Rencontre avec Alejandro Cerda,
psychanalyste et fondateur des éditions Paradiso Editores à Mexico (Mexique)
Paris, Barcelone et Buenos Aires représentent les trois pôles les plus actifs de la psychanalyse, en matière de publications autant que de consultations ; la rumeur raconte que trois Argentins sur quatre sont en analyse ! Mais hors de ce triangle, ce n’est pas le désert pour autant, comme Alejandro Cerda commence à le prouver avec ses toutes jeunes éditions Paradiso. Psychanalyste de formation, il partage déjà son temps entre l’enseignement à l’université Iberoamericana et les patients qui viennent le consulter. Mais lorsqu’il a constaté que l’écrasante majorité de ce qui se lit dans son domaine provient d’Argentine ou d’Espagne, alors que des spécialistes mexicains existent et écrivent bel et bien, Alejandro a voulu travailler sur la question.
Le monde de l’édition ne lui était pas inconnu, puisqu’il avait publié et travaillé à Arlequin Ediciones, une petite maison de poésie et littérature contemporaine mexicaine ; son directeur, Juan Carlos Vera, est devenu un ami. Un ami de bon conseil et de grande générosité, car lorsqu’Alejandro lui a parlé de son projet, l’éditeur l’a encouragé à ouvrir sa propre maison, en lui accordant d’emblée le soutien et la disponibilité de toute l’équipe d’Arlequin, soit huit personnes, étant entendu que Paradiso, la nouvelle maison fondée par Alejandro, conserverait les droits des textes publiés. Féru du travail avec les auteurs, même s’il peut s’avérer conflictuel, Alejandro se sentait en revanche incapable d’assurer la comptabilité de son entreprise.
Il a alors fait appel à son père, comptable fraîchement retraité. Ce dernier, heureux de sortir d’un désoeuvrement qui lui pesait et faisant fi du complexe d’Oedipe, a accepté la proposition. Bien qu’il espère pouvoir un jour embaucher sa propre équipe, Alejandro apprécie ces soutiens, qui lui permettent de démarrer sur les chapeaux de roue.
Depuis un an à peine que le projet est sur les rails, trois collections ont déjà été définies. La première, “Continente Negro”, a pour but de publier des écrits de psychanalystes mexicains afin de les sortir de l’ombre dans laquelle ils sont involontairement cachés. Le nom de cette collection fait référence à une citation de Freud sur la sexualité féminine, qu’il considérait comme un “continent noir”, à la fois inexploré et fertile. Une anthologie de textes, imprimée à 1000 exemplaires, est parue en 2009 : Los Archivos de la locura (”Les Archives de la folie”). Deux autres ouvrages viendront déjà étoffer la collection en juillet prochain : un de Juan Manuel Rodriguez, Los hechizos del padre (”Les envoûtements du père”), un autre de Juan Alberto Litmanovich, sur Lacan et Michel de Certeau.
La collection “Estancias” (Séjours), quant à elle, mettra en avant des penseurs étrangers venus au Mexique donner des conférences. Cette série d’opuscules s’ouvrira bientôt sur un texte du lacanien américain Joan Copjec, et se poursuivra notamment par un texte de Monique David Ménard, traduite avec le soutien de l’Alliance française de Mexico. La troisième collection à laquelle réfléchit le jeune éditeur n’a rien à voir avec la psychanalyse. Un jour qu’il a emmené ses neveux visiter un musée d’art, il a remarqué combien les enfants étaient fascinés par l’art — au point par exemple de voir peindre comme Pollock –, mais aussi combien il est difficile de savoir comment ils le comprennent.
Dans l’idée de réaliser une série de livres pour enfants sur l’art à partir du XXe siècle, Alejandro étudie pour l’instant ce qui existe déjà dans le monde. Le nom de la collection, “Ludens”, du latin “jouer”, donne déjà une idée de la démarche interactive et ludique qu’il veut poursuivre.
La distribution reste une problématique épineuse, sur un marché mexicain où le Fondo de Cultura Economica et Siglo XXI sont déjà bien implantés en matière de textes de psychanalyse. Ainsi, les librairies ne sont pas la cible prioritaire de Paradiso. Alejandro vise avant tout des instituts spécialisés qui s’avèrent être de bons clients. 50% des premières ventes ont ainsi été réalisées par le Colegio de Filosofia de l’UNAM. Par ailleurs, il réfléchit à la mise en ligne des textes sous la forme de fichiers PDF téléchargeables. Il est pourtant confiant quant à la survie de l’objet-livre, convaincu que la voiture disparaîtra bien avant ! Mais ce qui l’intéresse dans ces nouveaux modes de publication, c’est l’impact et la rapidité du bouche-à-oreille : en deux clics, vous pouvez copier un lien ou un document et le transférer par email aux personnes intéressées. Bien entendu, des questions de droit, qu’Alejandro trouve encore difficiles à résoudre, entrent en ligne de compte, et le papa comptable plaide pour l’entrée de nouvelles recettes…
Quoi qu’il en soit, on attend avec curiosité de voir se développer sa maison d’édition et on lui souhaite que cela continue comme dans un rêve… avec toutefois moins d’obstacles que dans Alice au pays des merveilles ! S’il répond sans hésiter que l’oeuvre de Lewis Carroll serait son livre pour l’île déserte, il devrait encore choisir parmi les cinq exemplaires qu’il possède. C’est peut-être l’édition rare illustrée par Dali qui aurait sa préférence, afin d’ajouter à la complexité de l’intrigue celle des images…
Les deux tableaux reproduits dans cet article ont été peints par Remedios Varo, une surréaliste mexicaine dont nous avons découvert l’oeuvre lors d’une exposition au Musée d’art moderne de Mexico.
Le premier s’intitule En sortant de chez le psychanalyste, le second est un détail de L’Alchimiste.
Tags: Editeur, Pays - Mexique



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