Parlons de littérature bolivienne (2/2)
Suite de la rencontre avec Mauricio Souza,
éditeur à Plural Editores, La Paz (Bolivie)
Du côté du roman contemporain, Mauricio Souza distingue deux tendances. La première reflète les problématiques, les modes de vie et les ambiances du pays. Par exemple, dans Periférica Boulevard, Adolfo Cárdenas met en scène la ville de La Paz, avec ses quartiers qui dévalent les pentes des montagnes, les sommets enneigés qui la dominent au loin, sa place centrale envahie de pigeons, et puis bien sûr
les personnages contrastés qui y évoluent, businessmen, femmes à chapeaux melons et longues tresses, cireurs de chaussures cagoulés. La capitale devient alors un personnage à part entière, avec le langage qui lui est propre. “Je crois que, comme pour les chefs-d’oeuvre de Joyce et Döblin, il faudra attendre des années avant que des traductions de Periférica Boulevard existent”.
La deuxième tendance du roman bolivien est constituée d’ouvrages plus légers, au style moins travaillé. “Souvent, ces livres correspondent à l’idée qu’on se fait à l’étranger de la littérature latino-américaine et donc se vendent mieux hors de nos frontières”. Ainsi, Edmundo Paz Soldán a déjà été traduit en une douzaine de langues.
Bien entendu, ces deux tendances ne résument pas toute la création littéraire bolivienne actuelle. Il y a aussi des OLNI (Objets Littéraires Non Identifiés), à l’instar des trilogies d’Alison Spedding, une anthropologue britannique qui se fait ici appeler Alicia Spinoza. Auteur d’une première trilogie de fantasy, elle vient d’en publier une autre, de science-fiction cette fois, écrite dans un mélange d’espagnol et d’aymara, le dialecte traditionnel de la région de La Paz. “C’est une écriture étrange, assez difficile à lire, mais le résultat est plutôt expressif”.
Fait suffisamment rare en Amérique latine pour être souligné, Plural a mis en place une collection de livres pour enfants. “C’est un bon marché, mais il est déjà saturé par les traductions et les livres espagnols. En plus, les coûts de fabrication sont élevés. Cet état de faits explique pourquoi si peu d’auteurs latino-américains écrivent pour la jeunesse”. S’adaptant à cette situation, Plural a travaillé avec le groupe Chuymampi / Ser de corazón, qui anime des ateliers poésie et peinture pour les enfants. La collection, surnommée Pata-Pata en clin d’oeil à un jeu de mains, se présente sous la forme de petits livres carrés, dans lesquels les extraits de poèmes boliviens choisis par le groupe sont illustrés par les dessins des participants aux ateliers.
A droite, un exemple de livre de poésie pour enfants.
Vous l’aurez compris, Plural Editores ne porte pas son nom par hasard. Bien entendu, son exigence de diversité et de qualité ne va pas sans inconvénients : “La plupart du temps, il faut compter six ou sept ans pour écouler un titre. Et encore, les acheteurs les plus importants restent souvent les bibliothèques nord-américaines”. Pour pallier le problème de la distribution et du stockage, Plural travaille désormais à la demande, en Digital Press. Mauricio Souza se montre très ouvert aux nouvelles formes d’édition. D’abord, il a mis en circulation 500 titres en format PDF sur Google Books, convaincu que la suppression des frais de port augmentera le nombre de lecteurs. En outre, il parie sérieusement sur le développement du Kindle : “J’imagine assez bien que l’Etat pourrait promouvoir cet outil, en équiper les écoles. Dans ce cas, ce serait primordial que nos titres soient présents”.
En fait, pour lui, tous les moyens sont bons pour que les ouvrages qu’il publie soient lus. Même le piratage trouve grâce à ses yeux. “S’il n’y avait pas de contrefaçons, seule une élite restreinte aurait accès aux oeuvres. A vrai dire, je me réjouis quand je trouve chez un bouquiniste une copie pirate d’un livre de Plural. C’est moins cher pour le lecteur”. Cette prise de position originale ne l’empêche pas d’évoquer avec fierté les deux librairies liées à Plural, dont l’une est installée dans la même maison cossue que les éditions. On y trouve les publications de Plural, les six revues publiées par l’équipe, dont Nueva Cronica, revue de “Cultura y Politica” à laquelle Mauricio Souza prête sa plume, mais aussi des ouvrages choisis chez d’autres éditeurs.
Guère surprenant, donc, que cette personnalité aussi complète emprunte à Borges sa réponse à la question concernant le livre à emporter sur une île déserte. “L’idéal serait l’Encyclopaedia Britannica. Mais je n’irais pas jusqu’à exiger, comme Borges, l’édition de 1911 !” Et si c’était un livre bolivien ? “Dans ce cas, je choisirais Obra poetica d’Oscar Cerruto, un auteur du XXe siècle, plublié chez Plural bien sûr !”















Top