Rencontre avec John McGlynn, co-fondateur et éditeur à la Fondation Lontar à Jakarta, Java (Indonésie)
Quelque part, aux Etats-Unis. Une famille catholique : le père, la mère et les dix enfants. Dont John, qui aime les spectacles de marionnettes. En grandissant, il veut passer de l’autre côté du rideau. Ce sont les années 1970, tout est possible — alors pourquoi ne pas apprendre à tirer les ficelles ?
Très vite, ce sont les ombres qui le fascinent. Période de guerre froide, de Vietnam en feu. Comme le monde dessiné par les hommes politiques, le théâtre d’ombres se joue en noir et blanc. Silhouettes insaisissables, fuyant sur un drap tendu.
Les maîtres du genre, John le sait, ce sont les Indonésiens qui, dans certaines familles, se transmettent depuis des générations le secret de la découpe du cuir de buffle. Ils le tannent, le taillent, le travaillent, pour en faire une dentelle sombre. Les jeux d’ombre et de lumière, cadencés par des percussions, des voix de femmes et un conteur, évoquent la sagesse des dieux, le courage des héros, les amours heureuses. Chaque personnage contient dans sa silhouette de petits dragons protecteurs. Le ventre, siège des émotions et des instincts, est plein de leurs tourbillons. La tête, surmontée d’une coiffe, laisse à l’âme sage l’espace de la réflexion.
John est fasciné par la finesse de ces marionnettes qui, sans se contenter d’être belles, évoquent l’humain dans toute sa complexité. Décidé à apprendre comment les apprivoiser, il commence par apprendre l’indonésien. Trois années passent. Enfin, il est prêt à intégrer le cours de marionnettes d’ombres à Yogyakarta. Cette ville javanaise est connue pour avoir abrité durant des siècles des artisans qui, par familles entières, exerçaient bénévolement leur savoir-faire au service du sultan : fabricants d’instruments de musique, peintres de batiks (mélange de soie et de coton), et bien sûr, marionnettistes. John se trouve au bon endroit pour enfin savoir comment manier ces poupées plates aux bras articulés. Mais il est victime de son zèle : arrivé six mois plus tôt à Yogyakarta pour perfectionner son indonésien, on lui refuse sa place dans le cours de marionnettistes, “réservé aux étrangers résidant hors d’Indonésie”.
Rideau.
John est américain, il a la débrouillardise dans le sang. Il continue à apprendre l’indonésien, cette langue qui s’est mise par hasard sur son chemin pour lui jouer un mauvais tour. Mais il ne lui en tient pas rigueur. Il approfondit ses connaissances, jusqu’à être capable de lire et d’aimer la littérature locale. A tel point que, en 1987, il décide de fonder une maison d’édition qui soit entièrement en l’honneur de ces textes et auteurs inconnus du reste du monde. A ses côtés, quatre écrivains indonésiens. La Fondation Lontar est créée.
Mai 2010, Jakarta. Le marionnettiste est devenu éditeur. Autour de ses yeux bleus, des pattes d’oie d’humeur joyeuse. A son front, des lignes soucieuses. Plus de 100 titres ont été publiés depuis 1987, dans trois collections différentes : Lontar pour les traductions en anglais de textes classiques indonésiens, Amanah pour les ouvrages en indonésien, souvent traduits dans la foulée pour la première collection, et enfin Godown, pour les textes en anglais sur l’Indonésie.
Malgré ces efforts pour projeter la culture du pays sur l’écran du vaste monde, les financements ne sont jamais assurés. L’Etat ne soutient même pas l’initiative, pourtant unique en son genre dans l’archipel. Probablement parce qu’ici, on estime que publier en anglais est une source sûre de profits. Mais John pourrait donner des dizaines de contre-exemples. Ainsi, après une tournée aux Etats-Unis et un passage sur CNN, Pramoedya Anata Toer (The Mute’s Soliloquy ["Le Soliloque du muet"], anthologie rassemblée par John) n’a pas vu ses ventes augmenter. Comme partout, on fait le constat que le marché anglophone dédaigne les traductions, alors qu’il envahit toutes les autres aires linguistiques. Sur les quelque 115 000 livres publiés chaque année en Indonésie, 60% sont des traductions, essentiellement de l’anglais, mais aussi du japonais et de l’arabe. C’est dire si la Fondation Lontar occupe une niche sous-représentée.
Ne pouvant donc pas compter sur l’Etat, la fondation vit des ventes de ses livres et des oeuvres d’art exposées dans sa galerie, ainsi que des dons des particuliers, dont plus de la moitié sont Indonésiens. Jusqu’à 2009, la Fondation Ford allouait 500 000 US$ annuels à Lontar. Mais une dénommée Crise Financière est passée par là, faisant une croix sur les cinq zéros providentiels…
Vous en saurez plus sur les publications de Lontar et sur la littérature indonésienne… dans la deuxième partie, prochainement !



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