February 2010

February 23rd, 2010 at 06:12 by Magali Tardivel-Lacombe

Lima, lis-moi ! (1/2)

Visite à la Casa de la Literatura peruana à Lima, Pérou

Arrivés de nuit à Lima, nous avons très vite constaté qu’avec ses églises bellement éclairées, ses balcons ouvragés en bois ancien, sa Plaza de Armas agrémentée d’immenses sapins de Noël Façade de la Casa de la Literatura peruana(le Jour de l’An approchait), la capitale péruvienne ne méritait qu’à demi sa mauvaise réputation. Certes, avec 10 millions d’habitants, une circulation dense et bruyante, et une urbanisation mal gérée, c’est souvent irrespirable. Mais nous commençons à rechercher ces endroits malaimés, délaissés par les touristes : ce sont ceux qui réservent les plus belles surprises.

Ce soir-là, nous avons repéré un imposant édifice jaune bouton d’or, désigné comme la “Casa de la Literatura peruana”. Ce n’est pourtant que le dernier jour de notre séjour, avant de nous envoler pour Panama, que nous avons pris le temps de la visiter, cette Maison de la Littérature péruvienne.

Datant du XIXe siècle, l’édifice était une église, à l’origine. En 1938, cette dernière a été convertie en gare, avec la fierté d’être la première construction péruvienne utilisant le béton armé. Lecteurs dans l'ancienne salle d'attente de la gareAujourd’hui, il n’y a plus que quelques passages de trains de marchandises, mais on peut toujours s’installer sur des banquettes autour des tables de l’ancienne salle d’attente. Un lieu très agréable pour lire. Et après une visite de la Casa de la Literatura, on a sacrément envie de lire, et pas seulement de la littérature.

Le lieu, inauguré tout récemment, en octobre 2009, est pensé comme un musée, avec 16 salles, un café littéraire, une bibliothèque et un auditorium. Un musée de la littérature ? Diantre ! En France, nous connaission les bibliothèques, les authentiques maisons d’écrivains transformées en musées, les rétrospectives sur tel ou tel auteur – cette année, Albert Camus. Mais un musée, jamais vu ! Nous avons alors supposé que cela tenait peut-être à la différence d’enseignement de la littérature. En France, tout écolier a récité un poème de Victor Hugo ou Jacques Prévert, joué une scène ou deux de Molière, lu, souvent sous la contrainte, un roman d’Emile Zola. Et ce, pendant des générations. Le système scolaire péruvien s’attache peut-être moins à inculquer un “socle commun” aux élèves, ce qui rendrait donc nécessaire un musée de la littérature ?

Mais creusons encore. Les pièces du musée, qui s’enchaînent chronologiquement, n’évoquent pas uniquement la littérature, hormis les dernières d’entre elles, qui présentent des auteurs contemporains par leur biographie et des extraits de leur oeuvre ; il est également beaucoup question d’histoire. Salle d'expositionTout d’abord, Dioses y hombres de Huarochirí (Dieux et hommes de Huarochirí) est présenté comme le seul texte quechua populaire des XVIe-XVIIe siècles offrant un cadre complet et cohérent de la mythologie, des rites et de la société dans une province du Pérou antique. De même, les “crónicas mestizas” ou “crónicas andinas” présentent, à l’instar des écrits d’Inca Garcilaso de la Vega (1539-1617), fils d’un capitaine espagnol et d’une princesse inca, une vision du passé préhispanique et du présent colonial depuis la perspective de la noblesse indigène.

D’autres oeuvres évoquées paraissent elles aussi importantes non de par l’impact qu’elles ont représenté de leur temps, mais plutôt en tant que témoins d’une époque. Photo de l'inauguration de la Casa de la Literatura peruanaC’est ainsi que nous comprenons le panneau consacré à Felipe Guaman Poma de Ayala (1530?-1616?). Dans Nueva crónica y buen gobierno (Nouvelle chronique et bon gouvernement, 1615), d’ailleurs resté inédit jusqu’au XXe siècle, il présente sa vision du passé andin avant l’arrivée des Espagnols, puis une critique de l’oppression des Indiens, qui organisaient alors leur résistance contre les envahisseurs avec le mouvement “Taki Onqoy”.

A suivre…

La seconde partie de l’article continuera ce tour d’horizon de l’histoire de la littérature péruvienne, avec une réflexion sur le lien entre nation et littérature.

Verrière

Verrière du hall de la Casa de la Literatura peruana

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February 16th, 2010 at 02:06 by Magali Tardivel-Lacombe

Histoire d’une lutte

Visite au Campo Ferial de Lima (Pérou),

où sont regroupés tous les bouquinistes de la ville

Sur les conseils de Chachi Sanseviero, nous nous rendons au Campo Ferial, juste à côté du centre historique de Lima. L’endroit est extraordinaire : sur 3800 mètres carrés, 200 libraires ont regroupé leurs échoppes de livres neufs et d’occasion. C’est la plus grande bouquinerie que j’aie jamais vue, avec en plus une bibliothèque gratuite à l’entrée, pour les gens qui veulent s’arrêter lire un moment. Chaque libraire nous alpague, nous demandant quel livre nous cherchons.

Deuxième rencontre au Campo FerialLa première personne avec qui nous bavardons, Samuel Maximo, a été boulanger puis réparateur de systèmes hydroliques de piscines, avant que sa soeur lui propose de travailler avec elle au Campo Ferial. Nous reconnaissons sur ses étalages des copies pirates des éditions Calato, mais quand nous lui posons la question, il rétorque : “Non, moi je ne vends pas de copies pirates. J’ai un fils de 9 ans, quel exemple ce serait pour lui ?”

Le deuxième libraire à qui nous posons des questions est en train de se faire cirer les chaussures. Nonchalamment, il nous cite une bonne dizaine d’auteurs français puis, voyant que nous nous intéressons au Campo Ferial, nous emmène à l’autre bout, saluant presque tout le monde sur son passage. Il nous présente alors à Alberto Vargas Torres Ure, président de l’association qui gère le lieu. On ne pouvait pas tomber mieux, d’autant qu’Alberto se fait un réel plaisir à nous raconter l’histoire de la lutte des libraires informels :

“Dans les années 1970, la crise économique a fait augmenter le chômage au Pérou d’une manière dramatique. Les gens ont alors massivement vendu leurs bibliothèques, pour tenter de gagner un peu d’argent. Du coup, avec cet arrivage de livres d’occasion, cela a créé des petits boulots. Comme à l’époque, il n’existait pas d’endroit organisé pour vendre ces ouvrages, les gens s’installaient à même le sol et posaient leurs livres sur des bâches en plastique. Vue du Campo FerialCela ne plaisait pas beaucoup à la municipalité, qui a voulu rassembler tous les libraires informels sur l’avenue Grau. Le problème, c’était que peu de piétons passaient par là. Alors comme il n’y avait pas de contrôle policier la nuit, nous déménagions à partir de 19 heures, pour nous installer à des endroits plus stratégiques, notamment devant l’université, où nous travaillions une bonne partie de la nuit. Vous comprenez que ça ne pouvait pas durer, il nous fallait un endroit fixe.

“Durant cette période, d’autres marchands ambulants étaient victimes de violences policières, toujours parce que la municipalité voulait ‘nettoyer le centre’. Nous, les libraires, nous y avons échappé en organisant des manifestations devant des bâtiments publics et culturels. Puis, nous avons contacté les journaux, la radio, la télévision, pour faire entendre notre lutte pacifique. La première solution proposée par la municipalité a été de nous répartir sur quatre lieux différents, ce que nous avons refusé, car ça éclatait le marché.

Alberto et sa fille“Enfin, à la fin des années 1990, on nous a proposé d’investir le Campo Ferial, où était anciennement installé un marché. A l’époque, c’était un lieu dangereux, où circulait de la drogue. Mais avec une protection policière sérieuse pendant un an, nous n’avons pas eu de problèmes. Cela fait maintenant 11 ans que nous sommes ici, et tout se passe bien.

“La création de l’association a complètement régularisé notre situation. Désormais, les choses sont claires. Une partie du Campo Ferial appartient à l’association, une autre à l’Etat. Depuis 6 ans, un véritable travail de gestion est effectué, dans l’optique de garder l’endroit salubre et sûr, et de le rendre plus agréable. Nous avons en projet d’installer des bancs, de réaliser un parc, et même de construire des bâtiments en dur. Cela prendra du temps, mais l’association organise déjà du théâtre pour les enfants, des lectures de contes, des présentations de livres avec des auteurs, des débats. Sans oublier la bibliothèque gratuite, qui est un peu comme notre étendard”.

Ambiance dans le Campo FerialAprès ce récit, le Campo Ferial a pris une tout autre dimension. Ce n’est plus seulement l’endroit où se vendent, pêle-mêle, des romans neufs à 35 soles (10 euros) et d’occasion à 15 soles (4 euros), des patrons de couture, des catalogues Ikea, des modes d’emploi automobiles, des revues, des globes terrestres, des posters, des CD… C’est aussi un lieu qui désacralise le livre et le rend plus accessible, dans un pays où, selon Alberto et bien d’autres, encore trop peu de gens lisent.

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February 10th, 2010 at 21:45 by Magali Tardivel-Lacombe

Virée au Virrey

Rencontre avec Chachi Sanseviero,

co-fondatrice de la librairie El Virrey à Lima (Pérou)

Le chat de ChachiNous avons rendez-vous à l’ouverture de la librairie. Quand nous y entrons, hormis les libraires, il n’y a pas un chat. Enfin, façon de parler, puisqu’un chat, en chair et en os, accourt se frotter contre nos jambes, grimpe sur les escabeaux, réclame des caresses à cors et à cris. Chachi Sanseviero sourit : “Je soupçonne certains clients de ne venir que pour lui. En tout cas, il fait du bon travail, car les gens qui passent un moment avec lui repartent rarement les mains vides”. Le café gratuit, les tables accueillantes, l’accès wifi, le coin coussins pour les enfants, donnent également le sentiment d’être comme à la maison. En revanche, la réplique d’une plaque accrochée dans la bibliothèque du Vatican menace sévèrement d’excommunier sans rémission toute personne qui osera voler un livre dans les rayonnages. Mais c’est de bonne guerre. Même si, avec l’extraordinaire qualité du fonds de cette librairie, on excuserait presque un hold-up où le gangster s’enfuirait avec les livres !

Depuis 36 ans que Chachi et son mari, aujourd’hui décédé, ont quitté leur Uruguay natal pour fonder la librairie, cette dernière est rapidement devenue une référence à Lima, et même dans tout le pays. Une seule table, à l’entrée, est consacrée aux nouveautés grand public. Tout le reste présente les ouvrages de fonds, rigoureusement sélectionnés, de maisons d’édition exigeantes. En outre, pour pallier l’absence d’écoles de libraires en Amérique du Sud, Chachi veille à ce que ses employés emportent toujours un livre chez eux. “Il ne suffit pas d’avoir fait des études de lettres : il faut lire !” La réputation d’El Virrey s’est aussi consolidée dans un pays pauvre en librairies. Chachi avance qu’il y en aurait moins dans tout le Pérou que dans la seule rue Florida à Buenos Aires !

Plaque excommunication

En fait, quand ils se sont installés ici, les Sanseviero ont d’abord ouvert une boutique de livres anciens, dont le mari avait fait sa spécialité. La librairie de livres neufs n’a ouvert que plus tard, quand le restaurant voisin a mis ses locaux en vente. Bien souvent, les livres anciens proviennent directement de bibliothèques de particuliers, suite à un décès, un déménagement, voire même en cas de nécessité. Quand les particuliers vendent leur bibliothèque aux libraires informels du Campo Ferial, auxquels je consacrerai mon prochain article, ce n’est pas perdu pour Chachi : “Je ne les vois pas comme des concurrents, mais comme des collègues. De par leur présence, de nombreux ouvrages restent au Pérou, plutot que d’être vendus à des universités et collectionneurs à l’étranger”.

Chachi SansevieroLe travail des libraires antiquaires consiste ensuite à dénicher les pièces de valeur, sachant que l’âge de l’objet n’est pas le seul critère d’intérêt, loin de là. Des catalogues comme le PALOU référencent les caractéristiques des ouvrages anciens (date d’édition, type de papier, imprimeur, nombre d’exemplaires encore en circulation…) afin de faciliter la fixation des prix. La clientèle, essentiellement constituée de collectionneurs, s’intéresse souvent aux thèmes des mines, du chemin de fer ou de la guerre du Pacifique.

L’activité d’El Virrey ne se cantonne pas à la vente de livres : c’est aussi une maison d’édition qui, outre la publication de ses propres titres (par exemple la trilogie de Mirko Lauer), participe à des co-éditions, notamment avec les Espagnols de Pre-Textos (par exemple Poesia Completa de José Watanabe).

En un mot, vous pouvez parier qu’El Virrey (littéralement “le vice-roi”) continuera encore longtemps de compter parmi les acteurs majeurs du livre au Pérou, et même en Amérique du Sud. Car outre les deux librairies de Lima, deux autres sont situées à Montevideo, en Uruguay. Toutes sont tenues par la famille Sanseviero, jusqu’aux petits-enfants de Chachi. Une vraie dynastie, en somme !

Librairie ancienne El Virrey

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February 5th, 2010 at 02:19 by Magali Tardivel-Lacombe

Le sexe aide la littérature

Rencontre avec Alvaro Lasso,

fondateur des éditions Estruendomudo, Lima (Pérou)

Entretien avec Alvaro LassoAlvaro Lasso fait des livres comme Ronaldiño joue au football : en s’amusant ! Il le dit lui-même, tout a commencé comme un jeu. A l’université, cinq de ses amis écrivaient, mais ne savaient pas à qui envoyer leurs manuscrits. Quant à Alvaro, il voulait faire des livres, mais ne savait pas quels textes publier. C’est ainsi qu’il s’est lancé, à l’âge de 21 ans. Six ans plus tard, Estruendomudo (littéralement “coup de tonnerre muet”), qui emploie désormais cinq personnes et publie 15 titres par an, dont deux à trois traductions, est considérée comme une importante pépinière d’auteurs. “C’est la petite maison d’édition la plus grande du Pérou !”

Collection de textes péruviens

Les débuts ont été difficiles, sans bureaux, sans entrée d’argent, mais Alvaro semble avoir ri à l’époque autant qu’aujourd’hui. “Pour lancer un livre, tous les moyens étaient bons. On a fait des fêtes pour récolter de l’argent, organisé des préventes de livres qui n’existaient pas encore, mis en place des lectures publiques. Petit à petit, on s’est fait connaître”. Il semblerait qu’Alvaro se fait un point d’honneur à publier ce qu’il appelle “des folies”. Ainsi, les 32 titres de la collection Cuadernos Esenciales donnent la parole à des auteurs latino-américains de la jeune génération, celle qui ose être loufoque et anticonformiste : Matadoras est un recueil d’auteures péruviennes, Antologia del relato brichero raconte les frasques d’un “Andin lover”… Un des deux livres de photos publiés par la maison met en valeur les paysages et les peintures murales, souvent érotiques, de la ville d’Itiquos, dans la forêt péruvienne. Depuis quatre ans, l’agenda d’Estruendomudo, constitué de collages, citations, dessins, fait fureur : chaque année, il s’en vend 2000 exemplaires.

Livres de sexe“On ne doit pas faire que de la littérature d’avant-garde, sinon on ne survivrait pas. Imaginez : Lima compte 10 millions d’habitants. Sur ces 10 millions de personnes, 50 000 seulement achètent des livres. Et sur ces 50 000, seules 5000 lisent nos romans ! C’est pour cela qu’on a monté Calato Editores, qui publie des livres de sexe”. Calato, qui signifie “dénudé” en quechua, compte déjà quatre titres : deux ouvrages de conseils écrits par une Brésilienne, un Kama-Sutra péruvien et le récit de vie d’une lesbienne, No busco novio (Je ne cherche pas de petit ami). Alvaro ne considère pas ces livres, qui se vendent jusqu’à 2500 exemplaires, comme de simples moyens de gagner de l’argent, même s’il reconnaît que “le sexe aide la littérature”. “Ces livres sont divertissants, mais aussi provocateurs, polémiques. Il génèrent de vrais débats, sur le sexe, les relations de couple, l’homosexualité… Dans une société traditionnaliste et puritaine comme celle du Pérou, cela ne peut que faire bouger les choses !”

Agenda 2010Agenda Estruendomudo 2010

Les apports d’argent viennent non seulement des éditions Calato, mais aussi de l’extérieur. Si l’Etat péruvien n’accorde aucune aide à l’édition (il n’existe d’ailleurs pas de ministère de la Culture !), la Camara peruviana del libro, qui organise la Foire du Livre de Lima, invite tous les ans dix écrivains étrangers. Collection de littérature étrangereUn système dont profite Estruendomudo pour faire venir les quelques auteurs étrangers qu’elle publie. De même, un soutien financier non négligeable est apporté par l’association péruano-japonaise, l’ambassade d’Espagne pour les titres espagnols (Los Olvidados de Rosanna Díaz Costa par exemple) et le groupe pétrolier Petro Peru (pour Matadoras notamment). Enfin, l’ambassade de France au Pérou finance la traduction et la production de certains titres français, comme Le gout des femmes laides de Richard Millet (Gallimard, 2005). Ces aides permettent à Alvaro Lasso d’envisager la création, cette année, d’une nouvelle collection de littérature traduite, pour poursuivre l’ouverture amorcée avec l’oeuvre du Turc Bilge Karasu et une série d’auteurs hollandais.

Pour ajouter une corde supplémentaire à l’arc de sa maison d’édition, Alvaro a récemment mis en place des ateliers d’écriture : après les thèmes du personnage, du conte, du journalisme, du sport, des séries télé et des blogs, il sera bientôt question de rock, avec le journaliste Chucho Peñaloza, auteur d’un ouvrage sur le réalisateur Herzog, qui avait réussi à faire venir les Rolling Stones au Pérou, non pas pour un concert, mais pour un reportage.

Bref, encore un éditeur qui n’est pas près de s’ennuyer, pas même s’il s’échouait sur une île déserte, où il relirait encore et encore Le Petit Prince !

Livre de photos sur IquitosCouverture du livre de photos sur Iquitos

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