June 2010

June 24th, 2010 at 12:08 by Magali Tardivel-Lacombe

La plume est plus forte que l’épée

Rencontre avec Janet De Neefe, directrice du Festival d’écrivains et de lecteurs d’Ubud, Bali (Indonésie)

Janet De NeefeJanet De Neefe aime à parler en roulant des yeux, comme elle a vu une danseuse balinaise le faire lors de son premier séjour sur l’île, dans les années 1960. “J’ai toujours rêvé d’être une danseuse balinaise”, écrit-elle dans son autobiographie culinaire Fragrant Rice (”Riz parfumé”). Ni à l’oral, ni à l’écrit, elle ne résiste à la tentation de raconter son histoire comme un conte de fées. Née à Melbourne, elle a découvert Bali à l’âge de 15 ans, lors de vacances avec sa famille. Lorsqu’elle y est retournée, une dizaine d’années plus tard, elle y a retrouvé les parfums d’encens, les goûts d’épices, les couleurs de fleurs, qui l’avaient tant éblouie et, dans des circonstances qu’elle entoure du flou duveteux de la romance, a rencontré Ketut, son prince charmant balinais. Croyez-le ou non, mais ils se marièrent bel et bien et eurent beaucoup d’enfants — quatre, en l’occurrence. Et Janet, définitivement installée dans la petite ville d’Ubud, a ouvert un hôtel et deux restaurants, animant même des cours de cuisine balinaise pour les touristes, toujours plus nombreux à priser l’île hinduiste.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, car les livres de contes ne s’attardent pas sur la manière dont vivent les gens heureux. Statue protectrice dans un hotel tenu par Janet De NeefeMais en 2002, l’endroit tant de fois décrit comme un paradis terrestre fut frappé par une violence furieuse : un attentat à la bombe détruisit toute une rue de Kuta, le village balnéaire proche de l’aéroport de Denpasar. Préciser qu’il fut aveugle et meurtrier serait un pléonasme. Janet De Neefe, comme toutes les personnes attachées à Bali et dépendantes de l’industrie touristique qui y est florissante, a vécu avec chagrin et inquiétude la période qui a suivi. En 2004, appuyée par des amis et les relations de son mari, qu’elle décrit comme une personne impliquée et respectée dans la communauté locale, Janet a coordonné le premier festival littéraire d’Ubud. “Avec mon hôtel et mes restaurants, j’avais l’habitude d’organiser des événements et d’accueillir du monde”, explique-t-elle. Elle espère la venue, en octobre prochain, du Coréen Chang-Rae Lee (Les Sombres feux du passé, 2001), de l’Indonésien Andrea Hirata (Les Troupes de l’arc-en-ciel, 2005), d’Alain Mabanckou (Mémoires de porc-épic, 2006), ou encore d’Abdourahman Waberi (Rift routes rails, 2001). “Peu importe d’où ils viennent, les écrivains abordent les mêmes questions et parlent de l’humain”, souligne Janet qui, sans le savoir, fait écho aux paroles de Sandra Thibodeaux, directrice du Centre des écrivains du Territoire du Nord à Darwin, de l’autre côté de la mer. Cette année, le festival accueillera 30 auteurs indonésiens et 60 autres venus du monde entier. Le soutien financier de la Citibank, d’entreprises locales et de diverses ambassades, a permis à l’initiative de prendre de l’ampleur.

Aux critiques qui lui reprochent, du fait de ses origines, d’organiser un festival australien en terre balinaise, Janet De Neefe rappelle que l’équipe qui travaille toute l’année à l’organisation est composée de cinq Indonésiens et trois Occidentaux, que 200 bénévoles locaux apportent leur aide pendant le festival, et que six jours d’activités gratuites sont offerts aux enfants d’Ubud et des environs, grâce au financement de la fondation Mudra Swari Saraswati. Liseur de manga a UbudPar ailleurs, le prix d’entrée au festival, de 100.000 roupies (environ 10 euros) pour les Indonésiens, correspond à celui d’un ticket de match de football ou d’un bon repas au restaurant. Cela dit, même si ce tarif s’avère 8 fois moindre que celui pratiqué pour les étrangers, qui doivent débourser 850.000 roupies pour un jour (environ 70 euros), il n’inclut ni les ateliers d’écriture, tarifés à part, ni les événements spéciaux (repas littéraires, lectures d’écrivains connus…) pour lesquels les Indonésiens ne bénéficient pas d’une tarification préférentielle. De même, les soirées littéraires qu’elle a mises sur pied en avril dernier dans son restaurant Casa Luna ne semblent pas vraiment s’adresser aux locaux : les deux premières ont été consacrées (en anglais) à Hemingway puis Rimbaud et ont attiré une bonne vingtaine de personnes… presque uniquement des touristes ou des expatriés.

Mais Janet évolue avec aisance dans ce microcosme privilégié et veille à en faire profiter les auteurs invités au festival en les installant dans les plus beaux hôtels d’Ubud. Pleine d’assurance, elle a en projet de mettre sur pied un autre festival, exclusivement consacré aux auteurs indonésiens, afin d’encourager les gens d’ici à écrire et, par la suite, de les promouvoir à l’étranger. Elle rêve aussi d’un festival de cuisine, sa passion première.

Ambiance dans un restaurant tenu par Janet De Neefe

Depuis l’attentat de Kuta, l’eau de la rivière Ayung a coulé sous les ponts d’Ubud. Les touristes ont repris confiance et font honneur au festival littéraire. Quant aux locaux, beaucoup profitent au moins des retombées économiques d’un tel événement. Janet De Neefe, qui voulait répondre à la violence des attentats de 2002 par de l’espoir et du dialogue, peut donc estimer sa mission accomplie. Une manière d’exprimer de l’amour face à un choléra moderne, pour elle dont le chef-d’oeuvre de Marquez serait son livre pour l’île déserte.

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June 19th, 2010 at 14:53 by Magali Tardivel-Lacombe

Bienvenue en Austronésie !

Rencontre avec Sandra Thibodeaux,

directrice du Writers’ Center NT (Centre des écrivains du Territoire du Nord) à Darwin, Australie

Par sa position géographique, Darwin signifie que notre séjour en Australie touche à sa fin. Déjà, la chaleur humide, étouffante, éveille dans nos rêveries des images d’Asie. A vol d’oiseau, Singapour est désormais plus proche que Sydney ! Pour autant, on ressent la pesanteur des frontières politiques, linguistiques et culturelles qui ancrent solidement les hommes sur le sol de leur nation. Sandra Thibodeaux au Writers' Center NTLa poète Sandra Thibodeaux, qui dirige le Centre des écrivains du Territoire du Nord à Darwin, se déclare frappée par l’ignorance des Australiens en matière de littérature asiatique. Le colosse anglophone ne concède aux autres langues qu’un espace mineur, presque caché à la vue du grand public. Solution de facilité, que le Centre des écrivains s’est décidé à contrecarrer.

Depuis le début des années 2000, le festival WordStorm (”Tempête de mots”) fait souffler sur Darwin des brises venues du Timor, de Thaïlande, de Malaisie, de Singapour et, surtout, d’Indonésie. Ce voisin, qui s’émiette du gâteau asiatique en mille et une îles (flottantes ?), rassemble sous le même drapeau Papous, Javanais, Balinais et bien d’autres –nous le découvrirons à notre prochaine escale. En avant-goût de ce dessert géographique, Sandra Thibodeaux nous présente Terra, publié en 2007 par le Centre des écrivains et rassemblant dans un épais volume les poèmes et nouvelles de 45 auteurs “austronésiens” venus au festival WordStorm depuis 2004. Page de gauche en anglais, page de droite en indonésien, agencement thématique des textes, qui parlent d’orages et d’éclaircies, d’écriture et de voyages, de guerre et d’amour, de réel et d’imaginaire : cette anthologie est une première. “J’espère qu’elle contribuera à approfondir notre compréhension de la terre, de la terreur et de la terrible beauté des pays et des gens de cette partie du monde”, écrit Sandra dans la préface. Des 1000 exemplaires imprimés, 500 ont été vendus en Indonésie.

Festival WordStorm 2010

Mais restons sur l’île-continent. Des frontières y existent aussi, alourdies d’Histoire et de préjugés : je pense aux populations aborigènes. Le Centre des écrivains de Darwin s’efforce à la fois de sortir les auteurs aborigènes de leur isolement, et de porter leur travail à la connaissance du public. Epineux, car la culture écrite est récente chez ces populations et, malgré la lente extinction de quelques 200 langues locales, 200 autres existent toujours, dont 70 dans le Territoire du Nord. Travailler avec ces auteurs et les publier requiert les qualités d’un titan pointilleux qui saurait jongler entre d’une part le désir des écrivains de conserver leur langue maternelle pour mieux la modeler et, d’autre part, leur volonté d’être lus par un public plus large, donc anglophone. Pour une anthologie comme This country anytime anywhere (2010), les six langues utilisées par 24 écrivains des régions de Darwin, de Barkly et du Centre, ont été mises en miroir avec leur traduction anglaise.

Marque-pages des ouvrages du Writers' Center NTEt il n’y a pas que les écrivains aux ouvrages officialisés par le sacro-saint ISBN. Il y a aussi les “écrivants”, pour qui l’écriture reste une activité de loisir. Dans la seule ville de Darwin, 14 ateliers d’écriture ont été organisés en 2009, dont “Meet the Publisher” (Rencontrer l’éditeur), un séminaire spécifiquement pensé pour les personnes désireuses de publier pour la première fois. Il y a enfin des écrivains qui s’ignorent, souvent du fait de leur jeune âge. “Comme partout ailleurs, remarque Sandra, rares sont les personnes qui, avant 25 ans, montrent de l’intérêt pour l’écriture. En rencontrant des écrivains directement dans les écoles, les enfants et les jeunes s’ouvrent aux jeux avec les mots, au plaisir de raconter, voire à la passion de la littérature”. Plus ambitieux encore, un projet organisé sur trois années, “See my World” (Vois mon monde), organise des ateliers d’écriture dans les communautés aborigènes situées dans des zones reculées. Cette année, 108 jeunes âgés de 14 à 25 ans y ont participé.

Pour la mise en place de ces nombreuses activités, ainsi que la rémunération de 7 employés (dont seulement 2 à temps plein), le Centre des écrivains reçoit ses principaux financements de la Fondation Fred Hollows, du Territoire du Nord et de l’Etat australien, sachant que le total de 600.000 $AU pour 2009 a été atteint en ajoutant, entre autres, les entrées au festival, les cotisations des membres et les intérêts des sommes placées à la banque.

Effervescence des lectures, débats et soirées slam, ambiance studieuse des ateliers d’écriture, tête-à-tête avec les écrivains membres, silence de la rédaction de la lettre d’information White Turn… Le Centre des écrivains du Territoire du Nord, de même que ceux mis en place par les autres Etats fédérés australiens, sème donc son travail sur tous les terrains, quelle qu’en soit la géologie, le but étant d’enraciner les jeunes écrivants dans leur talent, de stimuler l’épanouissement des auteurs établis, de cultiver la richesse des diverses langues et cultures qui poussent sur le même sol.

Sandra ThibodeauxAnecdote amusante : alors qu’elle dirige le Writers’ Center NT depuis 16 ans, Sandra ne choisirait pas son livre pour l’île déserte parmi les oeuvres des écrivains qu’elle côtoie. Elle cite spontanément Le conte de deux cités, un grand classique de Charles Dickens ! Pourtant, elle exprime beaucoup d’admiration pour les auteurs de sa région, comme Marie Munkara, récompensée par le prix “NT Book of the Year 2010″ pour son roman Every Secret Thing. Mais quand on sait que Dickens parle de Paris et Londres en 1793, tandis que Munkara plante son roman chez les Aborigènes au XXe siècle, voyez-vous où est l’évasion et le dépaysement pour Sandra ?

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June 16th, 2010 at 13:50 by Magali Tardivel-Lacombe

Cherchez Charlie qui lit !

Visite de la bibliothèque de Darwin, Australie

Bibliotheque de DarwinMise en ligne de catalogues, informatisation des procédés d’imprimerie, achats en ligne via des librairies virtuelles, livres disponibles en format PDF, e-books en pleine expansion, accélération du prêt interbibliothèques, numérisation d’ouvrages anciens… A chaque maillon de la chaîne du livre, la “révolution numérique” a apposé sa marque. L’expansion du wifi est même en train de modifier l’atmosphère des bibliothèques qui ont développé un réseau sans fil gratuit.

Les photos qui suivent ont été prises (toujours par Jérémie Brieussel) à la bibliothèque de Darwin, toutes au même moment d’une seule et même journée. Les usagers n’y consultent plus les rayonnages, mais leurs e-mails…

Tous ? Non ! Quelques irréductibles lisent encore des livres ! A vous de chercher Charlie qui lit. Indice : il y a un Charlie et une Charlie.

Cherchez Charlie qui lit-1

Cherchez Charlie qui lit-2

Cherchez Charlie qui lit-3

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June 14th, 2010 at 13:33 by Magali Tardivel-Lacombe

Vivre d’amour et de peinture fraîche

Rencontre avec Cindy Watson et Lauretta Ridgers

à la librairie-galerie Readback de Darwin, Australie

Devanture de ReadbackQuand nous atteignons Darwin, le “top end” du Territoire du Nord australien, nous avons parcouru plus de 7000 kilomètres de routes depuis Sydney. Il semble loin, l’opéra au bord de l’eau, et loin les Blue Mountains qui veillent sur Blackheath ! Depuis, nous avons randonné dans divers parcs naturels, découvert le vert désert après la pluie (avec son noir revers : l’éclosion de milliers de mouches), marché avec émotion autour d’Ayers Rock ruisselant d’eau…

Au gré de nos lentes déambulations dans Darwin (il fait vraiment trop chaud pour courir), nous découvrons la bouquinerie et galerie d’art Readback, située dans l’unique rue piétonne de la ville. Cindy Watson est en train de ranger des toiles, mais nous raconte volontiers l’histoire du lieu, un ancien cinéma que Lauretta Ridgers a aménagé en bouquinerie en 1998. C’est la seule librairie d’occasion de la ville, qui draine une clientèle locale et internationale. Cindy Waston et Lauretta Ridgers“Les gens cherchent parfois des raretés épuisées chez l’éditeur et, souvent, des livres sur l’histoire de la région, longtemps restée terre d’explorateurs”. En effet, la ville de Darwin ne s’est véritablement développée qu’après la Seconde Guerre mondiale. Réduite en monceaux de gravats par les bombardements japonais, elle s’est reconstruite autour des infrastructures militaires, notamment le réseau routier, pour devenir la ville la plus importante de la région. Ainsi, toute l’histoire antérieure du Northern Territory est marquée par les expéditions de scientifiques comme le géologue et photographe Herbert Basedow, ou les aventures, peut-être un peu romancées, de chasseurs de crocodiles comme Tom Cole.

“La moitié de notre clientèle est donc composée d’étrangers de passage, qui cherchent à en savoir plus sur ces aventures. Beaucoup laissent aussi les livres qu’ils ont finis et qu’ils ne veulent pas rapporter dans leur valise. Le prix de rachat dépend autant de l’état de l’ouvrage que de l’intérêt qu’il représente pour la librairie. Ensuite, un double prix est affiché, par exemple 10$ / 4$. Vous payez le prix numéro 1 quand vous achetez un livre, et nous vous remboursons le prix numéro 2 si vous nous rapportez l’ouvrage”.

Classés par thèmes, les rayonnages sont bien fournis et présentent une honorable section en langues étrangères, essentiellement français, allemand et danois. Librairie Galerie Readback a DarwinLe résultat ressemble un peu à une mosaïque mal ajustée, mais n’exagérons rien : cela a le mérite d’exister, dans une région où les échanges de livres proposés par les hôtels “backpackers” s’avèrent assez pauvres. De même, la bibliothèque municipale d’Alice Springs, au centre de l’Australie, a certes eu la bonne idée d’installer dans son hall d’entrée un présentoir de livres usagés destinés à l’échange, mais les romans de gare et/ou à l’eau de rose que l’on peut y trouver n’offrent pas la même richesse que les rayonnages débordants de Readback à Darwin.

Fait suffisamment rare pour être mentionné, les deux libraires n’utilisent pas de système informatique. Il faut dire que les coupures d’électricité sont fréquentes ici : “La dernière a duré 18 heures, il y avait une drôle d’ambiance dans les rues… Les climatisations étaient en panne, les machines à café aussi ! Personne ne pouvait travailler, puisque les ordinateurs ne s’allumaient pas. Que font les gens dans une telle situation ? Ils se promènent, ils bavardent… et ils lisent !”

Entretien avec Cindy Waston

Assez vite après la création de la librairie, Lauretta Ridgers et Cindy Watson se sont rendues compte que la seule vente de livres ne leur permettrait pas de subsister à Darwin, étant donné que la location de la boutique leur coûte la somme folle de 2000 $AU par semaine. Elles ont alors eu l’idée de monter une galerie d’art aborigène dans les mêmes locaux que la librairie. Pour elles, il s’agit certes d’une nouvelle activité plus lucrative –car l’art aborigène a la cote, notamment auprès des touristes–, mais aussi d’un moyen de promouvoir des artistes qui, auparavant, peignaient et sculptaient loin de tout, dans leur village, souvent situé dans les territoires aborigènes auxquels les Blancs ne peuvent accéder qu’après avoir obtenu un permis spécial. En offrant aux peintres un espace de travail et tout le matériel dont ils ont besoin, Lauretta et Cindy donnent aux visiteurs la chance de les voir composer leurs oeuvres sur place, soit à l’étage de la galerie, soit dehors, à même le trottoir.

Lanita NuminaLe jour de notre visite, Lanita Numina, née dans le désert de Stirling Station, est en train de commencer une nouvelle toile, qui lui a été commandée : des dizaines de pieds blancs apparaissent doucement sur le fond encore noir. “Ce sont des femmes qui vont cueillir des fleurs du désert”, explique l’artiste, aînée de six soeurs peintres, qui travaillent toutes pour Readback. Selon Lauretta Ridgers, seule cette manière de travailler permet de connaître et de comprendre l’art aborigène, bien mieux que dans les livres sur le sujet, “tous écrits par des Blancs”.

Depuis 5 semaines que nous voyageons en Australie, c’est la première fois que nous voyons des Aborigènes et des Blancs travailler ensemble. Toutefois, cette belle image est encore un peu ternie par les difficultés de communication entre les artistes et les galeristes : l’anglais reste la langue utilisée, alors que les Aborigènes la maîtrisent encore mal. Vous verrez dans un prochain article qu’en matière d’édition, le travail avec les populations aborigènes n’en est lui aussi qu’à ses débuts…

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June 6th, 2010 at 16:39 by Magali Tardivel-Lacombe

Rentré chez lui, le voyageur nettoie ses bottes, ses yeux striés du sang des paysages

Le titre de cet article est tiré d’un poème de Sébastien Godard, élève au lycée Ampère de Marseille, France.

“Nous avons nous aussi fait notre voyage, celui-ci imaginaire”, m’a écrit il y a peu Elise Gantaume, professeur de français et histoire au lycée Ampère de Marseille. “Les élèves devaient tirer au sort le nom d’un mont et, après des recherches sur le pays où il se trouve, décrire un repas dans ce pays et l’ascension de leur mont”.

Les carnets de voyage réalisés à cette occasion (voir photos ci-dessous) ont été exposés à la bibliothèque régionale L’Alcazar, où Elise a emmené ses élèves le 5 mai dernier. Cette fois, ils ont participé à atelier d’écriture sur le thème du voyage, animé par Elise Blot, auteur de En lisant Mona (Elan sud, 2009) et lauréate du prix Première chance à l’écriture 2009. L’écrivain leur a suggéré d’écrire à la manière du slameur Grand Corps Malade.

Bon voyage à travers leurs mots…

Atelier d'ecriture-2

Voyageur, le chemin c’est les traces de tes pas, c’est tout.

Voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

La vie, ma vie, n’a pas de but.

Le but est fait et atteint par la fin de notre vie.

Nous décidons, nous créons le chemin de notre vie.

Le point de départ, notre arrivée dans un monde nouveau.

Au bout du chemin, nous laissons notre carcasse de voyageur.

Mehdi Belaamane


Carnets de voyage imaginaires-1Au loin, cette île où je suis en exil,

loin de ma famille et de mes amis,

eux qui ont ri quand je suis parti,

seul comme un homme

et comme un bonhomme.

Moi qui n’étais rien avant,

je suis parti droit devant,

échouer sur cette île Silatant.

Quand je suis parti pour Silatant

mon coeur était Grand,

moi qui étais petit,

ce voyage m’a donné

l’âge de la vie.

Lotfi Aouani


La terre fut vaste, la terre fut adolescente…

Moi aussi j’ai rêvé sur les cartes

cherchant l’impossible lieu de l’amour.

Suis-je incapable de le trouver ?

Elle est si grande, si intense

que j’en perds mes forces.

Toutes ces années sont passées

et me voici seul à contempler

La lenteur, lourdeur de mes idées.

La tristesse me purge de mes envies,

pourtant je voudrais prendre mon envol.

Parcourir les océans et les îles,

emmener ma solitude,

braver des périls.

Samy Boureghda

Carnets de voyage imaginaires-2

Je prends congé, je rentre chez moi, dedans mes rêves,

je retourne à cette Patagonie où le vent frappe les étables

et où l’océan disperse la glace.

En rentrant chez moi, je ressentis de la tristesse

car je retrouvais mon pays pauvre de sa sagesse.

Je sentais le vent de la Patagonie, glissant sur mes joues

tout en contemplant mes rêves de retour brisés par la réalité.

Je voyais la glace emportée comme moi par l’océan,

je voyais les portes des étables se battre entre elles.

Je rentre chez moi dedans mes rêves, je retourne dans mon pays

là où le vent frappe et où l’océan emporte la glace comme les hommes.

Yasid Kisma


Lire plus de textes…

Photos : Elise Gantaume


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June 3rd, 2010 at 12:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Duo australien (2/2)

Suite de la rencontre avec Andras Berkes-Brandl, co-fondateur des éditions Brandl & Schlesinger

à Blackheath dans les Blue Mountains (Australie)

L’essentiel du catalogue de Brandl & Schlesinger se consacre à des auteurs australiens. Andras évoque avec émotion East of Time de Jacob G. Rosenberg, un conteur d’origine polonaise qui avait envoyé le manuscrit par la poste. Andras Berkes et Veronica SumegiAutres succès et coups de coeur, les contes de Corfu de l’immigrée grecque Maria Strani-Potts (The Cat of Portovecchio), ou encore le premier roman de Rhyll McMaster (Feather Man), dont les droits ont été vendus aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Dans le cas du premier roman d’Emily Maguire, Taming the Beast, reçu par la poste (et, comme toujours dans une telle situation, par surprise), le succès a été tel qu’il est désormais traduit en 14 langues et que Brandl & Schlesinger n’a eu les moyen d’acquérir les droits du second roman que pour l’Australie. Ces exemples, que l’ont peut compléter par les 5000 exemplaires vendus de l’anthologie des poèmes de John Forbes, illustrent la diversité du catalogue de la maison, qui publie aussi quelques essais, comme 101 questions sur l’Islam de Mehmet Ozalp, un Turc vivant en Australie (disponible en français chez Tawhid, 2009). “Nous recevons deux ou trois manuscrits par jour, ce qui est un phénomène devenu rare en Australie, où les éditeurs travaillent pour la plupart avec des agents ou passent des commandes aux auteurs”, explique Andras.

Revue SoutherlyAfin d’assurer des financements stables, Andras et Veronica réalisent également des livres pour d’autres maisons ou des organismes. Brandl & Schlesinger publie ainsi des études pour le département de grec moderne de l’université de Sydney –”Un défi, car de nombreux paragraphes utilisent l’alphabet grec”–, ainsi qu’un florilège de textes issus du cours d’écriture créative de l’Université technologique de Sydney (UTS), un travail qui implique de nombreux échanges avec les étudiants. De même, Andras est fier de s’être vu confier depuis quatre ans la mise en page et le design de la revue littéraire Southerly, publiée trois fois par an depuis 70 ans. “Elle n’est tirée qu’à 1000 exemplaires, mais ce n’est pas si mal. Comparez aux 400 exemplaires mensuels de Nyugat, une revue littéraire de Hongrie ! Elle n’existe plus depuis les années 1940, quand le fascime l’a censurée, mais sa qualité fait qu’elle est toujours réimprimée et lue aujourd’hui. Il n’y a pas besoin d’être gros pour être influent !”

Ouvrages chez Brandl & Schlesinger

Comme pour beaucoup d’éditeurs indépendants, le principal problème auquel reste confronté Brandl & Schlesinger est celui de la distribution. “Au début, nous ne pouvions nous adresser qu’à de petits distributeurs, parce que nous n’étions pas connus. Ça ne s’est malheureusement jamais bien passé, à tel point que nous avons dû en changer cinq ou six fois. Par chance, depuis 2005, Macmillan nous a proposé ses services, et nous en sommes très contents”, raconte Andras. Bien implanté sur le territoire australien, ce distributeur travaille en amont, trois mois avant la sortie de chaque livre. Ce laps de temps lui permet de rassembler les chiffres des intentions d’achats des libraires et bibliothécaires auxquels il présente l’ouvrage à paraître, ce qui permet ensuite à Brandl & Schlesinger de fixer le nombre d’exemplaires à imprimer. Il est important pour l’éditeur d’avoir le moins d’invendus possible, car même les frais de pilonnage sont à sa charge, un état de fait que conteste Andras, qui estime que dans le processus de publication, le distributeur prend moins de risques que l’éditeur, tout en en tirant plus de bénéfices.

Malgré tout, Andras et Veronica optent plus volontiers pour le pilonnage, qui permet de recycler le papier, que pour le placement des livres dans des braderies, où ils seront cédés à des prix dérisoires. “Je ne veux pas que les gens croient que nos livres ne valent rien. Surtout que dans les braderies, ils côtoieront de mauvais livres”, estime Andras, qui nous confie aussi qu’ils ont reconverti un ancien cellier de leur grande maison en salle de stockage, ce qui leur permet de garder disponibles certains titres même 10 ou 15 ans après leur publication. Entretien avec Andras Berkes“Le problème, de nos jours, c’est que les livres ont une durée de vie plus courte que les yaourts”, déplore Andras. “Pour tirer profit de cet énorme turn-over, des chaînes de librairies comme Dymocks vont jusqu’à vendre les places en vitrine, plus ou moins cher selon l’étagère et la durée de présentation”.

C’est peut-être pour prendre le contrepied de cette tendance qu’il glane si volontiers les librairies d’occasion, où des ouvrages en hongrois trouvent souvent refuge au rayon “Langues inconnues”. Pour l’anecdote, c’est ainsi qu’il a déniché une première édition d’un ouvrage d’Endre Ady, une rareté en Hongrie, vendue ici une bouchée de pain.

“A vrai dire, conclut Andras, je suis stupéfait que nous publiions toujours. D’habitude, en Australie, les petites maisons d’édition ne survivent que 5-6 ans. A nous deux, nous arrivons à publier 20 titres par an, alors que nous recevons régulièrement les petits-enfants ici, et puis il faut entretenir la maison, qui date quand même de 1884, s’occuper du jardin, sans oublier que je passe deux mois par an en Europe pour y voir la famille, et que Veronica assiste aux foires du livre à l’étranger… Bref, je me demande parfois par quel miracle nous nous en sortons si bien !”

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