Avoir ses vers (bien) à soi (1/3)
Rencontre avec Trasvin Jittidecharak, créatrice des éditions Silkworm Books – Mekong Press à Chiang Mai (Thaïlande)
A mesure que le petit trait que nous traçons sur le planisphère se rapproche de la Thaïlande, nous réalisons que nous passerons trop peu de temps à Bangkok pour y faire des reportages. Les mégalopoles du Sud-Est asiatique (Jakarta, Singapour, Kuala Lumpur) nous ont suffisamment étourdis pour que nous ayons besoin d’escales plus paisibles. Alors en Thaïlande, nous ne rencontrons qu’une seule éditrice, dans la ville séculaire de Chiang Mai, au nord du pays. C’est trop peu pour avoir une vision d’ensemble sur un pays si vaste et à l’histoire si riche, mais Trasvin Jittidecharak connaît son métier comme sa poche et l’évoque avec une clarté presque professorale. Elle ne pouvait guère passer par d’autres chemins, remarque-t-elle, ayant grandi dans une librairie. “Enfant, je m’amusais à illustrer les livres que mes parents vendaient. Je les trouvais trop tristes, sans dessins ! J’ai ensuite appris à les respecter et à les rendre comme neufs quand je les empruntais. Maintenant, je suis plus souple : je n’hésite pas à les annoter et même à jouer au basket avec ceux qui ne méritent que la corbeille. Ce qui ne m’empêche pas, par ailleurs, d’écrire des lettres de félicitations aux éditeurs qui publient d’excellents livres”.
Après des études de design et de photographie, Trasvin a longtemps exercé le métier de libraire dans la boutique familiale, le Suriwong Book Centre, qui existe toujours mais vient juste de changer de propriétaire. C’est l’ennui qui lui a fait pousser des ailes d’éditrice. “Je n’aimais pas les livres que je vendais. En plus, dans les années 1980, avec l’expansion du tourisme, s’est développée une sorte de mafia d’auteurs étrangers expatriés en Thaïlande, qui se croyaient autorisés à écrire sur le pays. C’était bourré d’erreurs et d’approximations, mais personne ne bronchait, car l’écrit est considéré comme sacré”. Elle a donc décidé d’ajouter son grain de sel, pour ne pas dire sa pincée de piment. Ce qui n’a pas été sans mal. “En réalité, ça m’a pris 10 ans avant d’être capable d’éditer des livres meilleurs que ceux qui existaient déjà. Je pensais que disposer d’un carnet d’adresses bien épais et de connaissances théoriques bien musclées suffirait. Mais il me manquait l’expérience, qui ne s’acquiert qu’au fil du temps”.
Malgré ces balbutiements du début, elle a toujours clamé bien distinctement un credo sans appel : produire le meilleur tant pour la maison d’édition et les auteurs que pour les lecteurs. Cette exigence a permis à Silkworm Books, qui emploie maintenant 13 personnes, d’acquérir une réputation aussi solide et sereine que le gigantesque bouddha d’or qui habite le temple Wat Pho de Bangkok.
Créée en 1991, la maison se concentre sur les publications en anglais, principalement des essais en relation avec l’Asie du Sud-Est. La volonté de conquérir un public averti, si possible hors des frontières de la Thaïlande, a obligé Trasvin à adopter des méthodes de travail occidentales. “Dans la région”, explique-t-elle, “l’édition est un phénomène qui ne s’est développé que depuis la Seconde Guerre mondiale. L’écrit reste une tradition très occidentale. Ici, c’est l’oral qui a primé pendant des siècles, avec comme conséquence une approche très différente de l’art. Savoir copier les maîtres est ici hautement considéré, tandis qu’en Occident, l’écrivain ou le peintre doit trouver sa propre identité stylistique”.
Cette spécificité culturelle, il y a 30 ans encore, faisait du copyright une question absurde en Thaïlande, où un éditeur qui avait publié un ouvrage en langue originale n’était même pas contacté quand un autre voulait en faire paraître une traduction. Au mieux, seul le traducteur percevait des honoraires. Le gouvernement thaïlandais commence tout juste à prendre conscience du problème, mais la commission qui en a la charge se concentre sur la musique et les films. Trasvin remarque que publier en anglais augmente les risques de piratage. “Il nous est déjà arrivé de trouver des passages entiers de nos livres retranscrits sur Internet. Dans ce cas, on peut toujours demander au webmaster de supprimer les pages concernées, mais qui sait combien de personnes les ont téléchargées entre temps ?”
A suivre…






Ca n’empêche pas Chong de rester engagé












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