March 2010

March 31st, 2010 at 04:05 by Magali Tardivel-Lacombe

Pour un maximum d’édition minimaliste !

Rencontre avec Julio Serrano et Carlos Cabrera,

initiateurs du projet éditorial Libros Minimos, Guatemala

C’est le soir. La librairie Sophos prend des airs de salon immense, avec ses éclairages doux et ses fauteuils moelleux. Dans les rayonnages, je reconnais des ouvrages de F&G, mais c’est en vain que je cherche des livres estampillés “Libros Minimos”. Pourtant, leur catalogue en ligne indique un bon nombre de titres, tant en poésie qu’en prose… Je n’ai pas le temps de m’interroger davantage, un homme m’adresse la parole. Librairie SophosSes lunettes lui donnent un air timide, et moi, c’est son élégant costume qui m’intimide. Il se présente, Carlos Cabrera, associé de Julio Serrano à Libros Minimos. Ce dernier ne tarde pas à arriver à son tour, arborant un large sourire et un tee-shirt “New York, fuckin’ city”. Dès lors, l’alchimie opère, les deux compères se détendent, ils bavardent joyeusement — on se connaît depuis toujours, c’est maintenant évident.

En fait, ils sortent tous les deux d’une journée de travail, Carlos dans un cabinet d’avocats (d’où la cravate !), Julio aux éditions scolaires et littéraires Piedra Santa. Libros Minimos, c’est leur joujou, leur dada, réservé (pour l’instant ?) aux temps de loisirs. Projet indépendant initié il y a trois ans par Julio d’abord seul, Libros Minimos a pour ambition de faire connaître des textes de jeunes auteurs d’Amérique centrale et d’auteurs déjà consacrés, mais libres de droits (au bout de 75 ans). Julio, 25 ans, et Carlos, 30 ans, se sont connus en tant qu’auteurs publiant dans la même maison d’édition. Avec l’aide de Lorena Flores, gestionnaire, ils travaillent depuis l’année dernière à consolider le projet initial, en lui donnant ce qu’ils appellent “une vision d’entreprise”. Mais pas de questions de gros sous là-dedans, il s’agit juste de donner une pérénité à leurs idées. “Notre priorité, c’est de faire des lecteurs. Ca ne nous intéresse pas, de faire le plus de livres possible”. Voilà la grande question de Libros Minimos : comment créer des lecteurs là où ils n’existent pas encore ?

Julio l’éditeur voit un premier problème : “L’édition au Guatemala est encore très jeune. C’est ce qui nous permet d’être des pionniers, même si c’est difficile. Imaginez un peu : il y a dix ans, il n’y avait que trois ou quatre maisons. Et aujourd’hui, on en compte à peine une quinzaine !”

Carlos et JulioCarlos le juriste renchérit : “L’Etat a d’autres priorités, notamment consolider la paix après la guerre civile. Du coup, le livre ne fait pas encore l’objet d’une politique spéciale. Comme tout autre produit, il est accablé de taxes. Alors ça reste un produit de luxe”.

Julio ne veut pas jouer les idéalistes naïfs : “Bien sûr, la culture est un produit. Ce n’est pas un péché de le dire. Mais il faut aussi se rendre à l’évidence : ici, on ne peut pas faire des livres comme ailleurs. Une des raisons principales est qu’aucun distributeur ne s’intéresse à l’Amérique centrale”.

Carlos saisit la balle au bond : “Comme c’est le print on demand (POD) qui permet d’élargir l’accès aux textes, c’est ce que nous développons en grande partie. Et ça marche ! En deux ans, le recueil de poésie Espacio y divagacion de Maurice Echeveria a été téléchargé 5 000 fois, alors qu’en cinq ans, seuls 1 000 exemplaires papier avaient été vendus”.

Julio a quand même envie d’un peu d’idéalisme : “Nous réfléchissons aux possibilités de sortir les livres des librairies. Le POD en est une, qui d’ailleurs provoque des phénomènes nouveaux. J’ai déjà vu des lecteurs faire dédicacer des ouvrages qu’ils avaient eux-mêmes téléchargés et imprimés ! Mais nous commençons à trouver d’autres idées. Pourquoi ne pas imaginer un livre qui ferait partie du menu du restaurant de la librairie où nous nous trouvons ? Ou encore, proposer un livre en plus d’un forfait shampoing, coupe, brushing, chez le coiffeur ?”

Devanture de SophosCarlos précise : “Ce ne sont pas des idées en l’air ! Nous travaillons déjà à une nouvelle collection de livres de 32 pages, imprimés en deux couleurs sur du bon papier. On a réussi à réduire les coûts à 5 quetzales par livre non seulement avec cette simplicité de fabrication, mais en plus avec un partenariat entre Libros Minimos, la librairie Sophos et le Bar Central”.

Julio voit déjà plus loin : “Ces livres devraient créer un fonds qui, à terme, permettra la publication d’ouvrages de format plus grand”.

Carlos lève un doigt explicatif : “Ce qui ne nous empêchera pas de garder le nom ‘Libros Minimos’, qui fait plutôt référence à un minimum de dignité, un minimum vital nécessaire. Et ce minimum nécessaire, c’est la culture sous toutes ces formes”.

Là, Julio n’y tient plus, et on a l’impression qu’il évoque un grand rêve humaniste quand il dit : “Des lectures, des performances, des festivals… Libros Minimos pourrait être un forum permanent d’artistes, d’écrivains, de journalistes. D’ailleurs, on organise une fois par mois une lecture thématique qui réunit six personnes. Comme on lance le thème à l’avance, chacun peut déjà y réfléchir et écrire. Il y a eu le thème de la pornographie, celui des vêtements de seconde main, celui du sport. Du coup, les gens échangent… et se font connaître Libros Minimos !”

Carlos évoque des anthologies créées de cette manière : “Nous avons ainsi publié Fridom no fir, un recueil de textes sur l’idée de contrôle, ou encore Cuento Macho, écrit par 30 auteurs à partir du seul mot ‘macho’”.

Discussion Libros MinimosJulio reprend volontiers le rôle de l’idéaliste : “Même si nous faisons des livres libres de droits, nous ne craignons pas la concurrence. Au contraire, nous souhaitons que les concepts qui marchent se développent, pour créer un bénéfice collectif. Pareil pour les livres”.

Carlos rappelle une anecdote : “Nous avions pu publier 1000 exemplaires des poèmes d’Alan Mills, Aldeas mis ojos, grâce au soutien de la ville de Guatemala et du concessionnaire Volvo. Or, quand une personne de Volvo a découvert que certains poèmes évoquaient la cocaïne, ils ont racheté 800 exemplaires d’un seul coup pour les retirer de la vente. Nous, on trouve ça hypocrite et dommage. Heureusement, une réédition est en cours”.

Julio a le mot de la fin : “Non seulement l’art doit être libre, mais ça doit être une célébration. Publier un livre est une raison suffisante pour faire la fête toute une semaine !”

Post to Twitter Tweet This Post

March 26th, 2010 at 07:25 by Magali Tardivel-Lacombe

Du danger d’être éditeur (2/2)

Suite de la rencontre avec Raul Figueroa Sarti,

fondateur des éditions F&G à Guatemala City (Guatemala)

Cualquier forma de morirMais peut-être l’engagement de F&G dans la publication d’ouvrages parfois polémiques sur l’histoire récente du pays a-t-il quelque chose de dérangeant pour certains. C’est du moins la seule explication que Raul Figueroa Sarti voit à l’accusation portée à son encontre en 2008. Deux ans auparavant, pour la publication de Cualquier Forma de morir de Rafael Menjívar Ochoa, il a obtenu l’autorisation orale de Mardo Arturo Escobar pour l’utilisation en couverture du roman d’une photographie prise par lui. Sans preuve écrite de cette autorisation, Raul Figueroa Sarti s’est retrouvé démuni lorsque le photographe s’est retourné contre lui, lui réclamant 9000 dollars de dédommagement pour violation du droit d’auteur. Apparemment appuyé en haut lieu, Mardo Arturo Escobar a d’abord obtenu gain de cause, condamnant l’éditeur à 50 000 quetzales d’amende et un an de prison, soit la même punition qu’un chef militaire ayant volé de l’argent à l’Etat. Raul Figueroa Sarti a pu faire appel, grâce à un vice de forme dans le premier jugement.

Entretien avec Raul Figueroa SartiNous l’avons rencontré la veille de son appel ; cela faisait plus d’un an qu’il était assigné à résidence, avec cette lourde épée de Damoclès au-dessus de la tête, ce qui n’a pour autant pas stoppé l’activité de F&G. Dans un pays où les CD et DVD piratés se vendent librement dans les rues et où, pire encore, de nombreux assassinats restent impunis, cette condamnation, unique en son genre au Guatémala, apparaissait clairement disproportionnée avec le soi-disant délit. La mobilisation en faveur de Raul Figueroa Sarti a largement dépassé les frontières du pays, puisque la pétition a été signée par des personnalités telles que Noam Chomski, et le cas étudié par la Cour européenne des Droits de l’Homme.

Aux dernières nouvelles, l’éditeur a été relaxé et peut reprendre une vie et une activité éditoriale normales.

Maintenant, tout va mieux.

Mais comment un éditeur peut-il publier sereinement des ouvrages engagés s’il sait que sa moindre faiblesse peut être retournée contre lui et le briser ?

Bureau de Raul Figueroa Sarti

Si vous voulez en savoir plus sur cette affaire, deux blogs sont à votre disposition : http://raulfigueroasarti.blogspot.com/ et http://figueroafreepress.wordpress.com/.

Post to Twitter Tweet This Post

March 23rd, 2010 at 02:29 by Magali Tardivel-Lacombe

Du danger d’être éditeur (1/2)

Rencontre avec Raul Figueroa Sarti,

fondateur des éditions F&G à Guatemala City (Guatemala)

Quand, en 1994, Raul Figueroa Sarti publie, seul, un premier livre de textes législatifs, il s’y prend un peu trop tard : Livres de droit de F&Gà sa sortie de l’imprimerie, l’ouvrage est déjà obsolète. Mais l’homme est tenace et, en 1997, reparaît sur la scène éditoriale, cette fois avec une édition spéciale du Code de procédure pénale guatémaltèque, qui rassemble en un volume les textes auparavant publiés en petits fascicules de mauvais papier. En cinq mois, cette édition commentée est réimprimée cinq fois ! On en est aujourd’hui à la 12e édition.

Jusqu’ici, tout va bien.

Raul Figueroa SartiC’est en 1999 que F&G éditent leur première oeuvre littéraire, No te apresures en llegar a la torre de Londres…, aujourd’hui traduite en plusieurs langues, dont le français (éditions Le Cavalier bleu). Depuis, la maison, qui emploie sept personnes, publie une douzaine de textes littéraires par an, soit plus de la moitié de son catalogue. Raul Figueroa Sarti se réjouit que ses meilleures ventes dans ce domaine, 2500 exemplaires, concernent aussi bien Con pasion absoluta, une oeuvre de la Guatémaltèque Carol Zardetto qui couvre cinq générations de femmes dans le pays, que le roman de la Salvadorienne Vanessa Nuñez Handal, Los locos mueren de viejos. Il prévoit encore de publier, outre des auteurs guatémaltèques, deux Costaricains et un Nicaraguéen.

Sans hésiter à accentuer son exigence de découverte, il a orchestré, en 2008, la publication d’un livre de poésie bilingue, en castillan et en k’iche’, l’une des langues mayas les plus parlées parmi les 23 encore usitées au Guatemala. Livres bilingues de F&GL’ouvrage avait auparavant été couronné par le Premio Batz’, un prix de “littérature indigène” créé par l’écrivain Rodrigo Rey Rosa grâce aux 50 000 quetzales (5000 euros) de dotation qu’il a lui-même reçus avec le Prix national de littérature “Miguel Angel Asturias”. Fort de ce succès, Raul Figueroa Sarti a ensuite publié une nouvelle bilingue, cette fois en castillan et en kaqchikel. L’horizon littéraire de F&G continue de s’élargir, avec Puerta 8, une nouvelle collection d’auteurs étrangers hors Amérique centrale.

Jusqu’ici, tout va bien.

F&G laisse également de la place aux travaux critiques et de sciences humaines. Depuis 2000, Libros de Guatemala, une newsletter mensuelle sur les ouvrages publiés au Guatemala, est envoyée gratuitement aux intéressés, dans le monde entier, une initiative unique en son genre dans la région. Livres d'histoire de F&GPar ailleurs, un projet d’étude de la littérature d’Amérique centrale en six volumes est en cours. En matière de sciences humaines, F&G s’intéresse particulièrement à l’histoire du pays. Ainsi, Guatemala, linaje y racismo, se penche sur les pratiques racistes depuis la colonisation. Si cet ouvrage a été un succès de librairie, les mémoires de Gustavo Porras Castejon, Las huellas de Guatemala, ont été propulsées par la distribution gratuite des 1000 premiers exemplaires par Pro Paz, la fondation qui supervise le processus de paix suite à la guerre civile. Après l’écoulement de 1000 autres exemplaires, une troisième édition est en impression actuellement.

Jusqu’ici, tout va bien…

Vous verrez dans la deuxième partie comment ce “Jusqu’ici, tout va bien” s’est effondré d’un seul coup…

Post to Twitter Tweet This Post

March 15th, 2010 at 12:47 by Magali Tardivel-Lacombe

Rêves d’enfants

Rencontre avec Karen Wirtz, directrice de la librairie jeunesse El Hormiguero, à Guatemala City,

et Ana Fortuny, animatrice d’ateliers d’écriture pour enfants

Karen WirtzPassionnée de livres pour enfants, Karen Wirtz a d’abord commencé par faire de la distribution mais, confrontée à la difficulté de proposer aux libraires autre chose que des albums Disney vus et revus jusqu’à la nausée, elle a fini, il y a 10 ans, par ouvrir sa propre librairie jeunesse à Guatemala City. Depuis, elle est toujours la seule dans tout le pays ! Une niche d’autant moins explorée qu’il n’existe pas de bibliothèques pour enfants au Guatemala, manque rarement compensé par les écoles. Karen complète ce tableau noir en déplorant que la création pour la jeunesse reste ici encore si peu valorisée. C’est vrai qu’un rapide coup d’oeil aux rayonnages d’El Hormiguero (”Le fourmilier”) laisse entrevoir beaucoup de traductions d’albums classiques, que l’on verrait édités en France chez l’Ecole des Loisirs, ainsi que des albums illustrés publiés au Venezuela (Ekaré) ou en Colombie (Panamericana). Karen s’efforce également d’étoffer un riche rayon d’ouvrages en anglais, français, allemand et hollandais, en lien avec les lectures de contes en langues étrangères qu’elle organise une fois par mois.

Alors qu’elle pourrait se sentir esseulée dans ce qui ressemblerait presque à un sacerdoce, Karen dégage un enthousiasme de la première heure, probablement alimenté par sa participation au réseau International Board on Books for Young People (IBBY), qui réunit chaque année des représentants de 72 pays, dont 14 d’Amérique latine.

Librairie jeunesse El Hormiguero à Guatemala City

Le succès des diverses activités qu’elle met en place à la librairie la conforte également dans ses choix. Depuis trois ans, elle travaille avec Ana Fortuny, anciennement éditrice à Letra Negra, pour organiser un atelier d’écriture pour enfants, Entre sueño e sueño (Entre rêve et rêve). Ana FortunyProfesseur de biologie à l’université de Guatemala, Ana se sent “comme une gosse” quand elle anime ces ateliers, auxquels ont participé trois, puis six, et enfin onze enfants, âgés de 7 à 15 ans. L’idée est d’encourager l’écriture hors du contexte scolaire, en incitant les enfants à parler de leurs rêves, leur quotidien, leur famille, leurs animaux préférés… Les histoires s’intitulent alors “Le pingouin de Noël”, “Le piano parlant”, “L’arbre heureux”, “Les livres disparus”, ou encore “Le Coca-cola explosif”.

Organisées pendant les grandes vacances (ici, en novembre-décembre), les huit sessions ont été rythmées en 2009 par des séances d’écriture de 30 à 40 minutes, mais aussi par la visite d’une imprimerie et l’intervention d’une illustratrice, qui a expliqué la différence entre dessin et illustration. D’ailleurs, chaque enfant a illustré ses textes, ce qui a donné suffisamment de matière, en 2008 et 2009, pour réaliser un fascicule. L’impression (une cinquantaine d’exemplaires) a été financée par la librairie, ainsi que les 800 quetzales (environ 80 euros) de frais de participation versés pour chaque enfant.

Groupe_atelier_d'écriture

Dans un pays où l’indice de lecture est très bas, et où la violence urbaine ne permet pas aux enfants de jouer dans la rue, les parents apprécient ce genre d’initiative. Et puis, si, comme le proclame la vitrine d’El Hormiguero, “Offrir un livre, c’est donner des ailes pour voler”, on vole peut-être encore plus haut avec un livre de rêves d’enfants…

Offrir un livre, c'est donner des ailes pour voler

Post to Twitter Tweet This Post

March 11th, 2010 at 21:00 by Magali Tardivel-Lacombe

Panama, rock et science-fiction : compléments d’information

C.D. Moulton m’écrit à l’instant ceci :

“Beaucoup aimé l’article. Il est très précis, sauf que c’était un gars nommé LeFevre qui avait acheté la Porsche et Janis (qu’on surnommait Pearl) a fait le commentaire ‘Oh, Lord, won’t you…‘. Elle en a écrit la majeure partie. Le pote d’AC/DC vit sur une île proche en Floride, mais la plupart de ces gens viennent ici de temps en temps”.

A bientôt pour de nouvelles rencontres au Guatemala et au Mexique !

Post to Twitter Tweet This Post

March 9th, 2010 at 05:39 by Magali Tardivel-Lacombe

Panama, rock et science-fiction

Rencontre avec un “gringo loco”, Almirante (Panama)

D’instinct, si on a la lubie d’y penser, on se dit qu’il n’y a aucun rapport entre le rock des années 1970, la littérature de science-fiction et Panama, Il nous fallait faire une rencontre loufoque pour d{ecouvrir avec délices que tout est possible, même cette combinaison.

Après quelques jours dans la chaleur étouffante de la capitale, à qui les belles façades souvent en ruines confèrent un charme étonnant, nous avons envie de baignades et snorkelling. Alors nous nous mettons en route pour les îles de Bocas del Toro. Le trajet depuis Panama City est long, et il fait déjà nuit quand nous arrivons à Almirante, d’où nous prendrons un bateau-taxi le lendemain. Le chauffeur du bus nous dépose devant un hôtel qui porte l’étrange enseigne “Dos Gringos locos” (Deux Amerloques fous).

Dos gringos locos

Un homme, passablement éméché, nous alpague depuis l’entrée : “Vous cherchez une chambre ? Ici, c’est pas cher, mais c’est pas chic. Si vous voulez une clim, allez voir plus loin !” On entre quand même, le fêtard sur les talons. Il se présente : Kevin, Américain, gringo loco. J’ai du mal à comprendre son quasi monologue dans un anglais chewing-gum, mais son enthousiasme désordonné est contagieux. La chambre est tout aussi correcte que le tarif, alors pour une seule nuit, on reste. Kevin cherche, avec beaucoup de bonne volonté, à border des draps une place par-dessus un lit double déjà fait, puis passe un tuyau d’arrosage par la fenêtre de la salle de bains pour que nous puissions nous doucher. Nous finissons par être installés.

C.D. MoultonPlus tard, nous faisons connaissance avec C.D., Américain, gringo loco numéro deux. Très digne avec sa barbe blanche et, pour seul vêtement, un mini-short en jean, il nous réchauffe un reste de spaghettis en s’excusant du manque de finitions de son hôtel : “Cela fait trois ans qu’on essaie de réaliser ce rêve, mais ça tourne un peu au cauchemar. Les gens d’ici sont adorables, mais on ne peut pas leur faire confiance”. Kevin, qui a entre-temps tété une ou deux bouteilles de bière supplémentaires, l’interrompt en riant : “Ne l’écoutez pas, il ne raconte que des histoires ! La preuve, c’est un mec qui écrit !” C.D. concède qu’il passe ses nuits à écrire. “Mais je suis insomniaque, il fallait bien que je trouve une occupation !” se défend-il. Nous qui, en revanche, avons grand besoin de dormir, finissons par aller nous coucher.

La discussion reprend le lendemain. “Alors vous êtes écrivain ?”, je lui demande au petit matin. “Oui, oh, seulement depuis 25 ans. J’ai commencé en 1984″. C’est drôle, c’est mon année de naissance. Je n’avais pas réalisé que C.D. Moulton était un fringant vieillard de 71 ans. Entretien avec C.D. MoultonComme par un fait exprès, en cette année 1984, il a choisi d’écrire de la science-fiction, en hommage involontaire à George Orwell. “J’ai d’abord écrit 19 romans, avant de commencer à être publié. Maintenant, j’en ai 93 à mon actif, tous disponibles en print on demand (POD) sur www.lulu.com/maitaman“. Histoires de fantômes (The von Artle Legacy), romans policiers (Time will tell happy new year), enquêtes menées par un robot détective (Heiku), écriture expérimentale (Kari), science-fiction marquée par la lutte du bien contre le mal (After the old god), séries de polars avec les personnages de C.D. Grimes ou Nick Storie… C.D. Moulton écrit comme d’autres respirent : presque sans s’arrêter. “J’ai la chance de savoir taper vite à l’ordinateur. 120 mots minute, et seulement avec deux doigts ! Bon, après, je dois me relire plusieurs fois, parce que je fais beaucoup de fautes”. Quand je l’interroge sur son lectorat, il répond modestement : Je reçois des droits d’auteur tous les mois, alors j’en déduis que j’ai des lecteurs fidèles”.

Orchids from seedA l’image de ce gringo loco, son meilleur succès est un peu fou : il s’agit d’un ouvrage pratique sur la culture des orchidées à partir de leurs graines microscopiques (Orchids from seed). “J’ai voulu rendre ces techniques accessibles à tous, parce que si on s’y prend bien, on peut vraiment faire pousser ces fleurs magnifiques dans une simple cuisine”. Sa passion pour cette plante l’a même conduit à créer une nouvelle espèce, la Helen Moulton, du nom de sa mère, qui a vécu “seulement jusqu’à l’âge de 102 ans”. “Vous voyez, j’ai toujours été un hippie intéressé par la science”. D’ailleurs, le livre qu’il emporterait sur une île déserte est encore de la science-fiction : Phoenix Tales de Gregory Banks (Wheelman Press), un modèle du genre selon lui.

“Et avant d’être écrivain ?” C.D. a un sourire lumineux. “J’ai joué de la guitare pour Deep Purple avant qu’ils soient connus, et aussi pour Janis Joplin”. D’ailleurs, il n’est pas le seul ancien rockeur dans le coin : son ami John Wash, du groupe Eagles, n’est pas loin, et le guitariste d’ACDC vit sur une île voisine. “Vous savez, la chanson ‘Oh Lord, won’t you buy me…‘, vous connaissez ? On l’a écrite en 20 minutes, moi et deux autres musiciens, le jour où Janis s’est acheté une Porsche. Elle en faisait tellement tout un plat qu’on a voulu la taquiner, s’amuser un peu. C’était vraiment une époque où on pouvait vivre sans être sérieux. D’ailleurs, la seule chose sérieuse que j’aie faite, à savoir passer un diplôme d’université, ne m’a jamais servi à rien !”

Alors, qu’est-ce que je vous disais ? Panama, rock et science-fiction !

C.D. Moulton en lecture

Post to Twitter Tweet This Post

March 2nd, 2010 at 17:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Lima, lis-moi ! (2/2)

Suite de la visite de la Casa de la Literatura peruana à Lima, Pérou

Salle de lectureIl est frappant de voir à quel point ce musée cherche, à travers la construction d’une histoire littéraire nationale, à définir une identité péruvienne. Ce phénomène nous avait déjà marqués lors de notre visite de l’immense Musée de la Nation où, sur six étages, trois étaient consacrés à la construction identitaire du pays –pièces archéologiques, oeuvres d’art et objets artisanaux à l’appui. Ici, cette démarche transparaît dans l’effort constant de démontrer à quel point les influences indiennes et espagnoles se fondent pour aboutir à une littérature péruvienne.

Ainsi, aux XVIIe-XVIIIe siècles, le “baroque métisse” ou “baroque andin”, impulsé par la noblesse indigène coloniale, est présenté comme une forme littéraire mêlant cosmovision andine (légendes incas, emploi du quechua…) et modèles stylistiques hispaniques (versification, tragi-comique, rhétorique…). Ce synchrétisme s’observe non seulement dans l’oeuvre épique de Juan de Miramontes Zuàzola, Armas antárticas (Armes antarctiques, 1609), qui raconte la lutte contre des pirates anglais dans le Pacifique Sud, mais aussi dans les rares pièces de théâtre dont il reste une trace, comme El Pobre más rico (Le Pauvre plus riche) d’Espinosa Medrano.

LectricesAprès un XVIIIe siècle marqué, selon les auteurs des panneaux, par une production écrite essentiellement politique (par exemple l’appel à la rébellion de Guzmán, Carta a las Españoles americanos, 1787-91), le début du XIXe siècle voit apparaître le costumbrismo, présenté ici comme la première étape de la formation de la nation, avec des écrits aux thématiques locales. Là encore, il s’agit moins d’un mouvement littéraire que d’une tendance générale à décrire et critiquer la réalité sociale, souvent sur un ton satirique et humoristique, comme l’a fait Manuel Atanasio Fuentes avec El Murciélago (La Chauve-souris).

Dès lors que le Pérou se constitue historiquement comme nation, la suite de son histoire littéraire se calque étrangement sur celle de l’Europe. D’abord, un romantisme tardif, avec l’importante revue Revista de Lima. El ConspiradorPuis, une irruption des femmes sur la scène littéraire, marquée par Clorinda Matto de Turner et son Aves sin nido (Oiseau sans nid, 1889), qui dénonce l’exploitation des Indiens par les Espagnols. Enfin, un réalisme influencé à la fois par des auteurs provinciaux et des femmes comme Mercedes Cabello de Carbonera qui, dans des oeuvres comme El Conspirador (1892), critique l’appât du gain et restitue l’effervescence politique de l’époque. Si le modernisme apparaît comme le premier mouvement littéraire autonome d’Amérique du Sud, initié par le Nicaraguéen Rubén Darío, les avant-gardes s’inspirent directement de l’audace expérimentale des dadaïstes, surréalistes et autres futuristes européens.

Entre 1920 et 1940, l’indigénisme s’efforce de revendiquer et de valoriser l’apport andin à la société péruvienne. Ainsi, Enrique López Albújar présente, dans Cuentos andinos (Contes andins, 1920), une image vraisemblable de l’Indien. A partir des années 1950, on parle de “néo-indigénisme”, car si les techniques narratives et les styles ont évolué, les thèmes restent les mêmes, qu’il s’agisse de mettre en valeur les indigènes des Andes, ceux de la côte ou ceux de l’Amazonie.

Torre de libresAujourd’hui, les auteurs s’organisent nettement moins en mouvements et leurs oeuvres sont présentées pour elles-mêmes dans le musée. Mais cette initiative étatique de dédier un lieu à la constitution d’une histoire littéraire n’est pas innocente. Elle participe de la volonté de trouver ce qui, sur le territoire actuel du Pérou, unit les gens et crée une culture nationale commune. Une sacrée gageure, au vu de l’histoire mosaïque du pays, qui sort tout juste des violents déchirements d’une guerre civile. Mais finalement, l’immense tour de livres qui, mêlant ouvrages scolaires et romans de Mario Vargas Llosa, accueille le visiteur dans la première salle de la Casa de la Literatura peruana, symbolise joliment que ce qui est épars et divers peut être rassemblé en un ensemble cohérent et solide.

Post to Twitter Tweet This Post

  Top