Un pays à la page

August 16th, 2010 at 08:22 by Magali Tardivel-Lacombe

Entretien avec Michael Goh à Singapour

Un bavardage à bâtons rompus sur le monde du livre dans le microcosme singapourien : nouveaux métiers, librairies étrangères, édition multilingue, imprimerie… Michael Goh a des années d’expérience derrière lui… et pas sa langue dans sa poche !

Magali Tardivel-Lacombe — Vous dites que cela fait 48 ans que vous êtes dans le “business du livre”. Quel est donc votre parcours ?

Michael GohMichael Goh — J’ai d’abord été instituteur, mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas ma vocation. Alors j’ai passé cinq années dans une librairie religieuse singapourienne, en tant qu’apprenti. Par la suite, j’ai moi-même dirigé une petite librairie, jusqu’à ce que l’augmentation des loyers m’oblige à l’abandonner. Maintenant, je travaille comme représentant free-lance pour des éditeurs occidentaux.

MTL — En quoi consiste ce métier ?

MG — J’assiste aux foires du livre internationales, notamment à Francfort, où je propose aux éditeurs de représenter leur catalogue dans les librairies asiatiques. Une fois qu’un contrat est signé, je procède comme n’importe quel autre représentant, en allant voir les libraires pour leur vanter les ouvrages des maisons pour lesquelles je travaille. Comme je me suis spécialisé dans les livres académiques, je me rends également dans les bibliothèques universitaires. Je représente des éditeurs hollandais, allemands, britanniques et américains. Bizarrement, je n’ai encore jamais réussi à convaincre un seul Français ! Je crois qu’ils ne sont pas très ouverts à l’exportation, d’autant qu’en Asie, le lectorat francophone se concentre presque uniquement au Vietnam. Et puis, j’ai l’impression que les éditeurs français n’aiment pas vraiment faire des remises aux libraires. A l’inverse, les Américains comme Pearson ou Cengage baissent leurs prix jusqu’à 60% !

MTL — Vous avez été pendant plusieurs années président de l’association des libraires de Singapour. Quel est le rôle de cette association ?

Vitrine de la chaîne de librairies MPHMG — Essentiellement, elle organise la foire du livre de Singapour, qui a lieu en juin. Mais sinon, son rôle ne cesse de décliner, dans la mesure où plus personne ne veut y être bénévole. De toute façon, même s’il y a plus de 500 librairies dans ce pays minuscule qui compte 5 millions d’habitants, la plupart vendent surtout des magazines, des bonbons, des boissons… Du coup, je ne compte que trois ou quatre bonnes librairies à Singapour, et ce sont des groupes : Kinokuniya, chaîne japonaise qui propose essentiellement des ouvrages en japonais et en anglais, ainsi que les chaînes anglo-saxonnes Borders, Times Bookstore et MPH, qui se concentrent sur les livres en anglais d’importation. On ne peut pas vraiment parler de librairie singapourienne !

Kinokuniya... dans la capitale du shopping

MTL — En revanche, les imprimeurs d’ici sont réputés dans le monde entier.

MG — Autrefois, c’est vrai que les éditeurs occidentaux avaient intérêt à faire imprimer leurs ouvrages ici. Mais aujourd’hui, les Chinois offrent des tarifs plus compétitifs, tout en utilisant les mêmes machines perfectionnées qu’à Singapour ; ils sont par ailleurs imbattables pour les livres à fenêtres, pliages, pop-ups, réalisés à la main. Ici, les frais de main-d’oeuvre sont aujourd’hui plus élevés, et le papier utilisé doit être importé de Chine ou d’Indonésie. Mais peut-être que la position géographique du pays représente toujours un avantage en termes de transport par bateau vers l’Europe, l’Australie et l’Amérique du Nord.

MTL — L’île de Singapour est en effet située entre la pointe sud de la péninsule malaisienne et le nord de l’île de Java. Elle ressemble d’ailleurs à un phare de Babel ! On y entend parler malais, anglais, tamoul et mandarin. Vous-même, Michael, vos grands-parents étaient chinois. Qu’est-ce que ce brassage linguistique et culturel implique en matière d’édition ?

MG — Il faut savoir que Singapour est une terre d’immigration et que son histoire en tant que nation indépendante n’est même pas centenaire. Entretien avec Michael GohDu coup, l’identité nationale n’est pas très marquée, ce qui se répercute sur la production éditoriale. On ne compte ici que quelques maisons d’édition, et elles restent très petites. De toute façon, les Singapouriens ne lisent quasiment que de l’anglais. Ils ignorent pour la plupart la production livresque des voisins, et même celle d’ici. Depuis cinq ans, le Book Council fait campagne pour la lecture, mais je doute que des auteurs locaux comme Tan Guan Heng (Night Butterfly, G.H. Bookforum, 2001) finissent par être connus du public de leur propre pays. On est comme sur une île occidentale en Asie, ici…

MTL — En parlant d’île, j’ai une question fétiche : quel serait l’unique livre que vous emporteriez sur une île déserte ?

MG — Question en retour : pourquoi cette question ?

MTL — J’aime savoir quelles lectures ont été marquantes pour les gens que je rencontre. Grâce à leurs réponses, je pourrai peut-être monter une bibliothèque idéale… Alors, quel serait le vôtre ?

MG — Je pense que je choisirais une anthologie de poèmes du monde entier, en anglais. Après tout, en tant que Singapourien, j’aime cette impression d’être à la croisée des chemins. Et puis mon activité professionnelle me fait voir du pays, ce qui me manquerait sur cette île déserte ! D’où l’anthologie internationale…

Lecteurs en librairie

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