 ans a changé sa vie. Employé à l’époque dans une entreprise de publicité, il a dû quitter son poste. “Mais un jour, j’ai eu une idée. Mes enfants, qui avaient alors 2 et 3 ans, m’avaient montré un vilain abécédaire en noir et blanc. Car je pouvais encore à peu près distinguer les images. C’était un livre affreux ! Pourtant, il était publié par le plus gros éditeur malaisien. Alors je me suis dit, puisque c’est comme ça, moi je veux bien être le plus petit ! C’est comme ça que tout a commencé. Et puis dans le fond, je voulais montrer à mes enfants qu’ils ont un père non pas aveugle, mais blessé, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours compétent et, surtout, formidable !” Young, collègue et ami de la première heure, l’a suivi dans l’aventure — oserait-on dire “aveuglément” ?

Les deux acolytes ont aujourd’hui la cinquantaine et un catalogue de plus de 400 titres à leur actif. ABC book in malayLeur idée-phare, c’est de concevoir des albums illustrés de style occidental mais à prix malaisien. En vitrine, il s’agit de rendre les ouvrages accessibles aux enfants les moins favorisés, mais en coulisses, l’ambition reste bel et bien d’atteindre les marchés occidentaux. En effet, la grande majorité des livres sont en anglais, afin de faciliter l’exportation et la vente de droits, notamment via les foires du livre internationales. En outre, les sept auteurs attachés à la maison d’édition sont nord-américains et tous travaillent à distance. De plus, non seulement nombre des titres publiés par Kohwai & Young reprennent (sans les citer) de grands classiques de la littérature occidentale (fables de La Fontaine, contes d’Andersen, de Grimm ou de Perrault), mais leurs illustrations sont en outre résolument passe-partout. Kohwai affirme : “J’ai encore 4% de vision à l’oeil gauche, ce qui me permet de travailler sur mes livres en les approchant presque à toucher mon visage. Je ne perçois que les couleurs vives, et ça tombe bien pour mon travail, car les enfants n’aiment que ce genre de couleurs, tout comme les femmes n’aiment que le cash !” Et il rit à gorge déployée.

Entretien avec Kohwai et Young“Vous comprenez”, ajoute Young, “si vous voulez vous concentrer sur l’international, vous devez faire des livres que tout le monde va accepter et que tous les enfants vont spontanément aimer. C’est pourquoi nous avons adopté le style semi-réaliste, un peu comme Walt Disney. Nos illustrateurs sont formés à cette technique, et c’est ce qui fait notre plus par rapport à la plupart des autres éditeurs asiatiques, qui illustrent un peu au hasard, sans tenir compte du réel, par exemple dans l’architecture des châteaux”. Avec cette démarche, qu’ils suivent jusqu’au bout en rapportant de leurs voyages des albums à succès qui leur servent ensuite de référence, Kohwai & Young peuvent se targuer d’être parmi les premiers éditeurs asiatiques à pouvoir exporter vers l’Europe leurs livres pour enfants.

Amazing World AtlasTraduits en 20 langues dans plus de 30 pays, leurs meilleurs succès (environ 80 titres) sont vendus à plus de 500 000 exemplaires, la médaille d’or revenant à leur grand atlas du monde, distribué à plus de 2 millions d’exemplaires. “Ce livre est un bon exemple de notre démarche : il coûte seulement 10 ringgits ici [environ 2,50 euros], mais il se vend 20 dollars aux Etats-Unis, non seulement parce qu’il est imprimé sur du papier de meilleure qualité, mais aussi parce que son prix s’adapte au le marché américain. C’est une bonne affaire pour nous !”

Malgré tout, les deux compères n’oublient pas totalement leur propre pays et publient, outre des livres d’apprentissage de l’anglais pour les enfants, des légendes malaisiennes en anglais et en malais. Bien que, dans la série des légendes locales, les grands albums The Princess of Mount Ophir et The Ungrateful Son aient été récompensés par le prix d’illustration 2008 de l’International Board on Books for Young People (IBBY), aucun des deux éditeurs n’en est vraiment fier. “Pour nous”, affirme Young, “si un livre gagne un prix, c’est qu’il va mourir très vite. Ce qui est récompensé, c’est l’inventivité, l’originalité. Si Tanggang the Ungrateful SonCe qui signifie qu’un tel livre ne plaira qu’à une minorité et que, quelques mois plus tard, il faudra arrêter de l’imprimer, parce qu’en réalité, personne ne l’achète”. Ainsi, le catalogue en malais comporte surtout des classiques occidentaux et des albums éducatifs, dont le fameux abécédaire aux couleurs vives dont rêvait Kohwai. “Le premier éditeur malaisien a gardé sa place, mais je suis maintenant deuxième, juste derrière lui, alors ça me va”, s’esclaffe-t-il.

Kohwai & Young utilisent tous les canaux possibles et imaginables pour rendre leurs livres disponibles en Malaisie : librairies bien sûr, mais aussi chaînes de supermarchés, crèches et bibliothèques publiques, ou encore via le porte-à-porte, qui fonctionne plutôt bien, et l’association avec des marques de lait ou de chocolat, qui peuvent alors glisser un livre dans leurs paquets promotionnels.

Au final, on sent que ces deux businessmen ne sont pas vraiment passionnés de littérature, mais je leur pose quand même ma question fétiche du livre pour l’île déserte. Ils éclatent d’un bon rire franc, et Kohwai finit par dire sans sourciller : “Sur une île déserte, je n’aurais pas le temps de lire, puisque je partirais à la recherche d’Eve !”

Un duo de choc

Kohwai & Young ont aussi un blog !

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