May 2010

May 29th, 2010 at 04:21 by Magali Tardivel-Lacombe

Duo australien (1/2)

Rencontre avec Andras Berkes-Brandl, co-fondateur des éditions Brandl & Schlesinger

à Blackheath dans les Blue Mountains (Australie)

“Et si vous deviez aller sur une île déserte, avec un unique livre en poche, lequel serait-ce ?” Andras Berkes-Brandl sourit à cette question classique, devenue un leitmotiv dans mes entretiens : “Je l’ai déjà fait ! Après tout, l’Australie est une immense île déserte, non ? Quand j’y suis arrivé en 1995, je n’avais qu’un seul livre dans ma valise : Es mind én voltam egykor de Füst Milàn [non traduit en français], professeur de philosophie à l’université de Budapest. Andras BerkesIl a failli être, avant Emre Kertez, le premier auteur hongrois acclamé par le Prix Nobel de littérature. Ce livre est une sorte de journal intime philosophique, assez énigmatique et très brillant. J’en ai toujours un exemplaire sur moi”.

Par ce qu’il qualifie de “hasard malheureux”, Andras est hongrois. De son pays natal, seule sa famille lui manque — il téléphone tous les jours à ses parents. Après des études de linguistique à Budapest, qui lui ont permis d’apprendre le russe et le finnois, il a commencé par travailler, au début des années 1970, comme correcteur, puis comme journaliste. Mais à cette époque-là, aucune maison d’édition n’était indépendante politiquement en Hongrie, et l’affiliation au Parti communiste constituait une condition sine qua non à l’exercice du journalisme. On imagine le soulagement d’Andras quand, en 1989, à la Chute du Mur de Berlin, la première maison d’édition indépendante hongroise l’a embauché. Elle n’existe plus aujourd’hui, malgré la qualité des ouvrages qu’elle parvenait à bien vendre, après des décennies de censure. Andras y a travaillé deux ans, avant de décider à mettre sur pied Brandl & Schlesinger avec Veronica Sumegi-Schlesinger.

Paysage des Blue Mountains

Paysage des Blue Mountains,

à une centaine de kilomètres à l’ouest de Sydney

Tous deux sont nés à 20 kilomètres l’un de l’autre à l’ouest de la Hongrie. “Imaginez que Veronica et moi, nous ne nous sommes rencontrés qu’en 1989, alors que l’amitié de nos familles remonte aux années 1930 ! On a encore des photos et des lettres de cette époque-là. Mais comme les parents de Veronica ont émigré en Australie quand elle avait 3 ans, nous ne nous sommes rencontrés que sur le tard”. Lorsqu’ils ont décidé de vivre ensemble, leurs expériences antérieures rendaient toute naturelle la fondation d’une maison d’édition. En 1995, ils ont donc lancé Brandl & Schlesinger avec la publication d’un recueil de nouvelles traduites du hongrois, un choix de One Minute Stories écrites par Istvan Orkény. La traduction et l’illustration ont été assurées par deux amis, tandis qu’Andras s’est occupé de la mise en page et du design de couverture sur son propre PC.Ouvrages traduits du hongrois “Malheureusement, ce livre n’a pas rencontré un grand écho ici, pour deux raisons”, explique Andras. “D’abord, la scène éditoriale australienne est complètement dominée par des auteurs anglophones. Les traductions sont rares, contrairement aux publications en Hongrie, qui proviennent pour moitié de langues étrangères. La seconde explication de cet insuccès, selon moi, c’est que le genre de la nouvelle n’est pas adapté au mode de vie des Australiens. En Europe, quand vous prenez le bus ou le métro, vous appréciez de pouvoir lire des textes courts, le temps du trajet. Mais ici, tout le monde a sa voiture, alors rares sont les novellistes qui percent. David Malory est une belle exception, mais c’est encore un Australien”.

Malgré ce succès mitigé des débuts, Andras et Veronica ne se sont pas découragés. Le travail de communication de l’Australian Publishers Association, le soutien des libraires, ainsi que la réputation de prix littéraires décernés à certains de leurs ouvrages, ont contribué à asseoir la position de Brandl & Schlesinger dans le paysage éditorial australien. De temps à autres, ils lancent même un nouveau projet de traduction, comme The Book of Hrabal de Peter Esterazy, publié avec l’aide du gouvernement hongrois, une série de nouvelles en vietnamien à destination d’un public d’immigrés, ou encore une anthologie bilingue de poésie polonaise (à paraître).

A suivre…

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May 20th, 2010 at 13:55 by Magali Tardivel-Lacombe

A vous donner des “elles”

Rencontre avec Barbara, Liz, Lyn et Roslyn, bénévoles à la bibliothèque féministe Jessie Street, Sydney (Australie)

Bibliotheque Jessie StreetLancée début 2010 par la commune de Sydney, une série de dépliants gratuits propose plusieurs balades thématiques à travers la ville. C’est grâce à celui qui emmène le promeneur sur les traces des Australiennes célèbres, que nous avons découvert l’existence de la bibliothèque Jessie Street. A son inauguration en 1989, elle disposait d’une donation de 500 ouvrages féministes. Un petit fonds qui a grossi, pour compter aujourd’hui plus de 10 000 volumes, conservés dans des magasins sur roulettes, indispensables dans ces locaux exigus. Offerts par des individus, des associations, des maisons d’édition, et même d’autres bibliothèques, confrontées à des problèmes de stockage, Lynles ouvrages n’ont ici droit de cité que s’il s’agit de fictions écrites par des femmes, ou de non-fictions traitant d’un thème féminin.

Référencés sur la base de données de la Bibliothèque nationale d’Australie (Kinetica), ces livres, dont beaucoup toutefois ne sont plus disponibles ailleurs dans le pays, sont pour la plupart prêtés via un réseau inter-bibliothèques. A noter que seuls les exemplaires en double ici peuvent être empruntés directement sur place ; sinon, il faut attendre que les bénévoles les fassent envoyer par une autre bibliothèque. LizOutre les livres, sont disponibles des revues, des lettres d’information (Melbourne Women’s Liberation Newsletter, Women’s Electoral Lobby…), des rapports gouvernementaux, des manuscrits inédits, des thèses universitaires, ainsi que plus d’un millier d’affiches. Des archives d’associations permettent par ailleurs de retracer l’histoire du mouvement féministe en Australie et des actions en faveur des Aborigènes.

Les quatre retraitées bénévoles qui nous reçoivent, Barbara, Liz, Lyn et Roslyn, ravies de répondre à nos questions, nous offrent à boire, parlent toutes en même temps et interrompent même ma prise de notes afin de m’interviewer à leur tour, pour leur newsletter mensuelle! RoslynUne bonne trentaine de bénévoles consacrent un peu de leur temps à la bibliothèque, une aide d’autant plus précieuse depuis que l’unique archiviste rémunéré a dû quitter ses fonctions, faute de financements suffisants. L’aide de la ville est uniquement complétée par les cotisations annuelles d’environ 400 adhérents dans toute l’Australie (”Dont quelques hommes”, précise Barbara), ainsi que des dons de mécènes. Tous les ans, en septembre, une soirée de gala est organisée dans le dining-room du Parlement de Sydney, afin de récolter les fonds principaux. BarbaraCelle de 2009 a été animée par Adele Horin, journaliste star du Sydney Morning Herald (”C’est un peu comme Le Monde ici”, glisse Liz).

A une échelle plus modeste, des “Lunch-Hour Talks”, ouverts à tous au prix de 22 dollars australiens (environ 17 euros), sont organisés tous les mois, avec divers invités, hommes et femmes, qui font des lectures, animent un débat ou racontent leur vie : l’actrice de théâtre Anna Voska, le chanteur lyrique John Benn, l’écrivain Anita Heiss, l’immigrée polonaise Aleit Woodward, entre autres, ont participé à ces rendez-vous du midi. “Chaque histoire individuelle est importante”, déclare Lyn. D’ailleurs, le projet “Tapestry”, financé par le New South Wales Centenary of Federation Council, encourage les femmes à écrire leur Portrait de Jessie Streetpropre histoire ou celle de leur mère, grand-mère, ou même d’une amie. La bibliothèque considère ces histoires comme de précieux documents sociologiques qui décrivent non seulement des vies ordinaires, mais rendent également hommage aux femmes qui ont joué un rôle dans le développement du pays.

En outre, pour le projet “Oral History”, des bénévoles interviewent et enregistrent des femmes de tous horizons racontant leur vie. Autant d’initiatives qui, à n’en pas douter, auraient été applaudies des deux mains par celle qui a donné son nom à la bibliothèque : Jessie Street (1889-1970). Figure phare du féminisme australien, elle a en outre été de tous les autres combats, depuis la défense de l’indépendance économique des femmes jusqu’à la lutte contre les armes nucléaires, en passant par un plaidoyer pour les droits des populations aborigènes et sa participation à la rédaction de la Charte des Nations-Unies. Une personnalité dynamique, dans laquelle nos quatre bénévoles semblent volontiers voir un modèle.

Des benevoles a la bibliotheque Jessie Street

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May 15th, 2010 at 13:22 by Magali Tardivel-Lacombe

Pour le monde, tout le monde

Rencontre avec Stuart Laurence, responsable des droits aux éditions Weldon Owen à Sydney, Australie

Sydney

Le voyage tourne, changement de monde. Posée au bord d’une mer rendue clémente par les sinuosités protectrices de la côte, Syndey respire une richesse presque exubérante : gratte-ciels étincelants de soleil, parcs luxuriants habités par des ibis et des cacatoès, opéra aux formes florales, boutiques de luxe, boulangeries françaises… Entretien avec Stuart LaurenceQuoique situés hors de l’hypercentre, les locaux de Weldon Owen restent dans le ton, avec les lignes dynamiques et les baies vitrées de la maison d’architecte qu’ils occupent depuis une douzaine d’années maintenant.

Côté édition, donc, changement d’échelle : Weldon Owen, fondée il y a 25 ans, déploie ses tentacules dans le monde entier. Indépendante au sein du groupe suédois Bonnier, auquel elle appartient depuis 2006, la maison d’édition a une équipe à San Francisco en plus de celle de 25 personnes à Sydney. Stuart Laurence, qui travaille ici quasiment depuis les débuts, explique qu’il s’agit d’une “packaging company“, c’est-à-dire une entreprise qui crée en coédition des livres très illustrés, ici destinés à tous les âges.

C’est actuellement la stratégie la moins coûteuse pour réaliser ce type d’ouvrages. Ainsi, quand Weldon Owen décide de publier une encyclopédie de la météo, ou une série d’ouvrages d’expériences scientifiques pour enfants (Show me how), ses représentants en Europe et en Amérique du Nord font appel à des spécialistes dans le monde entier, pour la rédaction des textes et la réalisation des illustrations. Bureaux de Weldon Owen a SydneyUne fois que le matériel est rassemblé, les droits achetés et les contrats de coédition signés avec, entre autres, Larousse en France, Bertelsmann en Allemagne, Planeta en Espagne, National Geographic aux Etats-Unis, DeAgostini en Italie (etc.), notamment lors des foires de Francfort, Bologne, Londres et New York, la maison australienne se charge de la production matérielle, depuis la mise en page jusqu’à l’impression en Chine et à Singapour. Ce fonctionnement bien rôdé permet une production de grande qualité et rapide. Weldon Owen peut ainsi sans problèmes publier, en l’espace d’une année, plusieurs collections d’une vingtaine de titres. Selon les projets, le chiffre des publications annuelles peut donc être variable, à tel point que Stuart Laurence se déclare incapable d’indiquer une moyenne.

Les partenariats avec des entreprises hors du milieu du livre permettent par ailleurs de diversifier les sources de financement. Ainsi, des livres de cuisine sont publiés avec l’aide de Williams-Sonoma, une marque américaine de produits culinaires, tandis que des ouvrages sur les soins du corps ou le yoga reçoivent des financements de The Body Shop. Stuart LaurenceSelon Stuart Laurence, ces “branded books” (littéralement “livres de marque”), ne constituent pas un moyen pour ces marques de vendre leurs produits, mais leur logo apparaît quand même clairement sur les couvertures. En outre, les ouvrages sont disponibles dans les boutiques de ces chaînes, ce qui permet à Weldon Owen de bénéficier de nouveaux points de vente, qui touchent un public différent de celui qui fréquente les librairies.

Avec cette logique d’internationalisation, doublée de la volonté de toucher un public familial le plus large possible, les sujets traités apparaissent comme très classiques : les dinosaures, le corps humain, le système solaire, les massages, les vampires… Aucun ouvrage ne peut être considéré comme australien à proprement parler, car des thèmes spécifiques à l’île-continent seraient plus délicats à exporter.

Au final, la tranquillité de cette villa de verre s’avère donc trompeuse : un grand pan de l’édition mondiale y est impulsé ! Stuart Laurence en a tellement conscience qu’il espère que toute personne qui, par malheur, devrait être parachutée seule sur une île déserte, avec un unique livre en main, choisirait un ouvrage publié par Weldon Owen. Pourquoi pas l’Encyclopédie de la météo, d’ailleurs, pour pouvoir prévoir le temps qu’il fera sur l’île ?

Cooking books

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May 10th, 2010 at 12:10 by Magali Tardivel-Lacombe

Assis sur le divan, couchés sur le papier

Rencontre avec Alejandro Cerda,

psychanalyste et fondateur des éditions Paradiso Editores à Mexico (Mexique)

Alejandro CerdaParis, Barcelone et Buenos Aires représentent les trois pôles les plus actifs de la psychanalyse, en matière de publications autant que de consultations ; la rumeur raconte que trois Argentins sur quatre sont en analyse ! Mais hors de ce triangle, ce n’est pas le désert pour autant, comme Alejandro Cerda commence à le prouver avec ses toutes jeunes éditions Paradiso. Psychanalyste de formation, il partage déjà son temps entre l’enseignement à l’université Iberoamericana et les patients qui viennent le consulter. Mais lorsqu’il a constaté que l’écrasante majorité de ce qui se lit dans son domaine provient d’Argentine ou d’Espagne, alors que des spécialistes mexicains existent et écrivent bel et bien, Alejandro a voulu travailler sur la question.

Le monde de l’édition ne lui était pas inconnu, puisqu’il avait publié et travaillé à Arlequin Ediciones, une petite maison de poésie et littérature contemporaine mexicaine ; son directeur, Juan Carlos Vera, est devenu un ami. Un ami de bon conseil et de grande générosité, car lorsqu’Alejandro lui a parlé de son projet, l’éditeur l’a encouragé à ouvrir sa propre maison, en lui accordant d’emblée le soutien et la disponibilité de toute l’équipe d’Arlequin, soit huit personnes, étant entendu que Paradiso, la nouvelle maison fondée par Alejandro, conserverait les droits des textes publiés. Féru du travail avec les auteurs, même s’il peut s’avérer conflictuel, Alejandro se sentait en revanche incapable d’assurer la comptabilité de son entreprise. Premier livre de Paradiso EditoresIl a alors fait appel à son père, comptable fraîchement retraité. Ce dernier, heureux de sortir d’un désoeuvrement qui lui pesait et faisant fi du complexe d’Oedipe, a accepté la proposition. Bien qu’il espère pouvoir un jour embaucher sa propre équipe, Alejandro apprécie ces soutiens, qui lui permettent de démarrer sur les chapeaux de roue.

Depuis un an à peine que le projet est sur les rails, trois collections ont déjà été définies. La première, “Continente Negro”, a pour but de publier des écrits de psychanalystes mexicains afin de les sortir de l’ombre dans laquelle ils sont involontairement cachés. Le nom de cette collection fait référence à une citation de Freud sur la sexualité féminine, qu’il considérait comme un “continent noir”, à la fois inexploré et fertile. Une anthologie de textes, imprimée à 1000 exemplaires, est parue en 2009 : Los Archivos de la locura (”Les Archives de la folie”). Deux autres ouvrages viendront déjà étoffer la collection en juillet prochain : un de Juan Manuel Rodriguez, Los hechizos del padre (”Les envoûtements du père”), un autre de Juan Alberto Litmanovich, sur Lacan et Michel de Certeau.

La collection “Estancias” (Séjours), quant à elle, mettra en avant des penseurs étrangers venus au Mexique donner des conférences. Cette série d’opuscules s’ouvrira bientôt sur un texte du lacanien américain Joan Copjec, et se poursuivra notamment par un texte de Monique David Ménard, traduite avec le soutien de l’Alliance française de Mexico. La troisième collection à laquelle réfléchit le jeune éditeur n’a rien à voir avec la psychanalyse. Un jour qu’il a emmené ses neveux visiter un musée d’art, il a remarqué combien les enfants étaient fascinés par l’art — au point par exemple de voir peindre comme Pollock –, mais aussi combien il est difficile de savoir comment ils le comprennent. En sortant de chez le psychanalyste - Remedios VaroDans l’idée de réaliser une série de livres pour enfants sur l’art à partir du XXe siècle, Alejandro étudie pour l’instant ce qui existe déjà dans le monde. Le nom de la collection, “Ludens”, du latin “jouer”, donne déjà une idée de la démarche interactive et ludique qu’il veut poursuivre.

La distribution reste une problématique épineuse, sur un marché mexicain où le Fondo de Cultura Economica et Siglo XXI sont déjà bien implantés en matière de textes de psychanalyse. Ainsi, les librairies ne sont pas la cible prioritaire de Paradiso. Alejandro vise avant tout des instituts spécialisés qui s’avèrent être de bons clients. 50% des premières ventes ont ainsi été réalisées par le Colegio de Filosofia de l’UNAM. Par ailleurs, il réfléchit à la mise en ligne des textes sous la forme de fichiers PDF téléchargeables. Il est pourtant confiant quant à la survie de l’objet-livre, convaincu que la voiture disparaîtra bien avant ! Mais ce qui l’intéresse dans ces nouveaux modes de publication, c’est l’impact et la rapidité du bouche-à-oreille : en deux clics, vous pouvez copier un lien ou un document et le transférer par email aux personnes intéressées. Bien entendu, des questions de droit, qu’Alejandro trouve encore difficiles à résoudre, entrent en ligne de compte, et le papa comptable plaide pour l’entrée de nouvelles recettes…

Quoi qu’il en soit, on attend avec curiosité de voir se développer sa maison d’édition et on lui souhaite que cela continue comme dans un rêve… avec toutefois moins d’obstacles que dans Alice au pays des merveilles ! S’il répond sans hésiter que l’oeuvre de Lewis Carroll serait son livre pour l’île déserte, il devrait encore choisir parmi les cinq exemplaires qu’il possède. C’est peut-être l’édition rare illustrée par Dali qui aurait sa préférence, afin d’ajouter à la complexité de l’intrigue celle des images…

L'Alchimiste - Remedios Varo

Les deux tableaux reproduits dans cet article ont été peints par Remedios Varo, une surréaliste mexicaine dont nous avons découvert l’oeuvre lors d’une exposition au Musée d’art moderne de Mexico.

Le premier s’intitule En sortant de chez le psychanalyste, le second est un détail de L’Alchimiste.

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May 3rd, 2010 at 14:00 by Magali Tardivel-Lacombe

Des tas de coups de pouce, coups de pouce d’Etat (2/2)

Suite de la rencontre avec Mauricio Volpi, directeur des éditions Nostra Ediciones à Mexico (Mexique)

Mauricio Volpi dans son bureauPremière astuce, classique dans le milieu : il publie des livres “utiles”. Ainsi, en coédition avec l’Université autonome de Mexico (UNAM), il est en train de réaliser une collection de 30 ouvrages d’introduction au droit, qui vont rénover les textes datant de 1946 classiquement utilisés par les étudiants. Le corpus entier sera disponible dans trois ans à peine et, par la suite, 5 000 exemplaires devraient se vendre chaque année.

Deuxième bonne idée : après avoir bénéficié de la distribution assurée par le Fondo de Cultura Economica en Espagne, Nostra s’y est directement implantée. Passées les difficultés du début, il s’agit maintenant d’une source sûre d’entrées financières, puisqu’avec seulement une quarantaine d’ouvrages représentés là-bas, les recettes s’élèvent déjà à 100 000 euros par an depuis deux ans. Cela s’explique non seulement par l’intérêt des lecteurs espagnols pour l’édition latino-américaine, mais aussi par la différence de tarification. Un ouvrage illustré de grand format tel un roman graphique coûte 300 pesos mexicains (environ 16 euros), ce qui représente une petite fortune (par comparaison, un bon repas au restaurant coûte environ 100 pesos), mais sera vendu sans problèmes en Espagne au prix de 26 euros.

Contes illustres de Nostra EdicionesTroisième stratégie : faire imprimer les ouvrages en Chine, pays réputé imbattable pour le rapport qualité-prix en matière de livres illustrés — les éditeurs européens sont au courant ! De plus, Nostra profite de ses contacts là-bas pour offrir une prestation de services d’impression à d’autres maisons d’édition mexicaines.

Quatrième coup de pouce, venu d’une main de géant cette fois : l’Etat mexicain, encore lui… En effet, le premier ouvrage de Nostra, Adivinancero, qui s’est vendu à 9 000 exemplaires en librairies, a été acheté à 120 000 exemplaires par le Secrétariat à l’Education, dans le cadre de son Programme national de lecture. Créé en 2002, ce programme a pour vocation de doter chaque classe mexicaine de 150 livres. Jusqu’en 2006, 800 titres en moyenne étaient ainsi choisis chaque année parmi la production éditoriale mexicaine. Depuis, ce chiffre extraordinaire s’est réduit à une petite centaine. Ainsi, ce que Mauricio considère comme une incitation à la création éditoriale lui a permis, en 2009, de placer quatre titres dans les écoles.

Collection Para EntenderEt il n’y a pas que ça ! La Commission nationale de livres de classe gratuits (CONALITEG) a permis une large distribution de Trabalengüero, le nouvel ouvrage de Valentin Rincon. Afin de diminuer les coûts d’impression, dix imprimeries travaillent pour ce programme, destiné à “faire un pays de lecteurs”. 2,53% des frais d’impression sont reversés aux éditeurs dont les ouvrages ont été choisis pour être distribués gratuitement. Dans un pays où l’on estime à 2,5 le nombre de livres lus par personne et par an (contre 27 en Angleterre, nous apprend aussi Mauricio), et où les coûts de distribution s’avèrent très variables selon les régions, cette initiative étatique vise à résorber les disparités existant au Mexique. C’est d’ailleurs la diversité et l’immensité du pays qui font dire à Mauricio que la loi sur le prix unique du livre n’est pas une solution appropriée ici, du moins dans une optique d’accroissement du lectorat.

Je ne dis ni qu’il s’agit là de quatre recettes miracles, ni que l’intervention de l’Etat est une solution idéale à la survie de tout éditeur qui se respecte. Simplement, je constate d’une part que Mauricio Volpi qui, après tout, se voit d’abord comme un entrepreneur, a développé des stratégies complémentaires et viables pour éditer ce qu’il aime, et d’autre part que l’Etat mexicain joue un rôle non négligeable dans la création éditoriale. Finalement, je comprends un peu mieux l’émerveillement des éditeurs d’autres pays face à ce système…

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