Trois bouts de ficelle et du carton

April 15th, 2010 at 03:27 by Magali Tardivel-Lacombe

Rencontre avec Yaxkin Melchy et Lauri Luciernaga,

poètes et cartoneros à Mexico City (Mexique)

Yaxkin Melchy, haut comme trois pommes malgré ses 25 ans, nous reçoit dans son appartement, où les murs blancs décorés de grand pochoirs revendiquent son activité de grapheur urbain, art pratiqué aussi par Lauri Luciernaga, 30 ans, qui nous rejoint bientôt. Yaxkin Melchy chez luiLe premier est mexicain et fait des études de littérature ; la seconde, salvadorienne, est journaliste pour diverses revues en ligne (El Faro, La Red). Tous deux sont poètes et cartoneros. Poète, on comprend sans problèmes de quoi il s’agit. L’un et l’autre de parents scientifiques, ils s’amusent à détourner les formules de physique ou de mathématiques pour inventer un langage poétique. “C’est ainsi que j’ai découvert que j’aimais la physique. Je ne l’aurais jamais cru !” s’exclame Yaxkin, auteur de Los poemas que vi por un telescopo (”Les poèmes que j’ai vus au téléscope”), couronné en 2009 par le Prix national de poésie jeune Elias Nandino. Il dirige par ailleurs la publication de la revue littéraire et poétique Trifulca, qui vient de recevoir, dès son numéro 6, une dotation étatique de 4000 pesos [environ 250 euros] par numéro pour une durée d’un an (Programme Edmundo Valades), ce qui couvrira les frais d’impression. 2009 a également consacré Lauri, récompensée par le “Prix interaméricain de poésie navachiste” (du nom d’une plage mexicaine) pour son recueil Sucias palabras de amor (”Sales mots d’amour”). Bref, pas besoin d’écrire des pages d’alexandrins pour expliquer ce qu’est un jeune poète prometteur.

Lauri LuciernagaMais cartonero, kesako ? Nous en avions déjà entendu parler à La Paz en Bolivie, quand nous avions cherché à rencontrer l’équipe de Yerba Mala Cartonera, malheureusement aussi insaisissable que des rayons de soleil. Un cartonero, c’est en quelque sorte un éditeur bricoleur qui récupère du carton où il peut, la plupart du temps dans la rue, imprime lui-même les textes de son choix, illustre et relie à la main les ouvrages, qui ressemblent (en beaucoup mieux) aux petits livres que je m’amusais à confectionner étant gamine. Mais dans le cas d’un cartonero, le résultat est proche d’une oeuvre d’art, ou du moins se proclame comme tel. D’ailleurs, chaque exemplaire est unique, en particulier parce que le carton utilisé pour la couverture comporte souvent des inscriptions antérieures comme “Fragile”, “Papier blanc” ou “52 boîtes de haricots”, qui deviennent alors partie intégrante de la couverture. Lauri raconte : “Notre groupe de cartoneros, Casamanita, se réunit tous les week-ends. Nous sommes cinq filles et chacune a sa spécialité : il y a celles qui mettent en page, celles qui peignent. Moi, je suis douée pour relier, pas pour découper !”

Collection de livres en carton de Yaxkin Melchy

Ce mode de publication est apparu en Argentine, à l’époque où la crise rendait l’édition encore plus difficile que d’ordinaire. D’abord confidentiel, le phénomène s’est développé dans toute l’Amérique latine, devenant une composante essentielle de la création ici, et faisant école jusqu’en Europe (par exemple, PapperLaPapp à Berlin). A tel point que la Foire du Livre de Guadalajara octroie désormais des stands à des cartoneros, au même titre qu’à des éditeurs traditionnels. L’université du Wisconsin a même organisé en 2009 une rencontre internationale de trois jours sur ce thème. Santa Muerte CartoneraC’est d’ailleurs là-bas, dans la bibliothèque universitaire, que se trouve la plus grande collection de livres en carton du monde ! “Comme nous travaillons chez nous, à notre rythme, nous ne dépassons jamais la soixantaine d’exemplaires”, explique Yaxkin. “On les vend entre 60 et 80 pesos [4 ou 5 euros], mais la plupart du temps, comme les autres cartoneros sont autant collectionneurs que moi, on se les échange, et on ne gagne que peu d’argent avec”.

Les livres fabriqués par Yaxkin et ses amis sont estampillés “Santa Muerte” (Sainte Morte), en référence au culte voué au Mexique par les voleurs, les prostituées, les SDF, à cette étrange Dame Squelette que l’on croise parfois au détour d’une rue. Ce qui peut apparaître comme une provocation à nos yeux d’Européens s’avère surtout un moyen de souligner une identité régionale. Lauri et ses amies, quant à elles, ont choisi le symbole du champignon, pour prôner un processus créatif qui n’a pas besoin de grand-chose pour se développer.

Malgré leur passion pour les livres en carton, ni l’un ni l’autre n’en emporterait un sur son île déserte — trop minces et trop fragiles, probablement. Santa Muerte a Mexico CitySi Lauri choisirait un roman argentin contemporain qui raconte une histoire d’amour tourmentée (Sobre heroes y tumbas de Ernesto Sabato), Yaxkin quant à lui emporterait de la poésie chilienne, La Vida Nueva de Raul Zurita, un ouvrage qui reproduit une expérience fascinante réalisée par l’auteur dans les années 1990 : tracer des poèmes en nuages dans le ciel de New York. Comme quoi, on n’a pas encore fini d’inventer des manières d’écrire…

Desierta chez Casamanita

Une bibliographie au sujet des cartoneros a été mise en place par l’université du Wisconsin : cliquer ici.

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Comments

  1. Das Muster für alle Editionen von Cartoneros ist wohl Eloísa Cartonera in Buenos Aires um Washington Curcurto, Javier Barilaro und María. Diese Kooperative entstand 2003 als soziale und künstlerische Selbsthilfe im Gefolge der Wirtschaftskrise Argentiniens von 2001/2002.
    Mehr darüber in der Zeitschrift von litprom.: LiteraturNachrichten Nr. 102, Herbst 2009, S.14f. “Die Stadt, der Müll und die Bücher”, ein aktueller Artikel, noch dazu in einer Zeitschrift aus dem Umkreis der Frankfurter Buchmesse, der hier nicht fehlen sollte.
    http://www.edithwerner.com

  2. Liebe Edith Werner,
    herzlichen Dank fuer diesen Kommentar!
    Ich freue mich zu wissen, dass LiteraturNachrichten ueber dieses schoene Thema auch geschrieben hat. Es ist tatsaechlich eine sehr gute literarische Zeitschrift.
    Mit freundlichen Gruessen!

  3. Lauri me ha escrito: “Gracias por el artículo, solo algunas cosas que están al revés. Yo gané el premio Navachiste con ‘Del mar es el ahogo’ y mi grupo no se reune cada semana, sino cada vez que podemos, también hay dos hombres en Casamanita.”
    Muchas gracias para estas correciones!

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