July 2010

July 30th, 2010 at 07:38 by Magali Tardivel-Lacombe

Portrait du marionnettiste en costume d’éditeur (1/2)

Rencontre avec John McGlynn, co-fondateur et éditeur à la Fondation Lontar à Jakarta, Java (Indonésie)

Quelque part, aux Etats-Unis. Une famille catholique : le père, la mère et les dix enfants. Dont John, qui aime les spectacles de marionnettes. En grandissant, il veut passer de l’autre côté du rideau. Ce sont les années 1970, tout est possible — alors pourquoi ne pas apprendre à tirer les ficelles ? Marionnette d'ombres indonésienneTrès vite, ce sont les ombres qui le fascinent. Période de guerre froide, de Vietnam en feu. Comme le monde dessiné par les hommes politiques, le théâtre d’ombres se joue en noir et blanc. Silhouettes insaisissables, fuyant sur un drap tendu.

Les maîtres du genre, John le sait, ce sont les Indonésiens qui, dans certaines familles, se transmettent depuis des générations le secret de la découpe du cuir de buffle. Ils le tannent, le taillent, le travaillent, pour en faire une dentelle sombre. Les jeux d’ombre et de lumière, cadencés par des percussions, des voix de femmes et un conteur, évoquent la sagesse des dieux, le courage des héros, les amours heureuses. Chaque personnage contient dans sa silhouette de petits dragons protecteurs. Le ventre, siège des émotions et des instincts, est plein de leurs tourbillons. La tête, surmontée d’une coiffe, laisse à l’âme sage l’espace de la réflexion.

John est fasciné par la finesse de ces marionnettes qui, sans se contenter d’être belles, évoquent l’humain dans toute sa complexité. Décidé à apprendre comment les apprivoiser, il commence par apprendre l’indonésien. Trois années passent. Enfin, il est prêt à intégrer le cours de marionnettes d’ombres à Yogyakarta. Cette ville javanaise est connue pour avoir abrité durant des siècles des artisans qui, par familles entières, exerçaient bénévolement leur savoir-faire au service du sultan : fabricants d’instruments de musique, peintres de batiks (mélange de soie et de coton), et bien sûr, marionnettistes. John se trouve au bon endroit pour enfin savoir comment manier ces poupées plates aux bras articulés. Mais il est victime de son zèle : arrivé six mois plus tôt à Yogyakarta pour perfectionner son indonésien, on lui refuse sa place dans le cours de marionnettistes, “réservé aux étrangers résidant hors d’Indonésie”.

Rideau.

Spectacle d'ombres à Jakarta

John est américain, il a la débrouillardise dans le sang. Il continue à apprendre l’indonésien, cette langue qui s’est mise par hasard sur son chemin pour lui jouer un mauvais tour. Mais il ne lui en tient pas rigueur. Il approfondit ses connaissances, jusqu’à être capable de lire et d’aimer la littérature locale. A tel point que, en 1987, il décide de fonder une maison d’édition qui soit entièrement en l’honneur de ces textes et auteurs inconnus du reste du monde. A ses côtés, quatre écrivains indonésiens. La Fondation Lontar est créée.

Mai 2010, Jakarta. Le marionnettiste est devenu éditeur. Autour de ses yeux bleus, des pattes d’oie d’humeur joyeuse. A son front, des lignes soucieuses. Plus de 100 titres ont été publiés depuis 1987, dans trois collections différentes : Lontar pour les traductions en anglais de textes classiques indonésiens, Amanah pour les ouvrages en indonésien, souvent traduits dans la foulée pour la première collection, et enfin Godown, pour les textes en anglais sur l’Indonésie. John McGlynnMalgré ces efforts pour projeter la culture du pays sur l’écran du vaste monde, les financements ne sont jamais assurés. L’Etat ne soutient même pas l’initiative, pourtant unique en son genre dans l’archipel. Probablement parce qu’ici, on estime que publier en anglais est une source sûre de profits. Mais John pourrait donner des dizaines de contre-exemples. Ainsi, après une tournée aux Etats-Unis et un passage sur CNN, Pramoedya Anata Toer (The Mute’s Soliloquy ["Le Soliloque du muet"], anthologie rassemblée par John) n’a pas vu ses ventes augmenter. Comme partout, on fait le constat que le marché anglophone dédaigne les traductions, alors qu’il envahit toutes les autres aires linguistiques. Sur les quelque 115 000 livres publiés chaque année en Indonésie, 60% sont des traductions, essentiellement de l’anglais, mais aussi du japonais et de l’arabe. C’est dire si la Fondation Lontar occupe une niche sous-représentée.

Ne pouvant donc pas compter sur l’Etat, la fondation vit des ventes de ses livres et des oeuvres d’art exposées dans sa galerie, ainsi que des dons des particuliers, dont plus de la moitié sont Indonésiens. Jusqu’à 2009, la Fondation Ford allouait 500 000 US$ annuels à Lontar. Mais une dénommée Crise Financière est passée par là, faisant une croix sur les cinq zéros providentiels…

Vous en saurez plus sur les publications de Lontar et sur la littérature indonésienne… dans la deuxième partie, prochainement !

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July 23rd, 2010 at 08:21 by Magali Tardivel-Lacombe

L’édition pour les nuls — en images

Pour le grand public, les nombreuses étapes qui mènent le manuscrit au livre fini, disponible en librairie, ne sont pas toujours très claires. J’ai souvent été confrontée à des gens qui croient que travailler dans l’édition, c’est être écrivain ! La visite guidée des éditions Erlangga à Jakarta (Indonésie) a été l’occasion de voir et photographier toutes les séquences (ou presque) de la fabrication d’un livre. Petite visite en images…

1. L’éditorial

EditorialLa création d’un livre peut être impulsée de deux manières différentes : soit un auteur propose son manuscrit à la maison d’édition, soit la maison d’édition décide de faire un livre sur un sujet particulier, auquel cas elle commande le texte à un ou plusieurs auteurs. Pour Erlangga, qui publie surtout des ouvrages scolaires, c’est surtout le second cas de figure qui se présente. Bien que les auteurs rechignent souvent à modifier leurs textes, l’éditeur peut décider de changer le découpage des chapitres, de retravailler certaines formulations, voire de supprimer ou rajouter des paragraphes entiers, pour des raisons de cohérence, de facilité de compréhension ou d’esthétique littéraire. C’est lui ou un correcteur qui relira le texte pour en corriger l’orthographe, la ponctuation et la mise en page.

Dans une grande maison d’édition comme Erlangga, plusieurs éditeurs coordonnent différentes équipes : l’un gère le secteur des langues, l’autre celui des sciences, un autre encore celui des livres pour enfants, etc. En revanche, de petites maisons comme Brandl & Schlesinger en Australie ne comptent qu’un seul éditeur.

2. Le design

Les livres éducatifs produits par Erlangga contiennent bien entendu un grand nombre d’illustrations. DesignCelles-ci peuvent être commandées spécialement à un dessinateur ou un photographe, mais le plus souvent, les designers ont recours à des banques d’images, qui offrent des illustrations à moindres frais. Dans le cas d’ouvrages non illustrés, des questions de design entrent également en ligne de compte : format du livre, police de caractères, illustration de couverture, etc.

3. L’impression

Une fois la maquette achevée, le livre est prêt à partir pour l’imprimerie. Imprimerie des editions ErlanggaChez Erlangga, cette étape est facilitée par la présence d’une imprimerie sur place, où sont réalisés tous les livres de la maison. Comme pour la correction des textes et la mise en page, cette étape est souvent confiée à des professionnels extérieurs. Ici, les machines utilisées sont suédoises, indiennes, allemandes et japonaises ; en revanche, le papier provient directement d’Indonésie, premier producteur asiatique.

Feuillets prets a etre relies

La complexité de l’impression varie : de deux couleurs pour de simples pages de textes (noir sur blanc le plus souvent), on passe à huit couleurs pour les couvertures. Des employés sont chargés de vérifier rapidement si l’impression s’est bien passée, par exemple, s’il n’y a pas de taches de couleurs indésirables.

Verification de l'impression

Enfin, il existe différentes techniques de reliure : certains livres sont cousus avec du fil, d’autres, comme ceux d’Erlangga, encollés.

Livres sur le tapis roulant de la relieuse

Soulignons que les éditeurs occidentaux font très généralement appel à des imprimeurs asiatiques pour l’impression des livres illustrés. Ce sujet fera l’objet de prochains articles.

4. La diffusion

Impression en couleurs des couverturesComme je l’ai expliqué dans mon article précédent, Erlangga se diffuse elle-même en allant présenter ses ouvrages directement aux équipes enseignantes. En règle générale, cependant, l’éditeur envoie des représentants dans les librairies une ou plusieurs fois par ans, pour qu’ils y promeuvent le catalogue de la maison. Les libraires acquièrent ainsi des nouveautés pour leur stock, parfois de manière quelque peu frileuse, du fait des conditions souvent drastiques de retour des invendus à l’éditeur. En France, beaucoup d’éditeurs accordent un droit de retour gratuit aux ouvrages restés en rayon au moins trois mois, tandis qu’en Australie, les frais de retour sont à la charge de l’éditeur.

5. La distribution

Empaquetage avant la distribution dans les librairies et les ecolesEncore une étape généralement confiée à une entreprise spécialisée, mais qu’Erlangga assure elle-même, tant pour ses propres ouvrages que pour ceux d’autres maisons d’édition. Il s’agit d’envoyer le livre aux librairies et institutions (universités, bibliothèques, associations…) qui l’ont commandé. Le distributeur met le bon nombre d’exemplaires dans des cartons, qu’il convoie lui-même ou envoie par la poste aux commanditaires. Un processus plus ou moins long selon les pays : en France, le délai habituel entre une commande passée en librairie par un particulier et la réception du livre est de 5 jours, tandis qu’en Allemagne, l’ouvrage commandé dans des conditions similaires est livré du jour au lendemain.

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July 15th, 2010 at 16:13 by Magali Tardivel-Lacombe

Presque premier de la classe

Rencontre avec Raja Hutauruk et son équipe aux éditions Erlangga à Jarkarta, Java (Indonésie)

Orchidees dans les locaux d'ErlanggaAu début des années 1950, Marulan Hutauruk, proviseur dans une grande école publique, a voulu pallier le manque de livres scolaires dont souffraient ses étudiants, en confectionnant lui-même des ouvrages didactiques qu’il leur distribuait. Dans les années 1960-70, devenu directeur de la première maison d’édition gouvernementale indonésienne, Balai Pustaka, il a parallèlement travaillé à la consolidation d’Erlangga, maison d’édition scolaire où il fabriquait surtout des livres d’histoire et de droit, ses matières de prédilection. Une décennie plus tard, son fils Gunawan, après des études de finances à New York, est venu lui prêter main-forte, ce qui a permis à Erlangga de se développer et de publier des ouvrages universitaires traduits de l’américain.

A l’époque, les étudiants achetaient très peu de livres, et tenir une maison d’édition universitaire n’était guère une activité rentable. Aujourd’hui encore, les “copying centers” ont le vent en poupe, sans compter qu’Internet fait librement circuler des textes pourtant protégés par des droits d’auteur. Entretien avec des membres de l'equipe d'ErlanggaDe même, les contrefaçons représentent encore une réelle concurrence pour les éditeurs : un ouvrage vendu 100 000 roupies indonésiennes (environ 8 euros) sera bradé à 40 000 roupies par les pirates, qui se couvrent bien souvent en proposant également sur leurs étalages les copies originales. La difficulté à les démasquer se double d’une réalité incontestable : pour la majorité des étudiants indonésiens, l’achat de livres n’est que le cinquième poste budgétaire. Conscients de cette situation, les professeurs eux-mêmes ne peuvent condamner le recours aux photocopies ou aux contrefaçons.

Erlangga se devait donc d’élargir son champ d’action. Dès 1991, la maison a commencé à réaliser ses premiers manuels d’école primaire et, au début des années 2000, sortait ses premiers livres pour les tout-petits. Aujourd’hui, Raja Hutauruk, le petit-fils de Marulan, a repris l’entreprise familiale avec ses trois frères et soeurs. Avec dix succursales et un bon nombre de bureaux représentatifs dispersés dans l’archipel, ainsi que quatre librairies Eureka à Jakarta, Erlangga se positionne comme la deuxième plus grande maison d’édition en Indonésie, après Gramedia aux longs tentacules, qui détient aussi des hôtels, des journaux, etc.

Raja HutaurukEntre le proviseur qui bricolait ses livres et la grande entreprise qui emploie quelque 3000 personnes, dont 500 dans l’imprimerie intégrée à ses locaux, à peine 60 ans ont passé. L’évolution paraît fulgurante et incroyable. Elle s’explique d’abord par la mise en place de stratégies malines. Les auteurs des manuels sont sollicités directement dans les écoles, parmi les professeurs, ce qui donne à Erlangga l’assurance que ses livres répondent aux besoins et attentes des enseignants. En outre, les représentants de la maison sont envoyés directement dans les écoles, afin de convaincre les équipes éducatives de choisir leurs titres et de les inclure au “package” correspondant aux frais d’inscription. Ces démarchages sont complétés par l’organisation de séminaires ouverts gratuitement aux professeurs qui ont opté pour les livres d’Erlangga. Ainsi, la maison a organisé des séances sur les cours d’anglais à destination des jeunes enfants, ou encore sur la mise en place d’un enseignement plus interactif avec les élèves. Ce thème est venu répondre aux difficultés des enseignants indonésiens à mettre en pratique le “Competency Base Curriculum“, impulsé en 2006 par le gouvernement pour moderniser les méthodes d’enseignement. Du maître d’école roi, et presque tyran, avec sa règle de bois abattue sur les doigts des mauvais élèves, il s’agissait d’évoluer vers l’instituteur moderne, encourageant la créativité et l’individualité de chaque élève. La soeur de Raja HutaurukUne réforme gigantesque et déstabilisante, qui a permis à Erlangga d’asseoir sa position de conseiller, allant jusqu’à s’adresser aux jeunes eux-mêmes, en leur proposant des “Speech Competitions“, qui récompensent ceux qui présenteraient avec le plus d’éloquence… les produits d’Erlangga !

La capacité de la maison à s’adapter à l’évolution des conditions d’éducation en Indonésie constitue clairement son point fort. Ainsi, depuis quatre ans, avec l’instauration progressive de l’école gratuite, la maison d’édition se concentre davantage sur les écoles privées religieuses et, parallèlement, répond aux appels d’offre lancés par les établissements publics ayant besoin d’acquérir les ouvrages qu’ils prêteront ensuite à leurs élèves. C’est plus difficile que le porte-à-porte classiquement pratiqué par les représentants, d’autant que, depuis 2006, le gouvernement commande l’écriture de textes scolaires à des auteurs inexpérimentés (payés une misère), afin de les rendre disponible gratuitement sur Internet et, dans le même temps, de les brader sous format papier au prix de 9 000 roupies. Cette initiative, destinée à encourager les parents d’élèves à acheter des livres, est perçue par les professionnels de l’édition comme du mauvais travail et, surtout, une concurrence déloyale. Erlangga, dont les manuels scolaires coûtent 25 000 roupies pièce, tente de contrecarrer cette tendance en produisant des livres électroniques qui entrent dans le cadre de cette politique, mais les retombées économiques restent encore faibles.

En gérant toute la production elle-même, depuis la création jusqu’à la distribution, en passant par le design et l’impression, l’équipe d’Erlangga s’assure une réelle facilité de fonctionnement. Maquette des batiments d'ErlanggaMais les conditions du marché varient, et suivre ces évolutions demande d’ajouter aux compétences de l’éditeur celles du gestionnaire. Cela reste un bon moyen d’assurer des recettes relativement stables, ce qui permettra peut-être à Erlangga d’élargir son catalogue, qui ne compte pour l’instant que 15% de livres non scolaires, dont une part infime de fiction. Ainsi, la soeur de Raja, responsable du secteur jeunesse d’Erlangga, envisage la création d’un album illustré d’histoires de princesses indonésiennes, sur le modèle de Princesses du monde (Auzou, 2008), qui sera d’ailleurs bientôt traduit en indonésien.

Rendez-vous dans le prochain article pour une visite guidée des bureaux et de l’imprimerie d’Erlangga !

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July 10th, 2010 at 12:57 by Magali Tardivel-Lacombe

“Ce livre a changé ma vie”

Rencontre à Jakarta, Java (Indonésie) avec Stella Maris Stutina, auteur de I love U by God

Copyright Steve Teo“Un jour, alors que ma fille avait presque quatre ans, elle a entendu quelqu’un s’exclamer à la télévision ‘Oh my God !’ Elle semblait perplexe : ‘Qu’est-ce que c’est, Oh my God ?’ Alors je lui ai expliqué que c’était une expression, et que Dieu était comme quelqu’un qui l’aimait beaucoup. Apparemment, ça l’a rendue encore plus perplexe : ‘Comment ça, beaucoup ?’ Sans le vouloir, les enfants ont parfois l’art et la manière de vous mettre dans l’embarras ! J’ai donc essayé de lui parler de ce qu’elle connaissait. ‘Il t’aime plus loin et plus fort que tout ce qui t’entoure : plus loin que le ciel, plus profond que la mer, plus haut que l’arbre le plus grand que tu aies jamais vu’. Elle a réfléchi, toujours avec une mine un peu perplexe, puis elle m’a demandé : ‘Même quand je dors ?’ ”

“C’est ainsi que tout a commencé”, raconte Stella Maris Stutina. A l’époque, elle travaillait dans la communication, et elle a réalisé que ce dialogue avec sa fille pouvait donner naissance à un livre. Elle s’est adressée à Concept, un magazine de design dont la fraîcheur et la créativité la touchaient beaucoup. Quant à eux, séduits par l’idée de Stella, ils l’ont aidée à la mettre en images. Par la suite, ils l’ont mise en relation avec Indonesia Printer, qui a alors créé le label “Bright Idea Publishing”, dont le premier titre a été… I love U by God (publié en français en 2009 par les éditions Signe sous le titre Dieu t’aime). En suivant le dialogue avec sa fille, elle a réalisé un livre interactif à toucher, à déplier, à faire briller dans le noir. Quelques mots par page seulement… en anglais. ” J’ai choisi d’écrire en anglais et pas en indonésien, parce que je voulais toucher le monde entier. J’ai vraiment fait attention à la simplicité du langage et maintenant, mon livre est utilisé dans les écoles primaires et les villages de pêcheurs dans le cadre des cours d’anglais”, raconte Stella.

Entretien avec Stella MarisLa jeune femme évoque l’intense solitude qu’elle a ressentie lors de la parution de son grand livre en carton, concomitante à un vaste battage médiatique pour l’anniversaire de Dora Emon, le célèbre robot-chat japonais tout bleu. Par chance, toutefois, elle a pu lancer I love U by God à la Foire du Livre de Francfort 2008, les premiers exemplaires tout chauds sortis des fours de l’imprimerie. Sa vocation initiale lui a soufflé que les choses pouvaient prendre de l’ampleur si elle toquait aux portes bien placées. Alors elle a fait parler du livre dans les médias : entre autres, Kompas (le plus important quotidien indonésien ), Femina, Nakita, lui ont consacré un article. Elle a reçu le soutien de la Kiwanis International Asia-Pacific Conference, ainsi que de la National Commission for Child Protection. En 2008 toujours, elle a reçu l’Indonesian Printing Award, créé sur mesure pour ce livre hors catégorie.

Et depuis, Stella l’emmène partout.

“Avant, je n’allais à l’école que pour ma fille, mais avec le livre, je suis invitée pour faire des lectures, animer des ateliers où j’explique comment réaliser un livre… Souvent, je dis aux enfants qu’il me manque une page et que j’ai besoin de leur aide ; ça les encourage à exprimer leurs idées et à réfléchir sur la manière dont ils se représentent l’amour que Dieu leur porte. A chaque fois que je le lis en public, je le redécouvre, selon les réactions qu’il suscite. Je suis toujours émue de voir à quel point il parle aux adultes aussi, alors que les tracas quotidiens leur font oublier que Dieu les aime !”

Un livre qui aide a apprendre a lire l'heureAprès ce franc succès, qui l’a fait connaître, entre autres, en Hollande, en France, en Russie, en Corée, Stella a décidé de se consacrer à l’écriture pour enfants. Elle veut d’abord continuer de développer le thème de l’amour, avec I love U by Mum et I love U by Dad (à paraître). De même, une série de livres sur la paix est en germe, ainsi qu’une autre sur la tolérance, qui comptera dix titres.

Stella explique qu’elle voit de plus en plus de livres pour enfants en Indonésie, mais qu’il s’agit surtout de traductions. Elle se positionne donc dans les toutes premières générations d’auteurs jeunesse indonésiens. Un créneau encore difficile à creuser, car si la classe moyenne achète volontiers des livres à ses enfants, c’est avec une nette préférence pour les ouvrages étrangers, bien souvent plus beaux que ceux produits en Indonésie. Peu à peu, les éditeurs locaux prennent conscience qu’il est dans leur intérêt de choisir un papier de meilleure qualité et une impression plus soignée ; le prix de vente en sera certes plus élevé, mais à moyen terme, les acheteurs s’intéresseront de plus près à la production nationale. Le succès de I love U by God confirme d’ailleurs cette observation.

Copyright Steve TeoI love U by God a également changé la vie de Kyla, la fille de Stella. En effet, quand ses amies ont vu son nom inscrit à côté de celui de sa mère sur la couverture de l’album, elles lui ont dit que c’était impossible qu’une petite fille comme elles puisse écrire un livre. Pour lui redonner confiance, Stella lui a suggéré d’écrire un autre livre, complètement seule. C’est ainsi qu’à l’âge de 7 ans, Kyla Christie Hambali a rédigé et illustré elle-même Who wants to play with me? (”Qui veut jouer avec moi ?”), où elle raconte ses difficultés de fille unique à trouver quelqu’un dans sa famille qui voudrait jouer avec elle. Publié à compte d’auteur et disponible notamment sur Amazon, car Kyla souhaite le partager avec d’autres enfants dans le monde, ce titre a été suivi par Who wants to help me? (”Qui veut m’aider?”). Les éditions Gramedia, qui détiennent par ailleurs la plus grande chaîne de librairies d’Indonésie, ont évoqué l’idée de publier ces livres, à la condition d’en faire une série de cinq tomes. Mais cela ne s’est pas encore concrétisé, en partie parce que Stella craint que cela n’implique une cadence de travail contraignante pour Kyla. “De toute façon, elle a 9 ans maintenant, et elle dit qu’elle ne veut plus écrire de livres pour les bébés. Elle parle de romans, désormais !” En attendant de pouvoir les lire, Stella choisit sans aucune hésitation son livre pour l’île déserte. Vous devinez lequel ?

Photos 1 et 4 : copyright Steve Teo

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July 4th, 2010 at 05:28 by Magali Tardivel-Lacombe

Le point sur l’édition indonésienne

Entretien avec Dion P. Sihotang, éditeur chez Galaxy Puspa Mega et bénévole à l’association des éditeurs indonésiens IKAPI à Jakarta, Java (Indonésie)

Dion P. SihotangEn mai dernier, Ikatan Penerbit Indonesia, l’association des éditeurs indonésiens, plus couramment appelée IKAPI, a fêté 60 années d’existence, à peine cinq ans de moins que l’Indonésie indépendante. En effet, la création d’IKAPI a suivi de près la proclamation de l’indépendance, sous l’impulsion de dix éditeurs marqués par le slogan de la jeunesse des années 1930 : “Une seule langue, un seul pays, une seule nation”. Malgré 300 ans de colonisation hollandaise, qui ont suscité l’existence de maisons d’édition bilingues, l’édition en indonésien existait bien avant 1945, avec une production concentrée sur les livres religieux et de contes. Les fondateurs d’IKAPI, sous la houlette d’Achmad Notosoetardjo, souhaitaient participer à la consolidation de l’unité nationale et attirer l’attention du gouvernement sur leur cause et leur rôle. Depuis, l’industrie du livre s’est tellement développée en Indonésie qu’IKAPI est passée de 10 éditeurs membres en 1954 à près de 1000 en 2010 (dont 300 à Jakarta), pour un pays qui compte désormais quelque 230 millions d’habitants.

Il va de soi, donc, que les enjeux ont considérablement évolué. IKAPI représente toujours les éditeurs auprès du gouvernement, mais davantage en tant que conseiller technique, par exemple dans la mise en place de politiques de promotion de la lecture, à l’école en particulier. Dans l’autre sens de cette interface, l’association des éditeurs informe ses membres sur les lois qui les concernent. Elle organise ainsi des séminaires sur les droits d’auteur, et veille à ce que les directives gouvernementales soient suivies par les éditeurs, tant en matière de programmes scolaires qu’en matière de décence. La censure frappe toujours les ouvrages considérés comme pornographiques ou allant à l’encontre de l’Islam. Célèbre illustration : Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont interdits en Indonésie.

Facade des locaux d'IKAPI a JakartaD’ailleurs, une commission d’IKAPI se concentre sur les livres religieux, qui représentent 32% des publications annuelles en Indonésie, contre 25% de fiction et non fiction, 19% de livres jeunesse et 16% de livres scolaires (chiffres IKAPI 2007). On ne compte néanmoins qu’une centaine de maisons spécialisées. Dans ce pays à majorité musulmane où ont lieu de nombreuses foires du livre islamique, beaucoup d’ouvrages religieux proviennent du Moyen-Orient. Souvent, ils ne sont même pas traduits, car les musulmans du monde entier apprennent l’arabe avec le Coran. Quand ces textes sont transposés en indonésien, la question des droits entre rarement en ligne de compte, dans la mesure où les auteurs prônent la da’wa (expansion de l’Islam) avant même de réclamer des droits d’auteur. IKAPI s’est donc donné pour mission de réduire la dépendance de l’Indonésie en matière de livres religieux importés. D’un point de vue politique, il s’agit de répandre un discours plus modéré que celui qui peut provenir de la péninsule arabique. D’un point de vue économique, cet objectif est par ailleurs présenté comme un moyen d’accroître l’activité des éditeurs locaux, ce qui, tout en faisant diminuer les importations, devrait contribuer à l’augmentation du PIB.

Car l’industrie du livre est officiellement considérée comme une source d’enrichissement national, ce qui motive l’Etat à promouvoir l’édition destinée à l’exportation. Indonesia Book Fair 2008 - Photo IKAPIAinsi, IKAPI, qui non seulement organise l’Indonesia Book Fair, mais aussi représente ses membres à l’International Publishers Association (IPA) et l’Asia-Pacific Publishers Association (APPA), ainsi que sur les stands de foires internationales (Tokyo, Le Caire, Francfort…), les encourage à produire des livres de bonne qualité, susceptibles d’intéresser les voisins de l’ASEAN, voire des marchés plus lointains, ce qui n’empêche pas l’association d’organiser par ailleurs des séminaires sur la traduction, afin notamment d’améliorer la qualité des ouvrages universitaires traduits, qui restent la référence des étudiants indonésiens.

L’internationalisation des échanges confronte par ailleurs les éditeurs à des difficultés nouvelles : si la publication de livres ne constituait pas une activité lucrative aux débuts d’IKAPI du fait d’un lectorat peu développé et de coûts de production très élevés, ce sont aujourd’hui les crises monétaires et financières qui menacent les éditeurs indonésiens. Partant de ce constat, IKAPI a mis sur pied, après la crise monétaire de 1998, la Fondation Adikarya, qui récompense les auteurs d’ouvrages jeunesse de grande qualité, tentant par là même de contre-balancer la tendance à produire des livres à moindres frais (et souvent moindre intérêt), ainsi que les “offensives” étrangères, comme celle du manga au succès croissant.

Tous ces objectifs ne peuvent cependant être atteints si les éditeurs ne reçoivent pas une formation plus professionnelle. Deux universités seulement proposent un cursus de trois années permettant d’apprendre le métier. Cela ne concerne qu’une trentaine d’étudiants par an ! Entretien avec Dion P. SihotangTous les autres éditeurs indonésiens sont des spécialistes d’un domaine qui en font des livres. D’où le rôle pivot que veut jouer IKAPI, en organisant des séminaires sur des thèmes aussi variés que la création d’une maison d’édition, l’utilisation de logiciels de mise en page, la préparation à une foire internationale, la négociation de droits, etc.

D’une association à but essentiellement représentatif, on est donc passé à un organisme professionnel aux actions bien concrètes, décidées et menées par des éditeurs bénévoles. Un pragmatisme étonnamment bien illustré par le choix de livre que ferait Dion P. Sihotang pour l’île déserte : Les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Steven R. Covey (1993 pour l’édition française chez First), un ouvrage de développement personnel qui donne des conseils pour améliorer sa vie, ses méthodes de travail, son sens relationnel…

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