Rencontre avec un “gringo loco”, Almirante (Panama)
D’instinct, si on a la lubie d’y penser, on se dit qu’il n’y a aucun rapport entre le rock des années 1970, la littérature de science-fiction et Panama, Il nous fallait faire une rencontre loufoque pour d{ecouvrir avec délices que tout est possible, même cette combinaison.
Après quelques jours dans la chaleur étouffante de la capitale, à qui les belles façades souvent en ruines confèrent un charme étonnant, nous avons envie de baignades et snorkelling. Alors nous nous mettons en route pour les îles de Bocas del Toro. Le trajet depuis Panama City est long, et il fait déjà nuit quand nous arrivons à Almirante, d’où nous prendrons un bateau-taxi le lendemain. Le chauffeur du bus nous dépose devant un hôtel qui porte l’étrange enseigne “Dos Gringos locos” (Deux Amerloques fous).
Un homme, passablement éméché, nous alpague depuis l’entrée : “Vous cherchez une chambre ? Ici, c’est pas cher, mais c’est pas chic. Si vous voulez une clim, allez voir plus loin !” On entre quand même, le fêtard sur les talons. Il se présente : Kevin, Américain, gringo loco. J’ai du mal à comprendre son quasi monologue dans un anglais chewing-gum, mais son enthousiasme désordonné est contagieux. La chambre est tout aussi correcte que le tarif, alors pour une seule nuit, on reste. Kevin cherche, avec beaucoup de bonne volonté, à border des draps une place par-dessus un lit double déjà fait, puis passe un tuyau d’arrosage par la fenêtre de la salle de bains pour que nous puissions nous doucher. Nous finissons par être installés.
Plus tard, nous faisons connaissance avec C.D., Américain, gringo loco numéro deux. Très digne avec sa barbe blanche et, pour seul vêtement, un mini-short en jean, il nous réchauffe un reste de spaghettis en s’excusant du manque de finitions de son hôtel : “Cela fait trois ans qu’on essaie de réaliser ce rêve, mais ça tourne un peu au cauchemar. Les gens d’ici sont adorables, mais on ne peut pas leur faire confiance”. Kevin, qui a entre-temps tété une ou deux bouteilles de bière supplémentaires, l’interrompt en riant : “Ne l’écoutez pas, il ne raconte que des histoires ! La preuve, c’est un mec qui écrit !” C.D. concède qu’il passe ses nuits à écrire. “Mais je suis insomniaque, il fallait bien que je trouve une occupation !” se défend-il. Nous qui, en revanche, avons grand besoin de dormir, finissons par aller nous coucher.
La discussion reprend le lendemain. “Alors vous êtes écrivain ?”, je lui demande au petit matin. “Oui, oh, seulement depuis 25 ans. J’ai commencé en 1984″. C’est drôle, c’est mon année de naissance. Je n’avais pas réalisé que C.D. Moulton était un fringant vieillard de 71 ans.
Comme par un fait exprès, en cette année 1984, il a choisi d’écrire de la science-fiction, en hommage involontaire à George Orwell. “J’ai d’abord écrit 19 romans, avant de commencer à être publié. Maintenant, j’en ai 93 à mon actif, tous disponibles en print on demand (POD) sur www.lulu.com/maitaman“. Histoires de fantômes (The von Artle Legacy), romans policiers (Time will tell happy new year), enquêtes menées par un robot détective (Heiku), écriture expérimentale (Kari), science-fiction marquée par la lutte du bien contre le mal (After the old god), séries de polars avec les personnages de C.D. Grimes ou Nick Storie… C.D. Moulton écrit comme d’autres respirent : presque sans s’arrêter. “J’ai la chance de savoir taper vite à l’ordinateur. 120 mots minute, et seulement avec deux doigts ! Bon, après, je dois me relire plusieurs fois, parce que je fais beaucoup de fautes”. Quand je l’interroge sur son lectorat, il répond modestement : Je reçois des droits d’auteur tous les mois, alors j’en déduis que j’ai des lecteurs fidèles”.
A l’image de ce gringo loco, son meilleur succès est un peu fou : il s’agit d’un ouvrage pratique sur la culture des orchidées à partir de leurs graines microscopiques (Orchids from seed). “J’ai voulu rendre ces techniques accessibles à tous, parce que si on s’y prend bien, on peut vraiment faire pousser ces fleurs magnifiques dans une simple cuisine”. Sa passion pour cette plante l’a même conduit à créer une nouvelle espèce, la Helen Moulton, du nom de sa mère, qui a vécu “seulement jusqu’à l’âge de 102 ans”. “Vous voyez, j’ai toujours été un hippie intéressé par la science”. D’ailleurs, le livre qu’il emporterait sur une île déserte est encore de la science-fiction : Phoenix Tales de Gregory Banks (Wheelman Press), un modèle du genre selon lui.
“Et avant d’être écrivain ?” C.D. a un sourire lumineux. “J’ai joué de la guitare pour Deep Purple avant qu’ils soient connus, et aussi pour Janis Joplin”. D’ailleurs, il n’est pas le seul ancien rockeur dans le coin : son ami John Wash, du groupe Eagles, n’est pas loin, et le guitariste d’ACDC vit sur une île voisine. “Vous savez, la chanson ‘Oh Lord, won’t you buy me…‘, vous connaissez ? On l’a écrite en 20 minutes, moi et deux autres musiciens, le jour où Janis s’est acheté une Porsche. Elle en faisait tellement tout un plat qu’on a voulu la taquiner, s’amuser un peu. C’était vraiment une époque où on pouvait vivre sans être sérieux. D’ailleurs, la seule chose sérieuse que j’aie faite, à savoir passer un diplôme d’université, ne m’a jamais servi à rien !”
Alors, qu’est-ce que je vous disais ? Panama, rock et science-fiction !
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