Entretien avec Dion P. Sihotang, éditeur chez Galaxy Puspa Mega et bénévole à l’association des éditeurs indonésiens IKAPI à Jakarta, Java (Indonésie)
En mai dernier, Ikatan Penerbit Indonesia, l’association des éditeurs indonésiens, plus couramment appelée IKAPI, a fêté 60 années d’existence, à peine cinq ans de moins que l’Indonésie indépendante. En effet, la création d’IKAPI a suivi de près la proclamation de l’indépendance, sous l’impulsion de dix éditeurs marqués par le slogan de la jeunesse des années 1930 : “Une seule langue, un seul pays, une seule nation”. Malgré 300 ans de colonisation hollandaise, qui ont suscité l’existence de maisons d’édition bilingues, l’édition en indonésien existait bien avant 1945, avec une production concentrée sur les livres religieux et de contes. Les fondateurs d’IKAPI, sous la houlette d’Achmad Notosoetardjo, souhaitaient participer à la consolidation de l’unité nationale et attirer l’attention du gouvernement sur leur cause et leur rôle. Depuis, l’industrie du livre s’est tellement développée en Indonésie qu’IKAPI est passée de 10 éditeurs membres en 1954 à près de 1000 en 2010 (dont 300 à Jakarta), pour un pays qui compte désormais quelque 230 millions d’habitants.
Il va de soi, donc, que les enjeux ont considérablement évolué. IKAPI représente toujours les éditeurs auprès du gouvernement, mais davantage en tant que conseiller technique, par exemple dans la mise en place de politiques de promotion de la lecture, à l’école en particulier. Dans l’autre sens de cette interface, l’association des éditeurs informe ses membres sur les lois qui les concernent. Elle organise ainsi des séminaires sur les droits d’auteur, et veille à ce que les directives gouvernementales soient suivies par les éditeurs, tant en matière de programmes scolaires qu’en matière de décence. La censure frappe toujours les ouvrages considérés comme pornographiques ou allant à l’encontre de l’Islam. Célèbre illustration : Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont interdits en Indonésie.
D’ailleurs, une commission d’IKAPI se concentre sur les livres religieux, qui représentent 32% des publications annuelles en Indonésie, contre 25% de fiction et non fiction, 19% de livres jeunesse et 16% de livres scolaires (chiffres IKAPI 2007). On ne compte néanmoins qu’une centaine de maisons spécialisées. Dans ce pays à majorité musulmane où ont lieu de nombreuses foires du livre islamique, beaucoup d’ouvrages religieux proviennent du Moyen-Orient. Souvent, ils ne sont même pas traduits, car les musulmans du monde entier apprennent l’arabe avec le Coran. Quand ces textes sont transposés en indonésien, la question des droits entre rarement en ligne de compte, dans la mesure où les auteurs prônent la da’wa (expansion de l’Islam) avant même de réclamer des droits d’auteur. IKAPI s’est donc donné pour mission de réduire la dépendance de l’Indonésie en matière de livres religieux importés. D’un point de vue politique, il s’agit de répandre un discours plus modéré que celui qui peut provenir de la péninsule arabique. D’un point de vue économique, cet objectif est par ailleurs présenté comme un moyen d’accroître l’activité des éditeurs locaux, ce qui, tout en faisant diminuer les importations, devrait contribuer à l’augmentation du PIB.
Car l’industrie du livre est officiellement considérée comme une source d’enrichissement national, ce qui motive l’Etat à promouvoir l’édition destinée à l’exportation.
Ainsi, IKAPI, qui non seulement organise l’Indonesia Book Fair, mais aussi représente ses membres à l’International Publishers Association (IPA) et l’Asia-Pacific Publishers Association (APPA), ainsi que sur les stands de foires internationales (Tokyo, Le Caire, Francfort…), les encourage à produire des livres de bonne qualité, susceptibles d’intéresser les voisins de l’ASEAN, voire des marchés plus lointains, ce qui n’empêche pas l’association d’organiser par ailleurs des séminaires sur la traduction, afin notamment d’améliorer la qualité des ouvrages universitaires traduits, qui restent la référence des étudiants indonésiens.
L’internationalisation des échanges confronte par ailleurs les éditeurs à des difficultés nouvelles : si la publication de livres ne constituait pas une activité lucrative aux débuts d’IKAPI du fait d’un lectorat peu développé et de coûts de production très élevés, ce sont aujourd’hui les crises monétaires et financières qui menacent les éditeurs indonésiens. Partant de ce constat, IKAPI a mis sur pied, après la crise monétaire de 1998, la Fondation Adikarya, qui récompense les auteurs d’ouvrages jeunesse de grande qualité, tentant par là même de contre-balancer la tendance à produire des livres à moindres frais (et souvent moindre intérêt), ainsi que les “offensives” étrangères, comme celle du manga au succès croissant.
Tous ces objectifs ne peuvent cependant être atteints si les éditeurs ne reçoivent pas une formation plus professionnelle. Deux universités seulement proposent un cursus de trois années permettant d’apprendre le métier. Cela ne concerne qu’une trentaine d’étudiants par an !
Tous les autres éditeurs indonésiens sont des spécialistes d’un domaine qui en font des livres. D’où le rôle pivot que veut jouer IKAPI, en organisant des séminaires sur des thèmes aussi variés que la création d’une maison d’édition, l’utilisation de logiciels de mise en page, la préparation à une foire internationale, la négociation de droits, etc.
D’une association à but essentiellement représentatif, on est donc passé à un organisme professionnel aux actions bien concrètes, décidées et menées par des éditeurs bénévoles. Un pragmatisme étonnamment bien illustré par le choix de livre que ferait Dion P. Sihotang pour l’île déserte : Les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Steven R. Covey (1993 pour l’édition française chez First), un ouvrage de développement personnel qui donne des conseils pour améliorer sa vie, ses méthodes de travail, son sens relationnel…
Tags: Association d'éditeurs, Editeur, Indonésie



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