Magali's tour around the world – meeting and interviewing literary professionals

February 5th, 2010 at 02:19 by Magali Tardivel-Lacombe

Le sexe aide la littérature

Rencontre avec Alvaro Lasso,

fondateur des éditions Estruendomudo, Lima (Pérou)

Entretien avec Alvaro LassoAlvaro Lasso fait des livres comme Ronaldiño joue au football : en s’amusant ! Il le dit lui-même, tout a commencé comme un jeu. A l’université, cinq de ses amis écrivaient, mais ne savaient pas à qui envoyer leurs manuscrits. Quant à Alvaro, il voulait faire des livres, mais ne savait pas quels textes publier. C’est ainsi qu’il s’est lancé, à l’âge de 21 ans. Six ans plus tard, Estruendomudo (littéralement “coup de tonnerre muet”), qui emploie désormais cinq personnes et publie 15 titres par an, dont deux à trois traductions, est considérée comme une importante pépinière d’auteurs. “C’est la petite maison d’édition la plus grande du Pérou !”

Collection de textes péruviens

Les débuts ont été difficiles, sans bureaux, sans entrée d’argent, mais Alvaro semble avoir ri à l’époque autant qu’aujourd’hui. “Pour lancer un livre, tous les moyens étaient bons. On a fait des fêtes pour récolter de l’argent, organisé des préventes de livres qui n’existaient pas encore, mis en place des lectures publiques. Petit à petit, on s’est fait connaître”. Il semblerait qu’Alvaro se fait un point d’honneur à publier ce qu’il appelle “des folies”. Ainsi, les 32 titres de la collection Cuadernos Esenciales donnent la parole à des auteurs latino-américains de la jeune génération, celle qui ose être loufoque et anticonformiste : Matadoras est un recueil d’auteures péruviennes, Antologia del relato brichero raconte les frasques d’un “Andin lover”… Un des deux livres de photos publiés par la maison met en valeur les paysages et les peintures murales, souvent érotiques, de la ville d’Itiquos, dans la forêt péruvienne. Depuis quatre ans, l’agenda d’Estruendomudo, constitué de collages, citations, dessins, fait fureur : chaque année, il s’en vend 2000 exemplaires.

Livres de sexe“On ne doit pas faire que de la littérature d’avant-garde, sinon on ne survivrait pas. Imaginez : Lima compte 10 millions d’habitants. Sur ces 10 millions de personnes, 50 000 seulement achètent des livres. Et sur ces 50 000, seules 5000 lisent nos romans ! C’est pour cela qu’on a monté Calato Editores, qui publie des livres de sexe”. Calato, qui signifie “dénudé” en quechua, compte déjà quatre titres : deux ouvrages de conseils écrits par une Brésilienne, un Kama-Sutra péruvien et le récit de vie d’une lesbienne, No busco novio (Je ne cherche pas de petit ami). Alvaro ne considère pas ces livres, qui se vendent jusqu’à 2500 exemplaires, comme de simples moyens de gagner de l’argent, même s’il reconnaît que “le sexe aide la littérature”. “Ces livres sont divertissants, mais aussi provocateurs, polémiques. Il génèrent de vrais débats, sur le sexe, les relations de couple, l’homosexualité… Dans une société traditionnaliste et puritaine comme celle du Pérou, cela ne peut que faire bouger les choses !”

Agenda 2010Agenda Estruendomudo 2010

Les apports d’argent viennent non seulement des éditions Calato, mais aussi de l’extérieur. Si l’Etat péruvien n’accorde aucune aide à l’édition (il n’existe d’ailleurs pas de ministère de la Culture !), la Camara peruviana del libro, qui organise la Foire du Livre de Lima, invite tous les ans dix écrivains étrangers. Collection de littérature étrangereUn système dont profite Estruendomudo pour faire venir les quelques auteurs étrangers qu’elle publie. De même, un soutien financier non négligeable est apporté par l’association péruano-japonaise, l’ambassade d’Espagne pour les titres espagnols (Los Olvidados de Rosanna Díaz Costa par exemple) et le groupe pétrolier Petro Peru (pour Matadoras notamment). Enfin, l’ambassade de France au Pérou finance la traduction et la production de certains titres français, comme Le gout des femmes laides de Richard Millet (Gallimard, 2005). Ces aides permettent à Alvaro Lasso d’envisager la création, cette année, d’une nouvelle collection de littérature traduite, pour poursuivre l’ouverture amorcée avec l’oeuvre du Turc Bilge Karasu et une série d’auteurs hollandais.

Pour ajouter une corde supplémentaire à l’arc de sa maison d’édition, Alvaro a récemment mis en place des ateliers d’écriture : après les thèmes du personnage, du conte, du journalisme, du sport, des séries télé et des blogs, il sera bientôt question de rock, avec le journaliste Chucho Peñaloza, auteur d’un ouvrage sur le réalisateur Herzog, qui avait réussi à faire venir les Rolling Stones au Pérou, non pas pour un concert, mais pour un reportage.

Bref, encore un éditeur qui n’est pas près de s’ennuyer, pas même s’il s’échouait sur une île déserte, où il relirait encore et encore Le Petit Prince !

Livre de photos sur IquitosCouverture du livre de photos sur Iquitos

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January 28th, 2010 at 02:30 by Magali Tardivel-Lacombe

Quand des Allemands réalisent un album hispano-quechua

Rencontre avec Maria Jürgens de Hermosa,

directrice de l’association ACUPARI à Cusco, Pérou

Bureaux d'ACUPARIEn 1990, à sa fondation, ACUPARI (Asociación Cultural Peruano Alemana) proposait uniquement des cours d’allemand. Petit à petit, afin de répondre à la demande des expatriés germanophones, des cours d’espagnol puis de quechua ont été mis en place, ainsi que des tandems de conversation. “Mais l’échange interculturel ne passe pas que par la langue”, rappelle Maria Jürgens de Hermosa, la directrice, une Allemande installée depuis près de 30 ans à Cusco. “C’est pourquoi nous avons commencé à organiser des soirées théâtre, le cinéma gratuit du vendredi soir, les cours de salsa. Nous avons même installé une table de ping-pong, où les jeunes peuvent venir jouer tous les après-midis. A vrai dire, toutes ces activités ne nous satisfaisaient qu’à moitié, dans la mesure où elles trouvent difficilement une suite. C’est pourquoi nous avons pensé à monter un projet de livre. Une folie, car nous n’avions pas suffisamment de financements au début”.

Maria Juergens de HermosaTout s’est mis en place en 2005, lorsque l’illustrateur allemand Florian Mast est venu à Cusco animer des ateliers de dessin et d’écriture. Il a proposé d’offrir à l’association les droits d’un de ses albums, Johann, afin d’en permettre la publication en quechua, les frais d’impression devant être couverts par des dons. Et ça a marché ! Cependant, les mécènes ont parfois exprimé des réserves : pourquoi proposer aux enfants péruviens une histoire qui se passe dans la neige d’un village allemand ?

La problématique du livre pour enfants est épineuse au Pérou. La plupart des ouvrages restent sur la côte, autour de Lima, sans atteindre les villages andins. Les enfants n’ont bien souvent entre les mains que les livres de classe fournis par le ministère de l’Education, et que Maria Jürgens de Hermosa juge bien souvent de mauvaise qualité. S’ils veulent lire pour leur plaisir, ils ne trouveront aucun album illustré en quechua, langue pourtant majoritaire au Pérou après l’espagnol. “Le pire, à mes yeux, c’est la pauvreté de l’offre”, s’indigne Maria Jürgens. “Il n’y a pas d’album ou de roman jeunesse où ils pourraient trouver des échos de leur vie quotidienne, des paysages et des coutumes dans lesquels ils grandissent. Tout reste dans le style Cendrillon !”

Ce constat et les critiques faites au projet Johann ont poussé ACUPARI à lancer, en juillet 2007, un concours ouvert aux auteurs et illustrateurs non professionnels de la région de Cusco. Il fallait d’une part écrire en 1000 mots l’histoire d’un enfant des Andes, et d’autre part présenter des illustrations de format 30 x 60 cm. Les gagnants, nommés par un jury constitué d’une petite dizaine de personnes (ACUPARI, éditions Estruendomudo, ONG Derecho del Niño…), seraient publiés et récompensés par un prix de 15 000 soles (environ 4000 euros). Le hasard a voulu que, sur 98 participations au concours, celle de Braddy Romero Ricalde soit retenue, à la fois en tant qu’auteur et illustrateur. Il raconte l’histoire de Catalina, une petite fille qui emprunte en cachette le châle de cérémonie (unkuña) de sa grand-mère. Mais les motifs du châle prennent vie, pour lui expliquer pourquoi la tradition sacralise l’unkuña. C’est ainsi que l’auteur exprime le lien entre texte et textile : les Indiens, qui n’avaient pas de culture écrite, transmettaient leurs traditions à travers les tissus brodés.

Johann and Catalina

Une fois le livre mis en page, avec le texte en espagnol et en quechua, il a fallu improviser un atelier de fabrication. Les 5000 euros d’impression couleur sur du beau papier glacé ont été couverts par les dons de l’agence littéraire zurichoise Paul & Peter Fritz, ainsi que ceux de nombreuses personnes privées, dont une majorité d’Allemands. Ensuite, chaque livre a été cousu à la main à Cusco ! “En juillet 2009, nous disposions tout juste de la première cinquantaine de livres, que nous avons présentés à la Foire du Livre de Lima“. Depuis, 2000 exemplaires ont été distribués gratuitement dans 70 écoles rurales de la région. Des activités de lecture, peinture, chansons, accompagnent les distributions, soit avec l’auteur lui-même, soit avec d’autres (Jutta Bauer par exemple, la créatrice du fameux mouton Selma).

Filles lisantPhoto : Maria Jürgens de Hermosa

Et déjà, un nouveau projet est en route. Début 2010, des ateliers contes vont être mis en place dans les écoles ; ACUPARI in Cuzcoà terme, cinq à sept légendes des montagnes, racontées et illustrées par les enfants, seront publiées par Literatura y Creacíon Andina, la maison d’édition mise sur pied par ACUPARI. “Comme quoi, avec un peu d’idéalisme, on arrive à tout !” conclut Maria Jürgens.

ACUPARI est une association à but non lucratif. Les dons d’argent serviront à couvrir les frais d’impression du prochain ouvrage. Envoyez vos dons ! Toutes les informations en cliquant ici.

Plus de détails sur le projet sur le blog : http://projekte.acupari.com/. A voir absolument !

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January 24th, 2010 at 23:09 by Magali Tardivel-Lacombe

Invitation au voyage

Des nouvelles du lycée Ampère de Marseille, France

Je vous avais parlé du projet d’Elise Gantaume, professeur de français et histoire au lycée Ampère de Marseille. Le 22 octobre dernier, elle a emmené ses élèves, âgés de 15 à 18 ans, visiter la grande bibliothèque régionale L’Alcazar, écouter une conférence sur la littérature de voyage, participer à deux ateliers (les récits de voyage, les cartes anciennes). Après une traversée houleuse vers l’île du Frioul, le groupe a visité l’hôpital Caroline avec un guide qui, comble du hasard, est un ancien élève du lycée Ampère. L’après-midi, une conteuse a ensorcelé le groupe avec des histoires des Mille et Une Nuits.

Suite à cette sortie, Elise a demandé aux élèves d’écrire de petits textes sur leur ressenti, citant la belle phrase de Marcel Proust : « La réalité, c’est ce qui reste de nos souvenirs ». Pour la plupart des élèves, c’était leur permier travail d’écriture. Une belle aventure, donc, sans compter que certains n’avaient auparavant jamais quitté Marseille.

Voici des extraits de leurs textes.

Carte ancienne conservée à la bibliothèque de l'Alcazar à MarseilleJe me lève ce matin tout content parce que je sais que ça va être une bonne journée. Arrivée à l’Alcazar : Sensation de ne pas être dans mon élément. J’ai chaud, j’ai mal aux jambes à force de rester debout et je suis fatigué. Puis on va dans une salle de conférence où une dame va nous parler des écrits de voyages. Je suis fatigué je m’endors. Le professeur me réveille ! C’est reparti, nous allons au Vieux Port, je me sens mieux.

Rémy Chaigneaud

Je m’assoupis dans le bateau, je ressens une sensation de bien-être dans ma peau. J’ai chaud en moi alors qu’à l’extérieur je sens le vent frais sur mon visage. J’ai un peu le mal de mer mais ce n’est pas grave. Ce moment précis me rappelle mon enfance où, bercé par les bras tendres de ma mère, j’aimais m’assoupir.

Abdou Nassyat

J’écoute la conteuse raconter son histoire, je ressens une seconde vie irréelle. Sa voix douce et mélodieuse m’endort et m’emporte loin… très loin. Elle m’apaise le coeur et l’âme, c’est comme redevenir un enfant de 5 ans qui écoute les histoires avant de dormir. Le vent, d’une froideur glaciale, me caresse le visage et ces histoires me font oublier la pluie, cette pluie qui, derrière la conteuse, forme un rideau qu’on ouvre pour faire rentrer les personnages…

Alban Lorette

Hôpital Caroline de l'île du FrioulJe suis assis sur un siège moisi par l’humidité. J’ai une petite douleur au ventre. Je suis silencieux et passionné par le conte. Mes camarades sont serrés contre moi. J’ai la gorge sèche. C’est passionnant et le temps passe trop vite. Je n’entends que le bruit de la pluie que couvre la voix de la conteuse. Je suis immobile, l’odeur de la pluie envahit tout, la chaleur humaine m’enveloppe.

Kévin Jamet

Face à l’hôpital Caroline, je me sens oppressé par tout ce qui s’est passé ici, j’ai la gorge sèche et le souffle coupé. Je ressens la compassion m’envahir pour tous les gens qui sont morts dans ce lieu. Peu à peu mes épaules se tassent, je me retrouve petit, écrasé par le poids du temps qui n’est pas près de s’arrêter à ma mort.

Sébastien Godard

Je suis accroupi, le vent me donne des gifles en plein visage, ma bouche est sèche, mes yeux glacés. Et pourtant, entouré de mes camarades je me sens bien, blotti contre mes collègues, une petite chaleur me réconforte du mauvais temps. Un silence gênant se fait, je n’entends plus que les vagues se fracasser sur les rochers, l’odeur du sel est partout, j’attends péniblement que la « prof » nous prenne en photo. Et… tout d’un coup, des cris de joie, les élèves rigolent, mes amis me prennent dans leurs bras. Je suis heureux et je comprends que je viens de trouver une nouvelle famille.

Soulaïmen Lassoued

Elèves devant le Vieux Port de Marseille

Plus de textes et d’informations sur le http://www.lyc-ampere.ac-aix-marseille.fr/Eleves/Index.html.

Photos : Elise Gantaume

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January 18th, 2010 at 23:14 by Magali Tardivel-Lacombe

De Corto Maltese à Super Cholita

Francisco LeñeroEntretien avec Francisco Leñero,

responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Pateño de La Paz (Bolivie)

MTL : Peut-on parler de bande dessinée sud-américaine ?

FL : Bien sûr ! Jusqu’à récemment, elle était marquée, voire dominée par l’école argentine, qui s’est formée dans les années 1940-50. Il s’agissait surtout d’auteurs italiens, réunis autour d’Hugo Pratt, le père de Corto Maltese. Depuis peu, les styles s’affirment tant localement qu’individuellement. Je me dis d’ailleurs, enfin j’espère, que c’est peut-être en partie dû à l’essor du festival Viñetas con altura, que j’organise chaque année à La Paz. Ce rendez-vous crée une réelle dynamique créatrice dans le milieu. Par exemple, le recueil Gringo muerto, publié aux éditions La Natita, rassemble les travaux d’auteurs du monde entier venus au festival : Alberto Breccia, Jodorowsky, Horacio Altuna

MTL : Est-ce qu’on lit beaucoup de bandes dessinées en Amérique du Sud ?

FL : En fait, pas tant que ça. Le grand public lit surtout les aventures de Mafalda, la petite Argentine brune créée par Quino, et de Condorito, le condor chauve pince-sans-rire inventé par le Chilien “Pepo“. Ce sont deux personnages très connus et appréciés, mais qui malheureusement ne renouvellent plus le genre, du moins d’un point de vue graphique. En Bolivie plus particulièrement, le lectorat n’est franchement pas large. Pour trouver une librairie spécialisée, il faut aller à La Paz, Cochabamba, Santa Cruz ou Sucre, qui sont les plus grandes villes du pays. Ce n’est pas si mal, vous me direz, mais je trouve quand même que la BD reste traitée comme un genre mineur.

La Fiesta PaganaMTL : Et qu’en est-il des maisons d’édition BD en Bolivie ?

FL : Cela va vous paraître incroyable, mais il n’y en a pas ! Les bédéistes doivent s’autopublier. Du coup, une grosse publication ne dépasse pas le millier d’exemplaires ; plus souvent, un titre n’est imprimé qu’à 500 exemplaires. C’est le cas de La Fiesta pagana, un recueil réalisé par un collectif de dessinateurs boliviens autour du thème de la fête et du carnaval. On pourrait croire qu’il a été publié par « La Rosca Comics », mais c’est en fait un nom d’éditions fictives.

MTL : Y a-t-il alors des revues qui donneraient aux bédéistes boliviens un espace d’expression ?

FL : En 2002, Frank Arbelo a mis en place « Crash !! La revue de la BD bolivienne ». A l’époque, il travaillait dans une maison d’édition et du coup, il en profitait pour récupérer le papier non utilisé pour imprimer la revue. Mais ça n’a pas duré. C’est dommage, parce que cela permettait de faire connaître plusieurs auteurs à la fois. Aujourd’hui, on trouve de petits fascicules dédiés à un seul héros. J’ai parlé de Mafalda et de Condorito, mais il y a aussi en Bolivie Super Cholita ; c’est un manga qui met en scène une héroïne sacrément pêchue ! La vedette actuelle de la BD bolivienne, Alvaro Ruilova, publie aussi sous cette forme ses Cuentos de cuculis, littéralement « Histoires à flanquer la trouille », qui ont dernièrement été adaptés au théâtre par des jeunes de La Paz.

Dessin d'Alvaro Ruilova

Illustration d’Alvaro Ruilova. Le premier album qu’il a publié, aujourd’hui épuisé, met en scène des jeunes jouant au football dans le terrain jouxtant le cimetière de La Paz. On dit que parfois, des tombeaux s’ouvrent et laissent échapper des ossements sur le terrain. Quoi de mieux pour commencer une histoire à flanquer la trouille ?

MTL : Dans le cadre du festival Viñetas con altura, essaies-tu de mettre en avant la BD bolivienne ?

FL : Dans l’ensemble, l’idée est plutôt de promouvoir la BD en général, sans faire un focus sur un pays en particulier. Mais c’est vrai que j’essaie toujours de laisser à un auteur bolivien le soin de réaliser l’affiche du festival. Celle de 2009 a été dessinée par Alejandro Salazar, qui vit à La Paz. Pour la petite histoire, ce dessinateur a été sélectionné pour participer à La Abuela grillo, un film d’animation bolivien réalisé collectivement au Danemark. Comme quoi, la BD bolivienne commence à s’exporter !

Avec David MangerottiHeureux hasard, le jour de notre rencontre avec Francisco Leñero, l’Argentin d’origine italienne (comme Hugo Pratt !) David Mangiarotti passe en ami et habitué au centre Pateño. Installé de longue date à La Paz, il ancre ses « historietas » (nom donné à la BD en Argentine) dans le décor d’ici, avec des gens d’ici. Les aventures de son « Maradona boliviano », publiées sous forme de feuilleton dans un journal, en sont peut-être le meilleur exemple. David Mangiarotti a formé quelques dessinateurs (Juan Gimenez, José Luis Garcia-Lopez…) qui, depuis, se sont fait un nom, notamment en participant au festival Viñetas con altura. Comme l’affirme Francisco Leñero, la relève paraît donc plus qu’assurée.

Pour en savoir plus sur l’histoire de la BD bolivienne, voir l’article en espagnol : http://blogsbolivia.blogspot.com/2009/05/la-historia-del-comic-en-bolivia.html.

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January 11th, 2010 at 00:44 by Magali Tardivel-Lacombe

Viñetas con altura

Rencontre avec Francisco Leñero,
 
responsable du centre BD de la Fondation Simon I. Patiño, La Paz (Bolivie)
Facade de la fondation Simon PateñoQue diable font donc ensemble un Obélix goguenard, un Tintin stupéfait, un Superman roulant des mécaniques et un Tetsuo hurlant ? Vous donnez votre langue au chat ? D’accord, mais à celui de Geluck, alors. Car derrière les murs illustrés de la Fondation Simon I. Patiño de La Paz, il est d’abord et avant tout question de bandes dessinées. Mais puisque cette section de la fondation s’appelle “Art et Culture”, l’animation et l’illustration trouvent également une place de choix ici. Simon I. Patiño, vous me direz, n’est pas un nom connu de la bande dessinée, même bolivienne. Et pour cause : c’était un millionnaire qui, dans les années 1930, a dédié sa fortune au soutien des jeunes professionnels de haut niveau en leur allouant des bourses qui leur permettraient de se former à l’étranger, à la seule condition de revenir ensuite en Bolivie.
Pour Francisco Leñero, qui travaille ici depuis février 2009, les choses ne se sont pas tout à fait passées dans cet ordre-là. De mère chilienne et de père bolivien, Francisco Leñero-2il a fui avec eux les dictatures qui frappaient ces deux pays dans les années 1970. Atterrissage en banlieue parisienne, où il a passé son enfance, jusqu’à l’âge de 11 ans. Un bon moyen, j’imagine, de tomber dans la marmite de la BD ! Toujours est-il qu’il a plus tard travaillé d’arrache-pied pour mettre en place l’une des deux librairies spécialisées de La Paz, toujours en activité aujourd’hui. Pour la petite histoire, Francisco raconte que, lorsqu’il stockait ses livres dans le cabinet de psychanalyse de son père, la secrétaire les lisait et y prenait goût petit à petit. Quand le cabinet a fermé, Francisco a proposé à la secrétaire de se reconvertir en libraire BD – avec succès, car elle y est toujours et semble s’y plaire !
Une aubaine pour Francisco, car cet homme qui pense plus vite que son ombre a vite été débordé par l’organisation du festival Viñetas con altura (Vignettes en altitude), qu’il a monté avec les Français Marina Corro et Raphaël Barban. Dès la première édition, en 2002, l’Argentin José Muñoz s’est déplacé, ainsi que Winshluss (Prix Angoulême 2009 pour son Pinocchio), l’Uruguayen Diego Jourdan, et bien d’autres… Christin a déjà fait ce voyage un peu plus à l’ouest pour honorer le festival de sa présence. “Nous ne pouvions pas faire un festival commercial, non seulement parce que ça ne nous intéressait pas, mais en plus parce que nous n’avions pas l’argent pour. Du coup, l’entrée a d’emblée été gratuite, et nous avons mis en place des expositions, avec l’idée de présenter la bande dessinée comme un art à part entière”.
Seulement, pas besoin d’être un Picsou pour reconnaître que l’argent est le nerf de la guerre. Par chance, dès la première édition, l’ambassade de France a soutenu l’initiative, à hauteur de 5000 €. Les changements de personnel et, surtout, de priorités politiques du gouvernement français, ont cependant entraîné une suppression de cette subvention depuis trois ans. Si les financements d’autres ambassades et ceux de la municipalité ne suffisent pas, Francisco et ses compères mettent la main à la poche. Ce n’est pas eux qui seraient freinés de tomber sur un os ! (fût-ce un Cubitus !)
Superman
L’essor de ce festival, qui accueille chaque année 10 à 12 auteurs étrangers, a généré une dynamique positive dans tout le continent sud-américain, où les festivals de bande dessinée, au demeurant commerciaux, battaient de l’aile. Ainsi, Buenos Aires a monté son festival Viñetas Sueltas, Calicomix s’est développé en Colombie, et le Chili a inauguré en 2009 la première édition du festival Viñetas del fin del mundo. Autre signe de succès : le musée ethnographique et folklorique de La Paz a proposé à l’équipe d’accueillir le festival de 2010, ce qui permettrait pour la première fois de regrouper tous les espaces d’exposition au même endroit. Comme quoi, avec de bonnes idées et de la volonté, on arrive à tout. M’enfin ! 
 
Dans le prochain article, nous parlerons encore BD avec Francisco, qui fera un zoom sur la BD latino-américaine, et en particulier bolivienne… A bientôt !

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December 31st, 2009 at 04:01 by Magali Tardivel-Lacombe

Parlons de littérature bolivienne (2/2)

Suite de la rencontre avec Mauricio Souza,

éditeur à Plural Editores, La Paz (Bolivie)

Du côté du roman contemporain, Mauricio Souza distingue deux tendances. La première reflète les problématiques, les modes de vie et les ambiances du pays. Par exemple, dans Periférica Boulevard, Adolfo Cárdenas met en scène la ville de La Paz, avec ses quartiers qui dévalent les pentes des montagnes, les sommets enneigés qui la dominent au loin, sa place centrale envahie de pigeons, et puis bien sûr La Pazles personnages contrastés qui y évoluent, businessmen, femmes à chapeaux melons et longues tresses, cireurs de chaussures cagoulés. La capitale devient alors un personnage à part entière, avec le langage qui lui est propre. “Je crois que, comme pour les chefs-d’oeuvre de Joyce et Döblin, il faudra attendre des années avant que des traductions de Periférica Boulevard existent”.

La deuxième tendance du roman bolivien est constituée d’ouvrages plus légers, au style moins travaillé. “Souvent, ces livres correspondent à l’idée qu’on se fait à l’étranger de la littérature latino-américaine et donc se vendent mieux hors de nos frontières”. Ainsi, Edmundo Paz Soldán a déjà été traduit en une douzaine de langues.

Bien entendu, ces deux tendances ne résument pas toute la création littéraire bolivienne actuelle. Il y a aussi des OLNI (Objets Littéraires Non Identifiés), à l’instar des trilogies d’Alison Spedding, une anthropologue britannique qui se fait ici appeler Alicia Spinoza. Auteur d’une première trilogie de fantasy, elle vient d’en publier une autre, de science-fiction cette fois, écrite dans un mélange d’espagnol et d’aymara, le dialecte traditionnel de la région de La Paz. “C’est une écriture étrange, assez difficile à lire, mais le résultat est plutôt expressif”.

Fait suffisamment rare en Amérique latine pour être souligné, Plural a mis en place une collection de livres pour enfants. “C’est un bon marché, mais il est déjà saturé par les traductions et les livres espagnols. En plus, les coûts de fabrication sont élevés. Cet état de faits explique pourquoi si peu d’auteurs latino-américains écrivent pour la jeunesse”. S’adaptant à cette situation, Plural a travaillé avec le groupe Chuymampi / Ser de corazón, qui anime des ateliers poésie et peinture pour les enfants. La collection, surnommée Pata-Pata en clin d’oeil à un jeu de mains, se présente sous la forme de petits livres carrés, dans lesquels les extraits de poèmes boliviens choisis par le groupe sont illustrés par les dessins des participants aux ateliers.

Titres de Plural EditoresA droite, un exemple de livre de poésie pour enfants.

Vous l’aurez compris, Plural Editores ne porte pas son nom par hasard. Bien entendu, son exigence de diversité et de qualité ne va pas sans inconvénients : “La plupart du temps, il faut compter six ou sept ans pour écouler un titre. Et encore, les acheteurs les plus importants restent souvent les bibliothèques nord-américaines”. Pour pallier le problème de la distribution et du stockage, Plural travaille désormais à la demande, en Digital Press. Mauricio Souza se montre très ouvert aux nouvelles formes d’édition. D’abord, il a mis en circulation 500 titres en format PDF sur Google Books, convaincu que la suppression des frais de port augmentera le nombre de lecteurs. En outre, il parie sérieusement sur le développement du Kindle : “J’imagine assez bien que l’Etat pourrait promouvoir cet outil, en équiper les écoles. Dans ce cas, ce serait primordial que nos titres soient présents”.

La librairie de Plural EditoresEn fait, pour lui, tous les moyens sont bons pour que les ouvrages qu’il publie soient lus. Même le piratage trouve grâce à ses yeux. “S’il n’y avait pas de contrefaçons, seule une élite restreinte aurait accès aux oeuvres. A vrai dire, je me réjouis quand je trouve chez un bouquiniste une copie pirate d’un livre de Plural. C’est moins cher pour le lecteur”. Cette prise de position originale ne l’empêche pas d’évoquer avec fierté les deux librairies liées à Plural, dont l’une est installée dans la même maison cossue que les éditions. On y trouve les publications de Plural, les six revues publiées par l’équipe, dont Nueva Cronica, revue de “Cultura y Politica” à laquelle Mauricio Souza prête sa plume, mais aussi des ouvrages choisis chez d’autres éditeurs.

Guère surprenant, donc, que cette personnalité aussi complète emprunte à Borges sa réponse à la question concernant le livre à emporter sur une île déserte. “L’idéal serait l’Encyclopaedia Britannica. Mais je n’irais pas jusqu’à exiger, comme Borges, l’édition de 1911 !” Et si c’était un livre bolivien ? “Dans ce cas, je choisirais Obra poetica d’Oscar Cerruto, un auteur du XXe siècle, plublié chez Plural bien sûr !”

Scène de rue à La Paz

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December 23rd, 2009 at 00:41 by Magali Tardivel-Lacombe

Parlons de littérature bolivienne (1/2)

Diableta dans la cheminéeRencontre avec Mauricio Souza,

éditeur à Plural Editores, La Paz (Bolivie)

Quartier chic de La Paz, un parfum d’Europe. Il y a même un supermarché avec parking souterrain, nous n’avions pas vu cela depuis Salta. Le bureau de Mauricio Souza, murs blancs et parquet clair, pourrait tout aussi bien être situé dans le 5e arrondissement de Paris. Si ce n’est que, dans la cheminée, une diablada colorée échappée de son carnaval monte la garde…

“J’ai enseigné la littérature pendant vingt ans aux Etats-Unis, mais c’était devenu trop routinier. J’ai préféré rentrer dans mon pays natal parce qu’ici, en matière d’édition, tout reste à faire”. Il est vrai que les éditeurs boliviens, comme leurs homologues sud-américains, doivent jouer des coudes, tant pour prendre ou garder leur indépendance face aux voraces groupes espagnols (notamment Planeta et Santillana), que pour promouvoir une littérature locale de qualité. José Antonio Quiroga, le fondateur de Plural Editores, a petit à petit prouvé que ce double pari pouvait être gagné. Depuis vingt-deux ans que la maison existe, elle peut désormais se targuer d’être le label indépendant le plus important de Bolivie, avec 80 publications par an presque exclusivement nationales. Les sciences humaines et sociales, la psychologie et l’histoire, étant le plus souvent traduites, font, comme en Argentine, exception à la règle ; ainsi, c’est Plural Editores qui a publié la première version espagnole du Champ politique de Pierre Bourdieu. La coopération avec des organismes tels que l’Institut français d’études andines (IFEA), facilite le financement et le travail de traduction. C’est ce qui a permis à l’ouvrage collectif dirigé par Roger Chartier, Pratiques de la lecture, d’être publié en Bolivie (Plural, 2002).

Mauricio SouzaMais l’essentiel des quatorze collections de Plural est consacré à la littérature bolivienne. Avant de rencontrer Mauricio Souza, j’étais tout juste capable de citer le titre El Loco d’Arturo Borda, écrivain mais surtout peintre, dont nous avions découvert les toiles la veille au musée des Beaux-Arts de La Paz. Et vous ? Vous allez voir, un résumé d’une heure de discussion avec ce passionné devrait vous donner un bon aperçu de la richesse de la prose et de la poésie boliviennes.

“Avec une centaine de titres, on peut dire que toute la poésie bolivienne est publiée par Plural Editores. Bien sûr, cela reste un genre qui compte peu de lecteurs. Imaginez seulement qu’aux Etats-Unis, 5000 exemplaires représentent un bon tirage de poésie ! Malgré tout, nous tenons à publier les jeunes poètes d’ici, qui s’expriment avec beaucoup de personnalité. Il n’y a plus de mouvements institués comme avant. Je dirais que le dernier en date marchait dans les pas de Jaime Saenz, qui est aussi romancier. Tous les auteurs s’inspiraient de lui ! Cette influence explique d’ailleurs pourquoi il a été surnommé ‘le mangeur d’âmes’… Mais depuis la fin des années 1990, la nouvelle génération a pris ses distances”.

Oeuvres complètes de Yolanda BedregalTous les ans, Plural édite le lauréat du Prix Yolanda Bedregal, prix national organisé par le ministère de la Culture. La poétesse qui a donné son nom à ce prix est mise à l’honneur par Plural dans une superbe édition complète en cinq tomes. “Même si c’est compliqué et coûteux à produire, nous avons mis en place une nouvelle collection d’oeuvres complètes d’auteurs boliviens. Il faut compter en moyenne quatre ans de travail pour chaque auteur, mais ça en vaut la peine ! Par exemple, pour l’essayiste Sergio Almaraz Paz, nous avons réussi à rassembler sur un CD les enregistrements de ses conférences. L’ensemble livre+CD commence à bien se vendre à l’étranger”.

A suivre… Romans boliviens… Littérature jeunesse en Amérique du Sud… Nouvelles technologies… Et bien sûr, le livre pour l’île déserte, vu par Mauricio Souza !

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December 17th, 2009 at 17:53 by Magali Tardivel-Lacombe

Oceano sur les cimes

Rencontre avec Eloy Quispe Reynolds,
libraire à Potosi (Bolivie)
Devanture de la Libreria Oceano
Chaque rue de Potosi a sa spécialité : il y a la rue des avocats, celle des agences de voyage. Dans les boutiques de la rue des bijoutiers, je m’amuse de remarquer des chevalières en argent ornées d’un livre ouvert et d’une plume ; un vendeur m’explique que c’est un cadeau à la mode pour les étudiants et bacheliers fraîchement diplômés !
L’année universitaire se termine, mais l’acitivié de la rue des librairies ne baisse pas pour autant. Ce n’est qu’au bout de notre troisième visite, un lundi à 21h30, qu’Eloy Quispe Reynolds trouve un peu de temps pour répondre à nos questions : c’est dire s’il ne chôme pas. Parents d’élèves, écoliers et autres clients se succèdent sans interruption dans la boutique. Il est vrai que la Libreria Oceano (joli nom, dans une ville à 4000 mètres au-dessus du niveau de la mer dans un pays enclavé !) occupe une position centrale à Potosi, devant le grand marché couvert, qui draine beaucoup de monde. Bien sûr, les six ou sept autres librairies installées dans la même rue Bolivar instaurent une concurrence certaine. Mais depuis quatre ans qu’il a ouvert la sienne, où son épouse lui prête main forte, Eloy Quispe Reynolds trouve qu’il s’en sort bien, malgré les 250 dollars mensuels (environ 175 €, 1750 bolivianos) qu’il doit verser pour la location de la boutique. Même les horaires contraignants (8h-12h, 13h-22h) ne lui font pas regrretter son ancienne activité d’instituteur, qu’il a exercée pendant vingt ans.
Eloy Quispe Reynolds et sa famille
Comme dans la plupart des librairies boliviennes, on trouve à la Libreria Oceano aussi bien des livres de classe et de la littérature que du matériel scolaire. A 1 boliviano pièce (0,10 €), les “laminas educatives” font figure de vedettes : ces feuilles A4 en couleurs traitent de tous les sujets possibles et imaginables. Au recto, les portraits des grands compositeurs, au verso leur biographie. Ou encore, les religions, l’histoire de la Bolivie, les insectes, le cycle de l’eau… Il y a fort à parier qu’avec la démocratisation d’Internet, ces supports pédagogiques qui m’évoquent les petits fascicules à autocollants Panini Découvertes de mon enfance, deviendront bientôt obsolètes.
Vente de laminas educativesD’ailleurs, Internet représente déjà une concurrence pour le libraire : “Quand un client cherche un livre que je n’ai pas en rayon, il ne va pas prendre le temps de le commander ici : il ira l’acheter en ligne”. Une à deux fois par an, il se rend à La Paz (dix heures de bus) pour renouveler son stock auprès des éditeurs. Sinon, il reçoit également la visite de représentants. Néanmoins, son offre reste limitée et recoupe peu ou prou celle des bouquinistes de la Plaza San Bernardo, à quelques rues de là. On sent qu’il y aurait à Potosi un fort potentiel de développement autour du livre.
Vitrine de la Libreria Oceano
Ceci dit, les choses sont peut-être déjà en train d’évoluer, car la première édition de la Feria nacional del libro a eu lieu du 4 au 8 novembre dernier, sous l’impulsion du ministère de la Culture, ainsi que du département de Potosi et à laquelle ont participé quelques maisons d’édition de La Paz, Cochabamba et Potosi, des associations d’instituteurs et d’écrivains, et divers autres organismes (fondations, Comité de littérature jeunesse COLIJPO, ambassade des Etats-Unis…). Reste à espérer que le slogan de ce salon, “La lectura es cultura”, fera des émules et encouragera la constitution et la consolidation d’un réseau de librairies de qualité à Potosi.
Marché central de Potosi
Marché central de Potosi, en face de la Libreria Oceano

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December 11th, 2009 at 05:20 by Magali Tardivel-Lacombe

Une mine d’histoire(s)

Rencontre avec Adrian Aviz, bouquiniste à Potosi (Bolivie)

Les bouquinistes de la Plaza San Bernardo_PotosiPotosi, 8 heures du matin. Déjà, l’animation gagne la Plaza San Bernardo, avec les vendeurs de musique, films et séries télévisées piratés, les “mamitas” qui proposent des salteñas brûlantes (chaussons de viande en sauce délicieux, on s’en lèche les doigts !), les presseurs d’oranges. Aujourd’hui, il y a même une exposition photo sur les paysages et les coutumes de Bolivie, qui attire les curieux du quartier.

Pour Adrian Aviz, c’est l’heure de recouvrir de livres les tables et les parois de son stand de bouquiniste. Il vend aussi bien des romans grand public comme Harry Potter ou la saga vampiresque de Stefanie Meyer, des livres de développement personnel (la série La Vaca semble faire fureur), que du Jules Verne ou du Albert Camus. Avec la proximité de l’université, le bouquiniste propose bien entendu de nombreux ouvrages scolaires et universitaires, mais précise aux clients qu’il s’agit d’éditions péruviennes, imprimées à Lima.
 
La Vaca
Les livres traitant de Potosi semblent être ici les seuls à représenter l’édition bolivienne. Et encore, il s’agit de maisons locales, de nature associatives ou gouvernementales plus que professionnelles. Ainsi, on trouve Tradiciones y legendes de Potosi, de Delio Alcaraz M., dans sa première et unique édition de 1998, publiée par les éditions du ministère de l’Education et de la Culture à Cochabamba. “Ce genre de livres intéresse autant les touristes que les gens d’ici”, raconte Adrian Aviz. Il faut dire que l’histoire de la ville remonte au XVIe siècle, un record pour ce continent considéré comme jeune.
Casa de la Moneda et Cerro Rico de PotosiOn raconte qu’à cette époque, l’Indien quechua Diego Huallpa, parti à la recherche d’un lama égaré dans la montagne, fut surpris par un orage et contraint de passer la nuit dans une grotte. C’est à la lueur des éclairs qu’il aurait découvert les veines d’argent dans la roche.
Une légende que les Potosiens racontent avec une pointe d’ironie, car ils n’ont guère l’impression d’avoir bénéficié de cette richesse naturelle, dont s’est aussitôt emparée la Couronne d’Espagne afin de fournir en monnaie l’immense empire qu’elle possédait alors. Aujourd’hui, les mines du “Cerro rico” (montagne riche) sont toujours exploitées, mais on n’y extrait plus que de l’argent mêlé à de l’étain ou d’autres minéraux. Les conditions de travail y sont très éprouvantes, avec l’effort physique, l’humidité, les gaz toxiques, les différences de températures au sein de ce volcan endormi. Mais c’est la source principale de travail ici, et nombre de chômeurs vont y tenter leur chance, malgré les risques encourus.
Adrian AvizSachant cela, je comprends pourquoi Adrian Aviz me répète avec insistance que son métier est bon, reconnaissant sans fausse pudeur qu’il s’agit pour lui d’un gagne-pain rentable. En effet, avec un prix moyen de 15-20 bolivianos (environ 2 €) par livre de poche, le coût de location du stand, à 60 bolivianos (environ 6 €) par mois se trouve rapidement amorti. Et, s’il ne lit presque pas, cela ne l’empêche pas d’être compétent et sollicité six jours sur sept par les étudiants. Ironie du sort, car cette université qui lui envoie le gros de sa clientèle, il n’a jamais pu y étudier…

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December 8th, 2009 at 02:19 by Magali Tardivel-Lacombe

Les trésors bien gardés du couvent San Francisco (2/2)

Suite de la visite de la bibliothèque du couvent San Francisco à Salta, Argentine

Estela et Eduardo devant la porte de la bibliothèqueEstela, bibliothécaire depuis 23 ans, dont 12 ici, nous explique que la bibliothèque renferme aujourd’hui encore quelque 15 000 volumes, les plus anciens datant du XVe siècle. Trois bases de données en cours d’élaboration répertorient le fonds ancien, le fonds moderne à partir de 1930, et les revues. Quant aux cartes, elles sont conservées dans d’autres archives auxquelles nous n’aurons pas accès. Eduardo nous apporte des gants en latex, et c’est avec une précaution de chirurgiens que nous poussons enfin la seconde porte, au-dessus de laquelle est inscrite une autre citation, d’Horace cette fois : “Possiede sapientiam quia auro melior est sapiens; uno minor est love” (Détenir la sagesse est meilleur que l’or ; l’homme sage n’est inférieur qu’à Jupiter).

La salle aux trésors est remplie de livres des plinthes jusqu’aux corniches. Cuir brun, papier jauni, carton écaillé — le tout sur fond de bois sombre. La grande échelle, difficile à manier mais indispensable pour atteindre le plafond, prend toute la largeur d’une allée. Cloître de l'église San Francisco_SaltaIl n’est pas permis de prendre des photos, alors nous restons un long moment à observer, émus, les rayonnages sans le moindre espace respirant, une armée de livres étiquetés à la main par date (en rouge) et par références (en noir). Le silence n’est troublé que par les grincements du parquet, et la légère odeur de moisi, qui devient comme une présence.

Au hasard, nous choisissons un livre qui fait la taille et presque le poids d’un dictionnaire : Geografia Portuguez Tom. I, datant de 1734. Les pages, un peu raides quand on les tourne, présentent des éléments d’astronomie, ainsi que la généalogie commentée des rois du Portugal. Je n’ai jamais eu entre les mains, fussent-elles gantées de latex, un livre aussi ancien, qui inspire le respect autant que les vieilles pierres des cathédrales…

Plus tard, nous feuilletons un catéchisme de 1917 écrit en chinois. Estela nous raconte que le fonds fragile, non consultable, comporte des curiosités comme un dictionnaire espagnol-chinois imprimé en 1676, le Traité de médecine de Pablo Aegina, écrit à l’origine en grec entre 395 et 423, et publié à Lyon en 1576 dans sa traduction latine, ou encore l’étrange ouvrage du Père Casolini, Panégyrique de la Vierge (1842), écrit sans la lettre “R”, que l’auteur avait du mal à prononcer (un précurseur du lipogramme cher à Georges Perec !).

BibelNous ne pouvons voir le livre préféré d’Estela que sous forme numérique : c’est une bible commentée du XVIe siècle dont voici une page.

Afin de permettre la consultation de ces raretés sans les abîmer, leur digitalisation est en cours. Eduardo, qui en a la charge, nous montre le début du diaporama qui donne un aperçu de ce fonds ancien et de son état. 170 ouvrages ont ainsi été photographiés et répertoriés ; près de 3000 attendent leur tour… Un travail titanesque pour cette équipe réduite. Par chance, le moine José Tito Collalunga, qui s’est occupé de la bibliothèque de 1925 à sa mort, en 1981, a effectué le gros de la classification. Mais le manque de moyens, qui a entraîné la fermeture complète de la biliothèque pendant une quinzaines d’années jusqu’en 1997, ne donne guère d’espoirs à Estela et Eduardo de recevoir du renfort pour mener à bien la numérisation. Mais une bibliothèque multiséculaire doit bien pouvoir attendre encore quelques années avant d’être numérisée ?…

Iglesia San Francisco by night

Envoyez vos dons de livres à la bibliothèque :

Prof. Rosa López de Pereyra Rozas

Complejo Cultural San Francisco

Córdoba 33

A4402EZA Salta (Argentine)

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