Magali's tour around the world – meeting and interviewing literary professionals

May 9th, 2011 at 15:14 by Magali Tardivel-Lacombe

La bibliothèque idéale

Vous aurez remarqué qu’à la fin de chaque interview, j’essayais de poser ma question fétiche :

“Et si vous deviez passer le restant de votre vie seul, sur une île déserte, avec un unique livre en poche… Quel livre choisiriez-vous ?”

Les réponses, allant du texte philosophique à l’ouvrage pratique, en passant par la poésie, les romans initiatiques et la science-fiction, m’ont toujours donné de précieux indices sur mes interlocuteurs.

Quant à moi, je n’ai jamais résolu cette question piège… Pendant le tour du monde, j’avais emporté L’Odyssée d’Homère, mais j’en ai à peine lu quelques pages, trop accaparée par mon travail d’écriture. De plus, je le lisais souvent à voix haute pour Jérémie qui, presque systématiquement, s’endormait, bercé par la douce Aurore aux doigts de rose… Lui, en revanche, m’a lu jusqu’au bout, par petits morceaux, Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche, qui nous a nourris pendant tout le voyage.

Aujourd’hui, je reste incapable de répondre à ma propre question, hésitant entre Tous les noms de José Saramago et Le Petit Larousse… Entre autres !

Les réponses de mes interlocuteurs m’ont permis d’élaborer, dans ma tête d’abord, une bibliothèque idéale que, depuis le retour, Jérémie et moi constituons peu à peu, pour de vrai. Etonnement, elle ne s’avère pas aussi internationale que je l’aurais a priori imaginé. Quoi qu’il en soit, je voudrais aujourd’hui vous présenter cette “bibliothèque idéale” qui, en vous redonnant un aperçu des personnes rencontrées pendant ce Tour du monde des livres, me semble un joli cadeau d’au-revoir…

Les textes fondateurs

  • John McGlynn, éditeur à Jakarta (Indonésie), choisit La Galigo. “Avec ses 6000 pages potentielles, cette épopée bugis serait peut-être le plus long livre du monde”.
  • Pinaki Mazumdar, éditeur et libraire à Calcutta (Inde), choisit la Bhagavad Gita. “La sixième partie du Mahabharata“.
  • Trasvin Jittidecharak, éditrice à Chiang Mai (Thaïlande), choisit L’Iliade d’Homère. “Contrairement à L’Odyssée, qui n’aborde que des questions familiales, L’Iliade nourrit l’appétit d’idéaux”.

Les fictions anglo-saxonnes du XIXe siècle

  • Sandra Thibodeaux, directrice du Centre des Ecrivains de Darwin (Australie), choisit Le Conte de deux cités de Charles Dickens (1859). “Quand on sait que Dickens parle de Paris et Londres en 1793, tandis que Munkara plante son roman chez les Aborigènes au XXe siècle, voyez-vous où est l’évasion et le dépaysement pour Sandra ?”
  • Les Ougandais Lillian Nyakana, employée au NABOTU, et Ariho Ivan Mujorizi, libraire, choisissent tous deux, sans se concerter, Tom Sawyer de Mark Twain (1876). “Ma mère, qui a toujours été une bonne lectrice, avait reçu [ce livre] à l’école dans les années 1970. D’ailleurs, elle possède toujours l’exemplaire”.
  • Alejandro Cerda, psychanalyste et éditeur à Mexico (Mexique), choisit Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll (1865). “C’est peut-être l’édition rare illustrée par Dali qui aurait sa préférence, afin d’ajouter à la complexité de l’intrigue celle des images…”

Les fictions anglo-saxonnes du XXe siècle

  • Walter Bgoya, éditeur à Dar Es Salaam (Tanzanie), choisit Le Vieil Homme et la Mer de Ernest Hemingway (Gallimard, 1952). “Cette histoire de patience infinie lui rappelle la sienne, sa propre course d’endurance jonchée d’obstacles”.
  • Balsam Saad, éditrice et libraire au Caire (Egypte), choisit La Ferme des animaux de George Orwell (Gallimard, 1984). “Ce texte pose avec justesse la question ‘Qu’est-ce qui arrive réellement quand on pense faire les choses bien ?’”
  • Sherif Bakr, éditeur et libraire au Caire (Egypte), choisit L’Histoire de Pi du Canadien Yann Martel (XYZ, 2003). “Il saura certainement se tirer des situations les plus inextricables, non ?”

  • C.D. Moulton, auteur à Almirante (Panama), choisit Phoenix Tales de l’Américain Gregory Banks (Wheelman Press, 2008). “Un modèle de science-fiction”.

Autres romans

  • Janet De Neefe, directrice du festival littéraire d’Ubud (Indonésie), choisit L’Amour aux temps du choléra du Colombien Gabriel Garcia Marquez (Grasset, 1987). “Répondre à la violence par de l’espoir”.
  • Esther Baum-Schaller, libraire à Francfort (Allemagne), choisit Un altro giro di giostra de l’Italien Tiziano Terzani (Longanesi, 2004). “Le narrateur, atteint d’un cancer, se met en route vers d’autres civilisations, explorant les soins inventés ailleurs et découvrant par la même occasion la richesse de cultures étrangères”.
  • Lauri Luciernaga, cartonera et poète à Mexico (Mexique), choisit Héros et tombes de l’Argentin Ernesto Sabato (Le Seuil, 1996). “Une histoire d’amour tourmentée”.

La poésie

  • Jacques Aubergy, éditeur et libraire à Marseille (France), choisit la Mexicaine Sor Juana Inès de la Cruz. “Des poésies mystiques et intimes”.
  • Mauricio Souza, éditeur à La Paz (Bolivie), choisit Cesar Cerruto. “Un poète bolivien du XXe siècle”.
  • Yaxkin Melchy, cartonero et poète à Mexico (Mexique), choisit La Vida Nueva du Chilien Raul Zurita. “Un ouvrage qui reproduit une expérience fascinante réalisée par l’auteur dans les années 1990 : tracer des poèmes en nuages dans le ciel de New York”.
  • Michael Goh, représentant free-lance à Singapour, choisit une anthologie internationale de poésie en anglais. “Après tout, en tant que Singapourien, j’aime cette impression d’être à la croisée des chemins”.

Les biographies

  • Guillermo Quijas, éditeur et libraire à Oaxaca (Mexique), choisit la biographie de Pancho Villa par Martin Luis Guzman (1940). “Encore l’histoire d’un homme d’action !”
  • Manar Badr, bibliothécaire à Alexandrie (Egypte), choisit Hypatia d’Arnulf Zitelmann (L’Ecole des Loisirs, 1990). “Païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, Hypatia finit par être assassinée”.

La philosophie

  • Guido Indij, éditeur à Buenos Aires (Argentine), choisit Mille Plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari (éditions de Minuit, 1980). “J’aime bien la réponse d’Oscar Wilde, qui disait que le meilleur livre à emporter sur une île déserte était un livre tout blanc, qui serait encore à écrire”.
  • Andras Berkes-Brandl, éditeur à Blackheath (Australie), choisit Ez mind én voltam egykor de Milàn Füst (1957-58). “Une sorte de journal intime philosophique, assez énigmatique et très brillant. J’en ai toujours un exemplaire sur moi”.
  • Alvaro Lasso, éditeur à Lima (Pérou), choisit Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry (Gallimard, 1943). “Encore un éditeur qui n’est pas près de s’ennuyer, pas même s’il s’échouait sur une île déserte…”

Un livre pour enfants

  • Dieu t’aime (Signe, 2009) de Stella Maris Stutina est cité par son propre auteur (Indonésie). “Ce livre a changé ma vie”.

Quelques ouvrages pratiques

  • Dion P. Sihotang, éditeur à Jakarta (Indonésie), choisit Les sept habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent de Steven R. Covey (First, 1993). “Un ouvrage de développement personnel qui donne des conseils pour améliorer sa vie, ses méthodes de travail, son sens relationnel…”
  • Stuart Laurence, éditeur à Sydney (Australie), choisit l’Encyclopédie de la météo qu’il a lui-même éditée. “Pour prévoir le temps qu’il fera sur l’île”.

Une réponse culte

Bien sûr, il y a eu ceux qui ne savent pas quel livre choisir, ma réponse préférée étant celle de Kohwai, cet enfant terrible de l’édition malaisienne : “Sur une île déserte, je n’aurais pas le temps de lire, puisque je partirais à la recherche d’Eve !”

D’autres idées avec BiblioMonde…

Si vous voulez piocher d’autres idées de lectures et de voyages, je vous conseille vivement de naviguer sur le site de l’association parisienne BiblioMonde, qui propose des bibliographies, ordonnées et commentées, sur les pays du monde, sans séparer les livres d’histoire de la littérature, du tourisme, de la cuisine, de l’histoire de l’art ou des livres pour enfants. Une démarche originale, que font trop rarement les librairies et bibliothèques. L’initiateur du projet, Bruno Teissier, explique sa démarche : “L’idée m’est venue quand j’ai dû parcourir tous les rayons de la Fnac de mon quartier pour savoir ce que l’on publiait sur le Portugal, le pays où je me rendais cette année-là”.

Et vous ?

Ainsi s’achève ce blog, qui reste toutefois ouvert aux commentaires, alors n’hésitez pas !

Et vous, d’ailleurs, quel livre choisiriez-vous, si vous ne deviez n’en emporter qu’un seul sur une île déserte ?

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May 2nd, 2011 at 11:38 by Magali Tardivel-Lacombe

Rêveurs du monde

Quand je suis retournée dans les classes d’Elise Gantaume au lycée technique Ampère (Marseille), j’ai d’abord raconté le voyage aux élèves (16-18 ans) et répondu à leurs questions tous azimuts. Ensuite, je leur ai proposé un atelier d’écriture. Chacun d’eux a reçu une photo de dormeur, prise par Jérémie pendant le tour du monde, et je leur ai demandé d’imaginer le rêve de ce dormeur…

D’abord un moment de flottement : certains n’ont pas très envie d’écrire, d’autres veulent voir les photos de leurs camarades, d’autres encore demandent à changer d’image. Peu à peu le silence se fait, et chacun, penché sur sa page, imagine, rêve et raconte. J’entends parfois un rire, parfois une main se lève. On me demande l’orthographe d’un mot, une idée pour continuer. Au bout d’une demi-heure, ils acceptent de lire à voix haute, pas forcément leur propre histoire. Les plus timides me confient leur feuille, pour que je lise à leur place. Les textes, spontanés, provoquent souvent l’étonnement, parfois même l’hilarité… En voici donc quelques-uns, une sélection difficile à faire parmi les vingt qui ont été écrits ce jour-là.

Dormeur05Merci à Elise de m’avoir confié ses classes pour ce projet. Et merci aux élèves de s’être tous prêtés au jeu de l’écriture !

Je rêve que j’ai envie de voler ce camion plein de ciment à bord. Je roulerais jusqu’à trouver un bon terrain pour construire une grosse villa à côté de la mer et avoir du soleil entre temps. Dans ce terrain, pas de bruit ni de route pour les voitures, camions, motos, mobylettes. Avoir un bon paysage que j’admirerais tous les jours quand je me réveillerai. Avoir un coq qui me réveille le matin vers 11h, mais attention, s’il me réveille trop tôt, il se retrouvera dans mon plat de midi ! Je suis réveillé à cause du camion qui démarre. Dégoûté ! Il part… J’aurais dû le voler.

Saïd Hassani

Je rêve que je suis sur un radeau. Le mouvement des vagues me berce, je me sens apaisé, loin de la ville qui fait sans arrêt du bruit à cause des voitures et des gens. Dormeur17Là, je suis sur un petit nuage qui flotte et se balade. Le chant des oiseaux et des forêts lointaines sur la berge me rendent ma jeunesse d’autrefois. Au loin, j’entends un bruit, un bruit qui n’est pas de ce monde… C’est un klaxon de voiture ! Cela me réveille, je reviens à la réalité, là, allongé sur un muret. Et mes vieux os qui me font mal… J’ai quitté ce si beau rêve, je suis réveillé.

Geoffroy Péchin

Dormeur09Je rêve que, pendant une séance de méditation après une prière, le monde dans lequel je vis disparaît. Je me retrouve dans un monde où tout est vert et luxuriant, lorsque soudain, sous mes yeux, apparaît Bouddha, lui qui a atteint les sommets de la perfection, celui qui a tout acquis. Il me dit qu’enfin, moi aussi je connais tout, et que ma patience et mes séances de méditation ont apporté à mon esprit et à ma vie la perfection. Désormais, je suis une déité mineure, seulement je me demande comment les gens sauront qui je suis. C’est alors que j’entends dans mon esprit une voix qui m’appelle. Je pense qu’on me prie, mais à ce moment-là, tout s’écroule et la sensation du carrelage froid me dérange. Je suis réveillé.

Sébastien Godard

Je rêve que, lors d’une livraison sur mon scooter, je me suis engagé sur une route qui n’avait pas de fin. Dans ce voyage, j’ai crevé mon pneu arrière douze fois, et douze fois, j’ai ouvert mon coffre et il y avait toujours un pneu de rechange. Dormeur06Le pneu était chaque fois d’une couleur différente. Je crus que la livraison durait une éternité et que le soleil ne se couchait jamais, toujours en plein dans les yeux. C’est alors qu’une personne me demanda de m’arrêter. Je m’arrêtai et elle me dit : “Que faites-vous ici ?” Je lui répondis : “Je fais une livraison”. Puis elle me demanda à qui je faisais la livraison. Et je dis : “Au Père-Noël. Ce sont les lettres de tous les enfants du monde que j’apporte”. Je repartis, et après trois heures de route, je vis un panneau où était inscrit : “La maison du Père-Noël”. Quand je suis arrivé chez le Père-Noël, j’ai ouvert la porte et j’ai vu quelqu’un assis sur une chaise, habillé en Père-Noël. C’était moi ! Alors je me suis réveillé.

Kévin Jamet


Je rêve que demain, je quitterai mon travail de mendiant dans ces rues de Kuala Lumpur qui est la ville de mon enfance. Dormeur08Je sortirai alors de mon quotidien, qui est de vadrouiller dans cette magnifique ville de Malaisie, d’où un jour je m’échapperai vers un nouveau monde. J’entrerai dans la vie de ces personnages dessinés dans le mur de la rue où je dors tous les soirs, je ferai rire les Malaisiens, je les aiderai contre la pauvreté. Une fois tous les habitants de ce pays conquis par mon humour et ma sympathie, je me réveillerai.

Ahmed Desné

Dormeur20Je rêve que je me réveille dans une pyramide avec une pioche accrochée à ma ceinture. Nous sommes en train de construire une pyramide pour le pharaon. Le travail est tellement dur que j’ai mal de partout. Le soir arrivé, je rentre chez moi retrouver ma famille. Après avoir mangé, je m’endors et je rêve que je suis dans un monde futur avec des charrettes qui roulent toutes seules, des cadres qui émettent des images, mais tout à coup je me réveille, car quelqu’un a tapé à la porte. Brusquement, je me réveille car le policier qui était à côté de moi voulait savoir si j’allais bien, car il ne voyait plus mon ventre bouger. Je me réveille.

Yazid Kisma

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Je rêve que je vole au-dessus de ma ville Varanasi, puis je continue jusqu’à Bombay, je vais au site de Bollywood. Et de tout là-haut, je vois le tournage d’un film, j’aperçois le célèbre acteur Shahrukh Khan. Dormeur16Je continue ma tournée jusqu’au mont Himalaya, j’essaie d’atteindre le sommet, en vain. Sur cette déception, je décide de survoler le fleuve du Gange du début jusqu’à sa fin. Je vois des troupeaux d’hippopotames, des grues et des zébus. Ensuite, j’ai voulu retourner chez moi à Varanasi, mais sur le chemin, je heurte un grand building. Ce choc me réveille et je me retrouve dans mon lit. C’était un simple rêve.

Mehdi Belaamane

Je rêve que demain sera meilleur qu’hier,

Moi délaissant mon pousse-pousse et roulant en GTR,

Moi jetant mes sandales, frimant avec mes Stars,

Je traverserai la ville accompagné de femmes.

Toujours ma barbe grise me rappelant mon âge,

Avec ma calvitie me donnant bonne image.

Finie, la vie de tireur de pousse-pousse,

A moi les soirées jet-set et le luxe !

Je rêve que demain,

Je ne me réveillerai pas

Car la réalité est trop difficile.

Demain ne sera pas

Meilleur qu’hier.

Sef-Eddine Mze

Dormeur14

Photos prises respectivement à Mexico, Varanasi (Inde), Chiang Mai (Thaïlande), Jakarta (Indonésie), Kuala Lumpur (Malaisie), Edfu (Egypte), Varanasi (Inde) et Calcutta (Inde).

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April 25th, 2011 at 18:40 by Magali Tardivel-Lacombe

Retour et retrouvailles

Un an, un mois et dix-huit jours : c’est la durée exacte de ce tour du monde. Partis le 12 octobre 2009 de Marseille, Jérémie et moi retrouvons la Cité Phocéenne le 30 novembre 2010.

Mes reportages autour du livre m’auront fait voyager encore plus longtemps, puisque j’en termine tout juste l’écriture ! Dans la continuité, un autre travail d’écriture s’amorce : un ouvrage sur ceux qui, de par le vaste monde, font des livres et des lecteurs.

C’est un projet en quête d’éditeur : avis aux amateurs !

Rentrer, c’est pouvoir enfin partager. Avec les proches, mais pas seulement. Après avoir tant découvert, tant appris, j’aspire à inspirer l’envie de partir, de lire, d’écrire. Entre conférences et ateliers d’écriture, le voyage se poursuit donc, dans la transmission et le partage.

Conférence fév.2011_AlcazarIl y a eu la bibliothèque de l’Alcazar (Marseille) et son généreux public de 80 personnes. Merci à Sarah Tremel et Mireille Barbieri de m’avoir réservé ce bel amphithéâtre et cet accueil inoubliable.

Il y a eu le lycée Lacordaire (Marseille) et ses captivantes classes littéraires. Merci à Catherine Tardivel-Lacombe et à Corine Robet d’avoir branché le tableau blanc interactif sur mon diaporama, et les élèves sur le thème du voyage et du livre. La rencontre leur a inspiré de très jolis haïkus, à découvrir en cliquant ici.

Il y a eu le lycée Albert de Mun (Nogent-sur-Marne) et ses élèves enthousiastes. Merci à Anne-Marie Lebon-Crépin d’avoir su relier mon intervention au sacro-saint programme scolaire officiel.

Il y a eu le lycée Ampère (Marseille) et ses élèves à la tchatche formidable. Merci à Elise Gantaume, qui leur a permis de suivre de près ce lointain périple.

La jeune auteure Elise Blot, à Marseille, a émaillé de photos et d’anecdotes piochées et picorées ici et là, sur ce blog, son atelier d’écriture sur le voyage. Après une première séance autour du thème de l’escale, elle a amorcé la deuxième avec quelques portraits de gens de livres photographiés par Jérémie. Voici donc ce que CD Moulton a évoqué à l’une des participantes :

[...] Kilomètres de tapis roulants qui nous conduisent d’une salle de débarquement à une autre d’embarquement, on se suit, on se croise, un peu zombis, regards vides qui déchiffrent les panneaux d’affichage, annonces sonores, concert des bagages à roulettes. Toutes les escales dans les aéroports ont quelque chose de tellement semblable et intemporel, que le souvenir du temps réel que nous y avons passé m’échappe. Les boutiques duty free se succèdent et donnent un certain tournis, produits de luxe en tous genres dans le clignotement d’éclairages plus ou moins intenses…

C.D. Moulton en lecture“Salle d’embarquement pour notre vol vers Hô-Chi-Minh-Ville, on va pouvoir s’affaler dans les fauteuils après cette interminable déambulation ! Ce n’est pas le rêve mais ça fait partie du voyage, c’est déjà le voyage… Dans ce no man’s land où tout le monde s’agite, on trouve le temps d’aller boire un thé parfumé avant de réembarquer. A la table qui jouxte la mienne, je remarque un monsieur de type occidental, la soixantaine, cheveux, barbe et T-shirt blancs, pantalon de toile marron, pieds nus, absorbé dans sa lecture : L’Odyssée d’Homère, apparemment édition en français. Je l’interpelle car il n’a pas l’air d’un voyageur. Pas du tout surpris de ma curiosité, il m’explique qu’effectivement il ne fait pas escale en ce lieu prévu pour… Mais qu’il s’est mis en situation de naufragé, d’où les pieds nus, pour essayer de comprendre pourquoi Ulysse a su résister au chant des sirènes [...]“.

Louise Thollard

J’assiste à la dernière séance, celle sur l’aller-retour… Elise Blot propose le sujet : “Vous vous en retournez, vous rentrez ! Quel est votre sentiment ? Quelle relation conservez-vous avec le livre emporté au départ de votre voyage ?” Car il est vrai que s’il y a des livres pour l’île déserte, il y en a aussi pour le sac du globe-trotter. Pendant l’écriture, Elise lance des mots — sillonner, origine, faire halte…–, qui viennent rythmer les textes, comme autant de bornes au bord d’un chemin.

[...] Faire halte a été mon quotidien depuis plus de trois cents soirs. Il m’a fallu naviguer de ci, de là, au gré des crépuscules ou des petits matins brumeux. Au gré de l’humeur des gens aussi. Il m’est arrivé bien souvent d’être fatigué de ce remuement incessant, physique et psychique. Dans ces moments de grande lassitude, l’empereur Hadrien venait à moi, sous la plume de Marguerite Yourcenar : je lisais, m’arrêtant soudain au moindre abri, l’intelligence et l’amour de cet homme. Il me semble avoir ainsi essaimé son aventure humaine par monts et par vaux et jusque dans le moindre bled.  Il y a un mois et demi, un matin, j’ai fini par échanger le livre contre un peu de lait de chèvre. Je ne sais ce qu’en fera le berger mais les Afghans sont remarquablement ingénieux…

“J’aspire désormais à jeter l’ancre, comme vidé de ce que je fus ‘autrefois !’ mais plein aussi de tant d’autres trésors.

“Bourlinguer est un sport risqué, on n’y est pas  souvent le promeneur au nez enfariné : on y a des attentes et des craintes, c’est-à-dire de la vigilance. [...]

“Ce voyage a-t-il été vraiment ? Je ne puis m’empêcher de songer à Alexandre le Grand, parvenu jusqu’en Inde et qui n’en est jamais revenu ; non pas victime de flèches ou de fièvres mais acteur de sa libre décision de ne pas revenir. Si, contraint après tout par ses généraux et ses soldats, Alexandre était rentré au pays, que serait-il advenu de lui ?

“Je rentre demain. Ce  soir je suis le martien, ce soir je suis un peu Alexandre : n’est-il pas risqué de ramener chez soi tant de richesses ?

“Vais-je y parvenir impunément ?”

Marcel Delestrade

Le retour, en effet, constitue peut-être la plus difficile des étapes d’un tour du monde. Mais la richesse des échanges qui en découlent offre une transition en douceur, en ouvrant à de nouvelles rencontres et à des découvertes inattendues. Après tout, Xavier de Maistre n’avait-il pas effectué, au XIXe siècle, un étonnant périple “autour de sa chambre” ? L’aventure est partout, même au coin de la rue !

J’ai proposé un atelier d’écriture aux élèves d’Elise Gantaume. Les textes qu’ils ont imaginés seront présentés dans le prochain article…

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April 19th, 2011 at 11:24 by Magali Tardivel-Lacombe

Voltaire et Molière à Alexandrie

Entretien avec Nazly Farid, responsable du département francophone de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie, ou Bibalex (Egypte)

Comme je l’évoquais précédemment, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie renferme, pour l’instant, un bon million de documents, commandés pour la plupart auprès de libraires locaux et internationaux. Ces acquisitions régulières, qui suivent une politique minutieusement définie, ne sont pas seules à enrichir le fonds : de nombreux dons viennent les compléter, et parfois pas des moindres. C’est ainsi que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment expédié à Alexandrie des containers remplis de livres, modifiant considérablement et durablement le visage de la Bibalex. Parmi les 80 langues représentées dans la bibliothèque alexandrine, le français s’est soudain vu décerner une place de choix, aux côtés de l’arabe et de l’anglais ; ces trois langues constituent désormais la moitié du fonds. Mais comment cette idylle franco-égyptienne a-t-elle émergé ?

Nazly FaridEn 2006, le dépôt légal en France change de forme : les éditeurs  doivent désormais envoyer deux exemplaires seulement par ouvrage publié, au lieu de quatre précédemment. Ce changement de politique, lié à un très concret problème de stockage dans les bibliothèques de dépôt, a incité la principale d’entre elles, la BNF, à faire don de 500.000 livres surnuméraires à la Bibalex, qui n’avait auparavant jamais reçu une donation si importante. Selon Nazly Farid, responsable de ce tout nouveau département francophone, c’est à Gérald Grunberg que l’on doit ce geste. Directeur de la Bibliothèque Publique d’Information (BPI) du centre Pompidou entre 2001 et 2006, actuellement délégué aux relations internationales de la BNF, il s’était directement impliqué, de 1997 à 2000, dans le projet de reconstitution de la bibliothèque d’Alexandrie. On comprend qu’il ait saisi cette occasion pour la chouchouter un peu…

Lectrice à la BibalexLancée en novembre 2009, l’opération concerne dix ans de dépôt légal, de 1996 à 2006. Les ouvrages sont arrivés en février 2010, et leur classification est en cours. En un an, plusieurs partenaires se sont organisés pour faire face à cet afflux massif de livres. Une équipe d’une cinquantaine de personnes a notamment été constituée afin de gérer et valoriser ce nouveau fonds. “Ce don a parfois été mal perçu en interne”, indique Nazly. “Il implique en effet une charge de travail importante, notamment pour l’enregistrement des titres sur les bases de données”. Elle ajoute : “Nous avons dû effectuer un tri dans tous les containers qui nous ont été envoyés. Certains titres ont d’emblée été éliminés, du fait de leur caractère quasi pornographique : cela ne présentait aucun intérêt, surtout ici !” Même si la censure directe n’existe officiellement pas en Egypte, certains sujets restent tabous…

Ces difficultés n’empêchent pas Nazly d’affirmer sans hésiter que ce don est une réussite à tous points de vue : “Une réussite sur le plan politique, sur le plan médiatique et, ne l’oublions pas, à l’échelle de la bibliothèque d’Alexandrie, qui devient d’un seul coup la quatrième plus grande bibliothèque francophone du monde hors de France”. La francophonie à la BibalexIl va sans dire que, pour mettre en valeur ce fonds, de nombreux projets ont été mis sur pied, avec l’appui inconditionnel du directeur de la Bibalex, Ismail Serageldin, ancien co-directeur de la Banque Mondiale. La politique de rayonnement francophone de la Bibalex tourne donc à plein régime, en partenariat avec l’Université Senghor d’Alexandrie. 260 employés de la bibliothèque, soit 10% du personnel, sont francophones ; d’ailleurs, sur les six interlocuteurs qui nous ont fait découvrir la Bibalex, trois parlaient un français limpide. Il s’agit désormais de mettre l’accent sur la langue et la culture française. Pour Nazly, c’est une bénédiction : “La BNF nous envoie l’identité qui manquait encore à la Bibalex. Puisqu’il s’agit d’une identité francophone, nous nous inscrivons tout naturellement dans ce dialogue Nord/Sud tellement en vogue en ce moment”. Elle s’enthousiasme : “Valoriser la francophonie est un travail passionnant. En Egypte, on a besoin de contenus culturels qui sortent un peu des sentiers battus. Je considère donc ce fonds francophone comme un outil qui sera bénéfique pour la culture des Alexandrins dans un premier temps, puis pour celle de tous les Egyptiens”.

Elle ajoute, un sourire en coin : “Mais n’allons pas trop vite ! Nous sommes encore en phase de construction. Comme vous le dites si bien en France, qui trop embrasse mal étreint…”

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April 7th, 2011 at 09:23 by Magali Tardivel-Lacombe

Que toujours les lecteurs s’informent et soient formés !

(Si mes comptes sont bons, ce titre est un alexandrin)

Entretien avec Manar Badr, responsable des services de la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie ou Bibalex (Egypte)

Manar BadrSi Manar Badr était en partance pour une île déserte, avec un unique livre en poche, elle choisirait Hypatia d’Arnulf Zitelmann, un roman allemand pour la jeunesse (traduction française chez L’Ecole des loisirs, 1990), qui raconte le courage d’Hypatie, une extraordinaire Alexandrine : païenne à l’époque chrétienne, femme parmi les hommes, philosophe au progressisme dérangeant, elle finit par être assassinée. “Cette histoire m’a beaucoup impressionnée”, confie Manar. “J’y puiserais probablement une grande force de volonté pour m’en sortir, sur mon île déserte !”

Elle avoue cependant que, depuis qu’elle travaille à la Bibalex, elle trouve de moins en moins le temps de lire. Paradoxe ? Pas vraiment. C’est juste que ses responsabilités ne lui en laissent plus le loisir. Chaque semaine, elle propose une lecture théâtrale en arabe, en français ou en anglais. La veille de notre visite, Le Malentendu d’Albert Camus avait été lu en version originale par des participants volontaires. Tous les mois, la poésie arabe est en outre à l’honneur.

Manar participe également au projet de lecture américain The Big Read, organisé par le National Endowment for the Arts (NEA). Il s’agit de choisir une œuvre américaine, Banc-livre devant la Bibalexpuis de mettre en place des activités autour de l’ouvrage pendant toute une année. En 2009, pas moins de trois livres ont été choisis, et traduits en arabe grâce au financement du NEA : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee (1961), Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et Les Raisins de la colère de John Steinbeck (1939). Pour l’année 2010, ce sont Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain (1884) qui sont à l’honneur, avec une réimpression de la vieille édition en arabe financée par l’ONG Arts Midwest. Dans le cadre de ce programme, les livres sont distribués gratuitement aux lecteurs qui en font la demande, et différents concours sont organisés autour de l’œuvre : écriture d’un essai, présentation d’une peinture, d’une photo ou encore d’un dessin de carte géographique.

Et ce n’est pas tout. Manar est aussi et surtout chargée de la gestion des services de la bibliothèque principale. Une banque d’accueil assure à chaque niveau l’orientation des visiteurs, mais les usagers éprouvent souvent des difficultés à se repérer tous seuls, non seulement parce que la Bibalex est immense, mais aussi parce qu’ils n’ont l’habitude ni des bibliothèques, ni du système de classement Dewey. “C’est pourquoi nous organisons tous les jours trois séances gratuites de formation”, explique Manar. “Cela permet aux gens un peu perdus de comprendre comment s’orienter et comment se servir des catalogues en ligne, accessibles depuis les 360 ordinateurs allumés dans la salle de lecture principale”. L’équipe de la Bibalex organise par ailleurs des présentations dans des universités, des hôpitaux, des centres culturels, afin d’encourager les Egyptiens à venir à la bibliothèque.

Etudiantes alexandrines

Les étudiants peuvent également apprendre à rédiger des notes bibliographiques. “C’est un thème nouveau pour le monde arabe”, souligne Manar. “Ainsi, nous avons publié le premier ouvrage de référence indiquant les règles de citations bibliographiques. Auparavant, chaque étudiant indiquait ses références à sa manière, un peu au hasard”. Soit dit en passant, si le dépôt légal est traditionnellement effectué à la bibliothèque Aïn Shams du Caire, la Bibalex est la deuxième bibliothèque dépositaire du pays pour les mémoires et thèses, qui deviennent alors consultables par le public. Manual of StyleDans ce contexte, le rôle formateur de la bibliothèque d’Alexandrie paraît d’autant plus important.

La formation et l’information sont par ailleurs indispensables à la section pour aveugles et malvoyants, qui porte le nom de Taha Hussein, un écrivain égyptien atteint de cécité. Des cassettes audio, ainsi que 400 ouvrages en braille, y sont disponibles. Ce département est même doté de deux imprimantes braille, qui pallient le manque de livres en arabe directement édités en braille. Une de ces machines reproduit même des images qui, en relief, deviennent “visibles” pour des aveugles. Ces derniers peuvent aussi bénéficier de cours d’informatique gratuits, ainsi que de services de lecture à voix haute, assurés par des bénévoles. Par ailleurs, quinze ordinateurs adaptés aux différents handicaps visuels sont mis à leur disposition. Certains sont équipés de Daisy, un programme complexe qui lit les livres à voix haute, et va même jusqu’à effectuer des recherches et établir des marque-pages à la demande du lecteur. D’autres offrent de nombreuses possibilités de réglages des couleurs, de la luminosité, de la taille du texte. Tout un équipement dont le fonctionnement doit être expliqué aux nouveaux usagers.

“Les professionnels du livre eux-mêmes ont besoin d’être formés, c’est dire !” remarque Manar. “A l’université, il existe bien des cursus spécialisés, qui vont jusqu’au doctorat, mais aucune mise à jour technique n’est assurée depuis longtemps”. Etudiantes à la BibalexLes futurs bibliothécaires, par exemple, ne s’appuient que sur des documents imprimés, qui présentent vite des limites, notamment pour l’apprentissage de l’utilisation de bases de données et l’appréhension du service du public. “Comme cela finissait par nous poser des problèmes au niveau même du recrutement, nous avons fini par mettre en place des formations internes d’un mois ou deux, pour inculquer aux nouveaux arrivants les bases du métier”. Ainsi, contrairement à la France, l’Egypte ignore le système des concours, quelle que soit la discipline. Parmi les nombreuses candidatures spontanées envoyées à la Bibalex, retiennent donc l’attention celles qui présentent un certificat d’informatique, un certificat d’anglais type TOEFL (qui s’avère souvent un obstacle, souligne Manar) et un niveau d’études de quatre années après l’équivalent du baccalauréat.

Au final, dans le département où nous nous trouvons, au deuxième niveau souterrain de la Bibalex, peu de gens ont suivi des études de bibliothéconomie. Quant à Manar, elle a d’abord étudié la sociologie et le journalisme, avant d’avoir la chance, entre autres grâce à son remarquable niveau de français, de suivre une année de Master de bibliothécaire à l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques (ENSSIB), cette école tellement convoitée à travers tout l’Hexagone par les bibliothécaires dans l’âme. Alexandrie et Villeurbanne ont en effet conclu puis renouvelé un accord, d’autant plus important que la Bibliothèque Nationale de France (BNF) a récemment offert une quantité considérable de son fonds à la Bibalex.

Mais je n’en dis pas plus au sujet de cette donation, car ce sera le sujet du prochain article…

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April 1st, 2011 at 09:59 by Magali Tardivel-Lacombe

Expositions, valorisation, numérisation

Suite de la visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (lire la première partie)

Lors de notre visite à la Bibalex, nous ne savons où donner de la tête, tant les expositions y sont nombreuses : laquelle choisir ? Plafond de la salle de lecture principaleLes peintures naturelles sur papyrus de l’artiste égyptien Adam Henin ? Les gravures et photos rares présentant Alexandrie depuis le XVe siècle ? Les aquarelles et effets personnels de Shadi Abdel Salam, réalisateur de nombreux films historiques dont La Momie (1969) ? L’hommage à Anouar el-Sadate, avec le costume taché de sang qu’il portait le jour de son assassinat ?

Cette hésitation est sans compter la seule visite des départements de la bibliothèque. Des livres rares jusqu’aux cartes géographiques, en passant par l’étonnant dépôt des documents d’institutions internationales, ainsi que par le département artistique, équipé d’ordinateurs pour lire CD et DVD et doté de salles de télévision, sans oublier les collections spéciales, qui renferment les bibliothèques personnelles de penseurs égyptiens comme Abdel Ahmed Badawi –on a l’impression de dénicher sans cesse des trésors. Car la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie aime les chiffres autant que les lettres : elle comporte tout de même huit centres de recherche, quinze expositions permanentes, quatre musées… Il faudrait mille et une nuits pour l’explorer dans toute sa richesse !

Salle de lecture principale de la Bibalex

Dans le Centre International des Sciences de l’Information (ISIS), d’ambitieux projets sur les nouvelles technologies de la bibliothéconomie reflètent eux aussi le dynamisme de la Bibalex. Ainsi, elle participe au projet de bibliothèque numérique universelle, qui prévoit de numériser un million de livres du monde entier. Pour ce faire, elle coopère avec une vingtaine d’autres bibliothèques, notamment en Inde, en Chine, aux Etats-Unis. 150 000 titres de son fonds, la plupart en arabe, ont déjà été scannés. L’Egypte est d’ailleurs le seul pays arabe à participer au projet. Dans le cas d’ouvrages encore protégés par des droits d’auteurs, seuls 5 % sont en libre accès. On peut dès à présent consulter librement la fameuse Description de l’Egypte, étude commandée par Napoléon Bonaparte en personne, lors de son expédition de 1798. La copie originale, lourd volume aux pages jaunies, repose sous une vitrine de verre…

Usagers de la BibalexDe même, la Bibalex a entrepris un travail de numérisation de la “mémoire de l’Egypte moderne“. Ainsi, les événements majeurs de l’histoire nationale sont couverts de manière presque journalistique : consultables gratuitement sur Internet, des articles d’époque, ainsi que des cartes postales, des timbres-poste, sans oublier des archives audio et parfois vidéo, offrent à découvrir une Egypte en pleine construction. Ces pages devraient être disponibles en français dans le courant de cette année. La “mémoire du Canal de Suez” a, quant à elle, déjà été enregistrée et traduite. Autant dire que les bibliothécaires d’Alexandrie conçoivent leur métier comme un vaste dépoussiérage et un généreux partage des trésors dont ils ont la garde.

La Bibalex mène par ailleurs un monumental projet d’archivage de l’Internet. Aussi pharaonique que cela puisse paraître, 70 milliards de pages web sont enregistrées pour la période entre 1996 et 2007. Elles sont consultables depuis n’importe où, même si le web gourmand les a parfois lui-même gobées depuis longtemps.

Et ce n’est pas tout ! C’est à Alexandrie encore que l’on trouve l’une des rares Expresso Book Machines du monde. Pas grand-chose à voir avec le café, bien sûr. Il s’agit en fait d’un appareil qui peut imprimer et relier un livre de 500 pages en vingt minutes. L’idée qui sous-tend l’acquisition de cette machine est d’encourager les Egyptiens à lire davantage, car les Expresso Books seraient beaucoup moins coûteux que les versions originales. Cela dit, la machine n’est pas encore en service, car si le but est de mettre à disposition du public tout le fonds de la bibliothèque, des questions de droits d’auteurs doivent encore être réglées…

Esplanade de la BibalexLa Bibalex se veut donc un modèle, et elle apparaît comme telle, avec les réflexions constantes qu’elle mène pour la valorisation de son fonds. En outre, l’effort mis sur les nouvelles technologies n’est pas seulement un faire-valoir : l’enjeu est réellement de faciliter la circulation du savoir, de le rendre accessible au plus grand nombre. On comprend que, pour accueillir les quelque 4 000 visiteurs journaliers et mener tous ces projets de front, dont je n’ai d’ailleurs cité que les plus marquants, les 2 300 employés ne soient pas de trop. On comprend moins pourquoi il s’agit à 75 % de femmes, même si on remarque cette tendance ailleurs également, en Europe par exemple.

Mes prochains articles rendront hommage à deux de ces femmes qui travaillent en coulisses de la Bibalex…

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March 25th, 2011 at 13:40 by Magali Tardivel-Lacombe

Redonner à Alexandrie sa mythique bibliothèque

Visite de la Bibalex, la nouvelle bibliothèque d’Alexandrie (Egypte)

Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement Mme Rania Emara (département des médias et relations publiques), sans qui ces rencontres et découvertes fantastiques n’auraient pas été possibles. M. Mohamed Konbar qui, pendant sa scolarité, a participé à un échange avec un lycée de Gardanne (le monde est décidément petit !), a été un excellent guide, au français irréprochable. Mme Manar Badr, responsable des services de la bibliothèque, et Mme Nazly Farid, responsable de la bibliothèque francophone, nous ont consacré un peu de leur précieux temps, avec un admirable sens de l’accueil. Je n’oublie pas de remercier Mme Hadir Ashraf, qui nous a montré les recoins inattendus de la Bibalex, ainsi que Mme Rania Farouk, qui nous a ouvert les yeux sur la bibliothèque pour aveugles et malvoyants.

Sur le conseil du poète Démétrios de Phalère, l’ancienne bibliothèque royale d’Alexandrie est fondée en 288 avant Jésus-Christ par Ptolémée Ier, successeur d’Alexandre le Grand. Front de mer d'AlexandrieA son apogée, elle renferme la bagatelle de 700 000 papyrus, l’équivalent de 100 000 livres modernes. En 47 avant JC, lors de la guerre opposant Ptolémée XIII  à Jules César, ce dernier ordonne de réduire en cendres la flotte d’Alexandrie. L’incendie est d’une telle ampleur qu’il atteint et ravage la bibliothèque, située en front de mer. En raison du nombre croissant de papyrus stockés dans la bibliothèque mère, une bibliothèque fille avait été fondée, mais elle est détruite à son tour, en 391, pendant le conflit entre païens et chrétiens : l’empereur Théodose ordonne en effet la destruction de tous les temples païens d’Alexandrie, édit qui frappe avec aussi peu de discernement les édifices religieux que cette bibliothèque, aménagée… dans un temple en l’honneur du dieu Sérapis ! Toutes ces histoires, plus ou moins attestées scientifiquement, ont contribué à faire grandir la légende de la bibliothèque d’Alexandrie, qui rayonnait plus loin encore que le fameux phare du même lieu. A force de guerres et de pillages, cependant, il n’en reste plus rien dès le IVe siècle de notre ère. De cette tourmente, un seul et unique papyrus a été sauvé, aujourd’hui conservé à la bibliothèque nationale de Vienne.

Extérieur à la tombée de la nuitEn 1972, Mostafa El-Abbadi, professeur émérite d’études gréco-romaines à l’Université d’Alexandrie, évoque l’idée de “faire revivre les anciennes valeurs de la ville”. C’est ainsi que la bibliothèque fait de nouveau parler d’elle. Afin de la reconstruire, le gouvernement égyptien et l’UNESCO organisent en 1989 un concours international d’architecture. 1400 cabinets d’architectes du monde entier présentent leurs projets. C’est l’équipe norvégienne Snohetta qui, malgré une moyenne d’âge de 25 ans, remporte l’adhésion du jury. La construction débute en 1995, avec le soutien d’un groupe d’architectes égyptiens mené par Mamdouh Hamza, et l’implication d’entreprises anglaises, italiennes et égyptiennes. Le 16 octobre 2002, enfin, la Bibalex est inaugurée, presque à l’emplacement exact de la bibliothèque antique, à deux pas de la Méditerranée (que nous retrouverons avec émotion, après un si long voyage). Elle aura coûté 220 millions de dollars, dont 120 millions ont été versés par l’Etat égyptien et 65 millions par d’autres pays arabes. Aujourd’hui, son fonctionnement quotidien est assuré par des fonds publics, ainsi que des donateurs privés et des sponsors ponctuels pour chacun des quelque 700 événements annuels qui y sont organisés (concerts, conférences, expositions…).

Planétarium vu de nuitLa Bibalex comporte trois bâtiments. D’abord, un centre de conférences, construit et inauguré dès 1991. Ensuite, une salle principale, qui renferme la bibliothèque à proprement parler, ainsi que les musées et les expositions. Pour cette salle, les architectes ont imaginé un bâtiment en forme de disque incliné, afin d’évoquer un soleil levant. Décidant de tirer des leçons de l’histoire, ils ont prévu à l’intérieur des rideaux ininflammables, pour isoler d’éventuelles flammes et empêcher un hypothétique incendie de se propager ; de toute façon, à partir d’une température de 65°, de l’eau serait projetée directement des plafonds. A côté du “soleil levant”, enfin, se trouve une “lune”, de construction française, qui renferme un planétarium ouvert au public.

Vue aérienneVue aérienne disponible sur le site de la bibliothèque

L’ensemble offre une superficie de 40 200 m² entièrement dédiés à la lecture et la culture. Un espace est spécialement conçu pour les enfants de 6 à 11 ans, un autre pour les 12-15 ans. Quant à la salle de lecture principale, elle vaut à elle seule le détour par Alexandrie. Du haut d’une plate-forme surnommée “le Triangle de Callimaque“, du nom d’un archiviste de l’antique bibliothèque, on domine la plus grande salle de lecture du monde (13 600 m²), qui peut accueillir jusqu’à 2 000 lecteurs simultanément. Un million de volumes, dont 800 000 imprimés (le reste étant des CD, DVD et autres cartes), sont actuellement disponibles. Chaque année, ce fonds augmente de 15 à 25 %. A terme, la Bibalex renfermera environ 5 millions de documents… Pour l’instant, l’emprunt n’est autorisé que dans les bibliothèques jeunesse. Le prêt sera peut-être étendu à l’ensemble de la Bibalex, sous réserve de parer efficacement le principal problème, à savoir les vols et pertes.

D’un point de vue architectural, même avec des yeux de néophyte, on devine la prouesse. Sept niveaux se succèdent en une harmonieuse cascade de mezzanines ouvertes. Mur extérieur de la Bibalex66 colonnes représentant des fleurs de lotus stylisées soutiennent un plafond pentu qui laisse passer la lumière du jour de manière indirecte, afin d’assurer un éclairage naturel qui, ainsi filtré, n’abîme pas les documents. Les couleurs vertes et bleues choisies pour tamiser cette lumière symbolisent l’alliance entre la terre et la mer et, plus concrètement, s’avèrent être les plus reposantes pour les yeux. Dans les murs en granit du Zimbabwe, des orifices rappellent l’antique technique de rangement des papyrus. Des ornements en cuivre égyptien ont soigneusement été oxydés pour éviter tout changement de couleur. Sur la paroi extérieure, 4 200 signes de 120 langues antiques et modernes ornent la pierre ; on reconnaît ainsi du braille, des notes de musique, des lettres latines et grecques, des hiéroglyphes bien sûr…

Dans la deuxième partie de cette visite, vous découvrirez l’intérieur de la bibliothèque, et vous apprendrez qu’elle se veut à la pointe des dernières technologies…

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March 15th, 2011 at 21:10 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (3/3)

Où l’on remarque que les programmes de soutien au secteur du livre n’ont pas toujours l’accueil escompté, même dans le plus grand pays arabophone…

Troisième volet de l’analyse sur l’édition en Egypte (lire la première et la deuxième partie), tirée de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

Accompagnement du fameux koshary égyptienLe problème structurel de l’édition égyptienne, on l’aura compris, c’est une distribution mal organisée qui, en conséquence, rend l’accès aux livres difficile. Afin d’encourager, malgré tout, les lecteurs à acheter des livres, Suzanne Moubarak, l’épouse de l’ex-président égyptien, a lancé la campagne Reading for All. Cette initiative a permis de réduire le prix de vente des livres sélectionnés, qui sont passés d’une vingtaine de pounds en moyenne (environ 2,5 euros), à 4 pounds environ (0,50 euros). A plus grande échelle encore, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a confié à l’Academy for Educational Development (AED), ONG basée à Washington, la réalisation d’un programme de mise en place de bibliothèques dans les écoles égyptiennes. Avec 400 millions de dollars, les tirages des titres choisis s’élevaient de 40.000 à 100.000 exemplaires. Sur une page Internet dédiée à ce projet, USAID proclame : “Plus de 24 millions de livres ont été fournis aux 39.000 bibliothèques scolaires égyptiennes”.

Mais Sherif Bakr, désabusé, déplore que ces bonnes intentions aient été sapées autant par la corruption que par “la stupidité américaine”. En effet, le programme mettait en avant la nécessité de promouvoir uniquement des messages de paix et de tolérance. “Mais l’histoire n’est faite que de guerres, surtout en Egypte, qui a une si longue histoire ! USAID voulait plus de tolérance, moins de violence, moins de religion…” Sherif secoue la tête : “Vous imaginez, en Egypte : moins de religion ?” D’après lui, l’échec de ce programme s’explique aussi par un détail de fonctionnement : pour tout livre perdu ou volé, 100 pounds devaient être versés par l’instituteur responsable. Du coup, les bibliothèques de classe ont été mises sous clé…

L'éditrice et libraire Balsam SaadMalgré tout, ce programme a largement encouragé la création de livres jeunesse de qualité. L’éditrice Balsam Saad, qui nous a présenté ses éditions Al-Balsam et sa librairie jeunesse, nous raconte que, bien qu’elle n’ait rien fait spécifiquement pour ce programme USAID, elle a pu en bénéficier. “En 2006, j’avais proposé une maquette à Nahdet Misr, un important éditeur égyptien, qui publie notamment Harry Potter en arabe. Or, USAID voulait soutenir les grandes maisons d’édition travaillant en coopération avec les petites, comme la mienne”. C’est ainsi que, via Nahdet Misr, quatre titres d’Al-Balsam ont été sélectionnés, et imprimés respectivement à 8.000, 11.000, 20.000 et 40.000 exemplaires ; les plus nombreux étaient destinés aux écoles primaires, les autres aux écoles secondaires. “C’était formidable pour nous ! Dans ce cadre-là, nous avons notamment pu lancer notre ‘Harry Potter’ à nous, un roman de Tarik A. Bary, qui raconte l’histoire d’un petit garçon qui peut parler aux objets… L’auteur pense déjà au deuxième tome, c’est dire !”

Quant aux éditions Book House, deux de ses titres ont été retenus pour ce projet USAID, et ont chacun été imprimés à 32.000 exemplaires. “Bien sûr, cela m’a encouragée”, raconte Heba Salama. “J’ai profité de ce climat favorable pour monter d’autres collections pour enfants, notamment des biographies illustrées de gens célèbres : Marco Polo, Marie Curie… Sur les 3.000 exemplaires de chaque titre, 1.500 ont été achetés par la Fondation Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, basée à Dubaï. Mais depuis l’arrêt du projet USAID, les exemplaires qui restent en stock s’avèrent très difficiles à écouler…”

Biographies chez Book HouseAinsi, à l’instar peut-être de beaucoup de programmes d’aide internationale, celui-ci, en s’arrêtant, a révélé ses effets pervers. Sherif résume la situation : “Depuis USAID, tous les tarifs ont augmenté : illustrateurs, imprimeurs, designers… Et maintenant, les éditeurs égyptiens ne veulent plus entendre parler de livres pour enfants, car le marché est saturé. Vous n’imaginez pas la quantité de projets restés en souffrance dans les tiroirs !”

Ainsi, les éditeurs égyptiens que j’ai rencontrés parlent sur différents tons : d’un côté, de nombreux projets se concrétisent, depuis les librairies indépendantes jusqu’aux formations professionnelles, tandis que de l’autre, des lames de fond balaient à contre-courant ces initiatives positives, depuis l’absence d’unité du secteur jusqu’aux programmes d’aide qui, voulant trop bien faire, s’avèrent criticables… Avec ces différents sons de cloche, comment savoir si l’édition égyptienne connaît les prémices d’un envol, ou si les pieds d’argile de ce Sphinx vont continuer de s’effriter ?

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March 8th, 2011 at 12:41 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (2/3)

Où l’on s’étonne que le plus grand pays arabophone ne produise pas de best-sellers…

Deuxième volet de l’analyse sur l’édition en Egypte (lire la première partie), tirée de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

Ali Hamed_éd. SanabelPour les projets qui vagabondent hors des sentiers battus, les éditeurs égyptiens ne peuvent jamais compter sur des ventes faramineuses. Ali Hamed réussit, tant bien que mal, à contourner l’éprouvante course d’obstacles. Tout en continuant de travailler pour Dar al-Hilal (Le croissant), maison d’édition étatique fondée en 1892 et qui, pendant sa période faste (1950-70), publiait des magazines, des BD Mickey, ainsi que des classiques de la littérature égyptienne et internationale, il édite désormais, aux éditions Sanabel (Grains de blé), les livres qu’il aime et choisit lui-même. Il fait tout, tout seul : l’édition, la mise en page, l’impression. Du coup, son catalogue est mince mais sélectionné avec minutie : Jack London, Raouf Moussad (journaliste égyptien), Marquez… De même, il a publié Moi et le Japon de Ragai Wanis, un peintre et caricaturiste égyptien de 73 ans qui vit aujourd’hui en Australie ; dans ce récit autobiographique, il raconte et illustre l’année 1962, qu’il a passée au Japon. Timidement, Ali nous confie : “J’espère écouler les 3 000 exemplaires de cet ouvrage en un an. Mais c’est peut-être un peu trop ambitieux ?” Sherif Bakr le taquine : “Oui, tu es un doux rêveur…” Ils rient de concert.

Pour sa part, avec les éditions de sciences sociales Al-Arabi, Sherif n’imprime que 1000 exemplaires de chaque titre, ce qui s’avère déjà difficile à écouler en trois ans. Il utilise tous les canaux possibles pour les faire connaître : sa librairie, les universités, le mailing, Facebook… Sans oublier les foires du livre de la région, par exemple celle de Khartoum, au Soudan ; mais toutes sont grand public, donc peu d’exemplaires se vendent à cette occasion.

Moi et le Japon_Ragai Wanis_éd. SanabelLe nœud du problème semble résider dans la faiblesse du réseau de distribution, plus que dans un cruel manque d’acheteurs. Je suis stupéfaite d’entendre, de la bouche d’un éditeur comme Sherif : “Si, en tant que lecteur, vous voulez vous procurer un livre, vous pouvez attendre 24 heures… ou toute la vie ! En Egypte, il n’y a aucun moyen fiable de savoir où trouver un titre”. Jusqu’à il y a six ans, il n’existait pas de librairie indépendante dans le pays, hormis quelques petites boutiques qui, souvent couplées à une maison d’édition (comme c’est le cas d’Al-Arabi), vendaient aussi des magazines et des bonbons. Depuis des lustres, également, des vendeurs d’occasion travaillent à même les trottoirs. La grande librairie indépendante Diwan, où flotte un étonnant parfum d’Europe, était donc la première du genre au Caire. “De plus, Amazon n’existe pas dans le monde arabe”, souligne Sherif. “Pour la vente de livres sur Internet, on ne dispose que de quelques petits sites. En fait, les Egyptiens ne font pas confiance à Internet”.

Dans cette situation, on comprend qu’une maison de sciences humaines comme Al-Arabi n’ait pas de best-seller à son actif. “Mais je ne m’en plains pas”, remarque l’éditeur. “En fait, je dirais même qu’un éditeur à succès n’a pas de chance, parce qu’il ne reçoit pas davantage de retombées économiques. Son livre sera simplement piraté à plus grande échelle, voilà tout !” Cette parenthèse soulève d’emblée un autre problème, celui de l’absence de couverture légale : il y a encore deux ou trois ans, les éditeurs ne signaient pas de contrats avec leurs auteurs ! Maintenant que ces derniers sont davantage conscients de leurs droits, ils n’hésitent pas à intenter des procès contre certains éditeurs. Publications de Al-Arabi“Moi-même”, raconte Sherif, “je ne cesse de rajouter des clauses aux contrats d’auteur, ce qui ne m’empêche pas en ce moment d’avoir deux procès sur le dos”. Ali prend alors la parole : “En Egypte, il existe quatre traductions différentes des œuvres majeures de Gabriel Garcia Marquez. Elles ont été publiées sans cession des droits de traduction ! Pour les trois premières, il s’agissait d’un vol pur et simple, car les éditeurs n’étaient pas au fait des lois sur le copyright. La quatrième, c’est moi qui l’ai publiée, en demandant cette fois à la représentante d’acheter les droits pour le monde arabe. Mais la représentante a purement et simplement refusé de ‘traiter avec des voleurs’. Du coup, tant pis, j’ai quand même édité la nouvelle traduction dont je disposais. J’ai ainsi pu écouler 3 000 exemplaires de l’autobiographie de Marquez en seulement trois mois. C’est bien, mais j’aurais préféré travailler dans la légalité”.

A l’international, Sherif regrette qu’il existe trop peu de programmes de soutien des traductions depuis l’arabe. “En 2002, le succès de L’Immeuble Yacoubian [Actes Sud, 2006 pour la version française] a suscité beaucoup d’espoirs dans le milieu du livre. C’est un roman très bien écrit, qui a encouragé, dans le monde arabe lui-même, un regain d’intérêt pour la fiction arabophone contemporaine”. Une lueur d’espoir encore faible, mais qui, un jour, se métamorphosera peut-être en un soleil radieux…

Le troisième et dernier volet de ce tour d’horizon de l’édition égyptienne évoquera les projets de développement du secteur du livre, notamment le programme américain USAID…

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March 2nd, 2011 at 18:44 by Magali Tardivel-Lacombe

Un Sphinx aux pieds d’argile (1/3)

Où l’on constate que le plus grand pays arabophone n’est pas encore un géant de l’édition…

Ce triptyque d’articles sur l’édition en Egypte est issu de mes discussions avec Sherif Bakr (éditions Al-Arabi, Arab Academy for Professional Publishing), Heba Salama (éditions Book House), Ali Hamed (éditions Sanabel) et Balsam Saad (éditions et librairie Al-Balsam) au Caire.

En Egypte comme en Inde, l’association des éditeurs ne fournit aucune donnée chiffrée sur le marché du livre. Les seules informations disponibles ont été rassemblées par la Foire du Livre de Francfort. Ali Hamed_Heba Salama et Sherif BakrL’éditeur, libraire et agent littéraire Sherif Bakr affirme sans hésiter : “Les éditeurs arabes ne savent pas, ou ne veulent pas travailler ensemble, même dans l’hypothèse où le but serait de s’associer contre leurs gouvernements!” De ce fait, nos interlocuteurs égyptiens, tous rencontrés par l’intermédiaire de Sherif, ont plutôt tendance à évoquer des faits précis, des anecdotes personnelles, des ressentis individuels, qu’ils définissent souvent comme représentatifs de la situation générale. L’impression qui en ressort, c’est que la production livresque égyptienne est riche, mais que l’accès au livre reste problématique.

Non seulement les livres restent une denrée chère pour les Egyptiens, mais en outre, avance Sherif, les acheteurs acquerront plus volontiers un ouvrage qui leur permettra, par ailleurs, d’économiser : “Par exemple, puisque le cours d’informatique coûte plus cher que le manuel d’apprentissage, le manuel se vend bien”. On remarque toutefois des phénomènes de mode qui ignorent ces savants petits calculs d’homo oeconomicus. Ainsi, en 2008, les “bloggers books”, c’est-à-dire des livres issus de blogs sur Internet, avaient le vent en poupe. Livre de mode sur les foulards islamiquesDans cette lignée, I want to get Married, où Ghada Abdel Aal racontait avec beaucoup d’humour ses mésaventures amoureuses et ses tentatives de mariage, a été réimprimé six fois en 18 mois à peine, avant d’être adapté pour le petit écran. Mais comme tous les phénomènes de mode, on ne saurait prédire aux “bloggers books” un long avenir (seul ce dernier nous dira si j’avais raison de croire que cette mode serait éphémère…).

En général, les titres qui reflètent l’identité et le quotidien arabes semblent également séduire un large lectorat. Heba Salama, éditrice à Book House, a donc eu une idée de génie lorsqu’elle a imaginé un livre de mode sur les foulards islamiques : “Je voulais montrer que, même quand on porte le voile, on peut être coquette et inventive. C’est donc un beau livre dans lequel sont expliquées et photographiées différentes manières de nouer le foulard”. L’ouvrage a même été traduit en allemand, bénéficiant à sa parution du succès d’un défilé de mode organisé à la Foire de Francfort 2010 ! Plus classique, le recueil de nouvelles  Koshary (du nom d’un plat égyptien à base de de riz, lentilles, pois chiches, macaroni, le tout surmonté d’une légendaire sauce tomate et d’oignons frits) a été vendu à 6 000 exemplaires. Un succès inattendu… sauf que les nouvelles parlent de l’Egypte d’aujourd’hui. CQFD ?

Heba Salama présente ses livres

Dans le deuxième volet de ce triptyque, il sera question de projets alternatifs, de droits d’auteur et de l’éternelle question du réseau de distribution…

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