Rencontre avec Janet De Neefe, directrice du Festival d’écrivains et de lecteurs d’Ubud, Bali (Indonésie)
Janet De Neefe aime à parler en roulant des yeux, comme elle a vu une danseuse balinaise le faire lors de son premier séjour sur l’île, dans les années 1960. “J’ai toujours rêvé d’être une danseuse balinaise”, écrit-elle dans son autobiographie culinaire Fragrant Rice (”Riz parfumé”). Ni à l’oral, ni à l’écrit, elle ne résiste à la tentation de raconter son histoire comme un conte de fées. Née à Melbourne, elle a découvert Bali à l’âge de 15 ans, lors de vacances avec sa famille. Lorsqu’elle y est retournée, une dizaine d’années plus tard, elle y a retrouvé les parfums d’encens, les goûts d’épices, les couleurs de fleurs, qui l’avaient tant éblouie et, dans des circonstances qu’elle entoure du flou duveteux de la romance, a rencontré Ketut, son prince charmant balinais. Croyez-le ou non, mais ils se marièrent bel et bien et eurent beaucoup d’enfants — quatre, en l’occurrence. Et Janet, définitivement installée dans la petite ville d’Ubud, a ouvert un hôtel et deux restaurants, animant même des cours de cuisine balinaise pour les touristes, toujours plus nombreux à priser l’île hinduiste.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, car les livres de contes ne s’attardent pas sur la manière dont vivent les gens heureux.
Mais en 2002, l’endroit tant de fois décrit comme un paradis terrestre fut frappé par une violence furieuse : un attentat à la bombe détruisit toute une rue de Kuta, le village balnéaire proche de l’aéroport de Denpasar. Préciser qu’il fut aveugle et meurtrier serait un pléonasme. Janet De Neefe, comme toutes les personnes attachées à Bali et dépendantes de l’industrie touristique qui y est florissante, a vécu avec chagrin et inquiétude la période qui a suivi. En 2004, appuyée par des amis et les relations de son mari, qu’elle décrit comme une personne impliquée et respectée dans la communauté locale, Janet a coordonné le premier festival littéraire d’Ubud. “Avec mon hôtel et mes restaurants, j’avais l’habitude d’organiser des événements et d’accueillir du monde”, explique-t-elle. Elle espère la venue, en octobre prochain, du Coréen Chang-Rae Lee (Les Sombres feux du passé, 2001), de l’Indonésien Andrea Hirata (Les Troupes de l’arc-en-ciel, 2005), d’Alain Mabanckou (Mémoires de porc-épic, 2006), ou encore d’Abdourahman Waberi (Rift routes rails, 2001). “Peu importe d’où ils viennent, les écrivains abordent les mêmes questions et parlent de l’humain”, souligne Janet qui, sans le savoir, fait écho aux paroles de Sandra Thibodeaux, directrice du Centre des écrivains du Territoire du Nord à Darwin, de l’autre côté de la mer. Cette année, le festival accueillera 30 auteurs indonésiens et 60 autres venus du monde entier. Le soutien financier de la Citibank, d’entreprises locales et de diverses ambassades, a permis à l’initiative de prendre de l’ampleur.
Aux critiques qui lui reprochent, du fait de ses origines, d’organiser un festival australien en terre balinaise, Janet De Neefe rappelle que l’équipe qui travaille toute l’année à l’organisation est composée de cinq Indonésiens et trois Occidentaux, que 200 bénévoles locaux apportent leur aide pendant le festival, et que six jours d’activités gratuites sont offerts aux enfants d’Ubud et des environs, grâce au financement de la fondation Mudra Swari Saraswati.
Par ailleurs, le prix d’entrée au festival, de 100.000 roupies (environ 10 euros) pour les Indonésiens, correspond à celui d’un ticket de match de football ou d’un bon repas au restaurant. Cela dit, même si ce tarif s’avère 8 fois moindre que celui pratiqué pour les étrangers, qui doivent débourser 850.000 roupies pour un jour (environ 70 euros), il n’inclut ni les ateliers d’écriture, tarifés à part, ni les événements spéciaux (repas littéraires, lectures d’écrivains connus…) pour lesquels les Indonésiens ne bénéficient pas d’une tarification préférentielle. De même, les soirées littéraires qu’elle a mises sur pied en avril dernier dans son restaurant Casa Luna ne semblent pas vraiment s’adresser aux locaux : les deux premières ont été consacrées (en anglais) à Hemingway puis Rimbaud et ont attiré une bonne vingtaine de personnes… presque uniquement des touristes ou des expatriés.
Mais Janet évolue avec aisance dans ce microcosme privilégié et veille à en faire profiter les auteurs invités au festival en les installant dans les plus beaux hôtels d’Ubud. Pleine d’assurance, elle a en projet de mettre sur pied un autre festival, exclusivement consacré aux auteurs indonésiens, afin d’encourager les gens d’ici à écrire et, par la suite, de les promouvoir à l’étranger. Elle rêve aussi d’un festival de cuisine, sa passion première.
Depuis l’attentat de Kuta, l’eau de la rivière Ayung a coulé sous les ponts d’Ubud. Les touristes ont repris confiance et font honneur au festival littéraire. Quant aux locaux, beaucoup profitent au moins des retombées économiques d’un tel événement. Janet De Neefe, qui voulait répondre à la violence des attentats de 2002 par de l’espoir et du dialogue, peut donc estimer sa mission accomplie. Une manière d’exprimer de l’amour face à un choléra moderne, pour elle dont le chef-d’oeuvre de Marquez serait son livre pour l’île déserte.
Tags: Indonésie, Thème - Festival



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