Le monde en couleurs

August 21st, 2010 at 12:57 by Magali Tardivel-Lacombe

Rencontre avec Rebekah Mak aux imprimeries Sang Choy, Singapour

Rebekah MakDepuis le début de ce tour du monde des livres, nous entendons régulièrement des éloges sur la compétitivité des imprimeurs chinois et singapouriens. Ce voyage ne nous mènera pas jusqu’en Chine, mais Singapour se trouvait sur notre chemin. Nous y avons donc rencontré Rebekah Mak, qui travaille depuis huit ans pour Sang Choy Printing. L’entreprise, créée en 1992, était à ses débuts une “Color Reproduction Company”, qui utilisait des films dans le procédé d’impression. Aujourd’hui, la technique du “Computer to plate” (CTP) permet de passer directement de l’image numérique à la plaque d’imprimerie, sans avoir besoin de fabriquer des films. Sang Choy Printing reste spécialisé dans la reproduction des couleurs et offre des services de scan de diapositives, de correction de couleurs, d’impression digitale grand format et, surtout, de fabrication de revues et de livres illustrés.

La branche de Singapour, qui emploie une centaine de personnes, gère les travaux en offset, qui utilisent de vraies couleurs, tandis que celles de Shen Zhen et de Shanghai, en Chine, effectuent les travaux au laser. “Vous verriez les usines que nous avons en Chine !” raconte Rebekah. “A Shanghai, 300 personnes réalisent à la main des emballages, non seulement des coffrets de livres, mais aussi des boîtes de vin, des emballages cadeau pour du thé, etc. Locaux de SingapourA Shen Zhen, notre usine emploie 1200 personnes, qui travaillent essentiellement aux pliages, découpages, coutures –à la main toujours. Ce sont d’immenses ateliers, vraiment impressionnants à voir. Et autour, c’est comme une petite ville qui s’est développée, avec ses logements, ses cantines… Les travailleurs vivent sur place avec leur famille !”

En ce qui concerne les machines, des Mitsubishi japonaises ont supplanté les Heidelberg allemandes, qui avaient fonctionné pendant dix ans. “Nous changeons très peu souvent de machines, non seulement parce qu’elles sont très coûteuses, mais aussi parce qu’elles requièrent une installation extrêmement compliquée. La dernière fois, ici, il a fallu bloquer la rue pendant une demi-journée, le temps que la grue fasse passer la nouvelle machine par un trou ouvert exprès dans la façade ! Vous comprenez qu’on ne fasse pas cela tous les jours !”

Rebekah Mak presente Art in All of UsBien entendu, ce qui pousse les éditeurs occidentaux (Etats-Unis, Europe, Australie) et, depuis peu, latino-américains (Argentine, Brésil, Mexique), à confier leurs travaux à des imprimeurs asiatiques, c’est avant tout le coût, car la main-d’oeuvre et la location des locaux engagent moins de frais en Chine, où se concentre la production. “Il faut toutefois savoir”, précise Rebekah, “que ce n’est avantageux que pour les livres en couleurs. En effet, les impressions en noir et blanc n’impliquent que le coût du papier. Puisqu’il y a en Europe des fabriques de papier, c’est moins cher pour un éditeur européen de faire imprimer des romans, par exemple, dans son propre pays. L’Espagne et la République tchèque sont par ailleurs réputées pour leurs impressions peu onéreuses. Mais dès que la couleur entre en scène, l’Asie est imbattable !”

Rebekah souligne également l’efficacité des ouvriers chinois : jusqu’à 20 000 exemplaires d’un livre en carton fait à la main peuvent être prêts en seulement trois semaines ! “En revanche, notre faiblesse, c’est le temps de transport par bateau. A Sang Choy, nous avons notre propre service d’expédition, qui part de Hong Kong pour les livres réalisés en Chine, et de Singapour pour ceux qui viennent d’ici. Cela facilite les choses, mais il faut encore compter deux à trois semaines de délai pour les commandes européennes. Du coup, quand ils ont besoin d’effectuer des réimpressions dans de courts délais, les éditeurs européens préfèrent s’adresser aux entreprises locales”.

Etageres de Sang Choy

La bibliothèque des livres imprimés par Sang Choy s’étoffe au fil du temps avec des albums pour enfants souvent coédités, comme le Dinorama publié par Casterman en français, mais que Sang Choy a également imprimé en japonais, en russe, en anglais… Il y a également les livres d’art, comme le volumineux Art in All of Us, que les Belges Anthony Asael et Stephanie Rabemiafara ont réalisé au profit de l’UNICEF suite à leur tour du monde pour rencontrer des enfants et leur apprendre la photographie, le dessin, l’écriture : 800 photos couleurs, 5 kilogrammes en comptant le coffret, fait sur mesure à la main ! De même, des musées comme le British Museum de Londres font appel à l’entreprise singapourienne pour l’impression de leurs catalogues d’exposition. Lors de notre visite, des piles de Realism in Asia attendent d’être envoyées, tout près pour une fois, à la National Art Gallery de Singapour, qui consacre à ce thème une belle exposition temporaire.

Dinorama en japonais

Des clients plus atypiques travaillent parfois avec Sang Choy. Rebekah nous montre ainsi Spark your Dream, de Candelaria et Herman Zapp. “Ce sont deux Argentins qui voyagent dans une vieille voiture avec leurs enfants”, explique Rebekah. “Ils ont écrit et auto-publié ce livre, et quand ils veulent organiser une vente à un endroit, ils nous commandent un certain nombre d’exemplaires. Nous nous occupons de l’impression et de l’envoi à l’endroit où se trouve la famille”.

Assister aux foires du livre internationales reste un incontournable, tout comme faire travailler des représentants en Belgique ou au Royaume-Uni. Je demande à Rebekah si communiquer avec des clients qui se trouvent aussi bien à Londres, Sydney ou sur les routes du monde, n’a pas parfois des conséquences étonnantes. “Bien sûr !” répond-elle. Spark you Dream“D’abord, il faut toujours que nous veillions à ne pas appeler nos clients européens pendant leur pause déjeuner. Nous essayons de leur faire oublier qu’il existe un décalage horaire entre l’Europe et ici. Quoi qu’il en soit, les emails et le téléphone sont vraiment des modes de communication simples, d’autant qu’à Singapour, l’anglais est couramment parlé. Il arrive aussi que certains clients fassent le déplacement pour discuter de vive voix des projets un peu complexes. Ça a été le cas d’Anthony Asael, qui est resté ici une semaine”.

Le travail dans un tel espace mondialisé implique enfin une sensibilité parfois gênante aux événements internationaux. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le récent tremblement de terre au Chili a eu des conséquences sur les imprimeurs asiatiques, car les forêts et les usines de papier de ce pays, affectées par la catastrophe, ont diminué l’approvisionnement habituel. Cela dit, une grosse entreprise comme Sang Choy veille à diversifier ses achats en papier, faisant appel à des Indonésiens, des Thaïlandais, des Japonais, et même des Scandinaves. Par ailleurs, certaines fluctuations financières, importantes d’une semaine à l’autre dans des situations de crise comme celle de 2009, obligent l’entreprise à augmenter ses tarifs pour rester à flot, ce qu’il faut annoncer avec diplomatie aux clients… Car malgré la réputation de son travail et le sérieux de ses vérifications post-impression, Sang Choy n’est pas seule sur le marché. Rien qu’à Singapour, trois ou quatre imprimeries offrent également leurs services aux éditeurs du monde entier. La prochaine fois que vous avez un livre illustré entre les mains, regardez donc où il a été imprimé : c’est édifiant !

Douceurs en couleurs

Même les pâtisseries offertes par Rebekah Mak lors de notre entretien sont vivement colorées !

Post to Twitter Tweet This Post

Tags: ,

Your Comment

Spam protection by WP Captcha-Free

  Top