Le sexe aide la littérature
Rencontre avec Alvaro Lasso,
fondateur des éditions Estruendomudo, Lima (Pérou)
Alvaro Lasso fait des livres comme Ronaldiño joue au football : en s’amusant ! Il le dit lui-même, tout a commencé comme un jeu. A l’université, cinq de ses amis écrivaient, mais ne savaient pas à qui envoyer leurs manuscrits. Quant à Alvaro, il voulait faire des livres, mais ne savait pas quels textes publier. C’est ainsi qu’il s’est lancé, à l’âge de 21 ans. Six ans plus tard, Estruendomudo (littéralement “coup de tonnerre muet”), qui emploie désormais cinq personnes et publie 15 titres par an, dont deux à trois traductions, est considérée comme une importante pépinière d’auteurs. “C’est la petite maison d’édition la plus grande du Pérou !”
Les débuts ont été difficiles, sans bureaux, sans entrée d’argent, mais Alvaro semble avoir ri à l’époque autant qu’aujourd’hui. “Pour lancer un livre, tous les moyens étaient bons. On a fait des fêtes pour récolter de l’argent, organisé des préventes de livres qui n’existaient pas encore, mis en place des lectures publiques. Petit à petit, on s’est fait connaître”. Il semblerait qu’Alvaro se fait un point d’honneur à publier ce qu’il appelle “des folies”. Ainsi, les 32 titres de la collection Cuadernos Esenciales donnent la parole à des auteurs latino-américains de la jeune génération, celle qui ose être loufoque et anticonformiste : Matadoras est un recueil d’auteures péruviennes, Antologia del relato brichero raconte les frasques d’un “Andin lover”… Un des deux livres de photos publiés par la maison met en valeur les paysages et les peintures murales, souvent érotiques, de la ville d’Itiquos, dans la forêt péruvienne. Depuis quatre ans, l’agenda d’Estruendomudo, constitué de collages, citations, dessins, fait fureur : chaque année, il s’en vend 2000 exemplaires.
“On ne doit pas faire que de la littérature d’avant-garde, sinon on ne survivrait pas. Imaginez : Lima compte 10 millions d’habitants. Sur ces 10 millions de personnes, 50 000 seulement achètent des livres. Et sur ces 50 000, seules 5000 lisent nos romans ! C’est pour cela qu’on a monté Calato Editores, qui publie des livres de sexe”. Calato, qui signifie “dénudé” en quechua, compte déjà quatre titres : deux ouvrages de conseils écrits par une Brésilienne, un Kama-Sutra péruvien et le récit de vie d’une lesbienne, No busco novio (Je ne cherche pas de petit ami). Alvaro ne considère pas ces livres, qui se vendent jusqu’à 2500 exemplaires, comme de simples moyens de gagner de l’argent, même s’il reconnaît que “le sexe aide la littérature”. “Ces livres sont divertissants, mais aussi provocateurs, polémiques. Il génèrent de vrais débats, sur le sexe, les relations de couple, l’homosexualité… Dans une société traditionnaliste et puritaine comme celle du Pérou, cela ne peut que faire bouger les choses !”
Les apports d’argent viennent non seulement des éditions Calato, mais aussi de l’extérieur. Si l’Etat péruvien n’accorde aucune aide à l’édition (il n’existe d’ailleurs pas de ministère de la Culture !), la Camara peruviana del libro, qui organise la Foire du Livre de Lima, invite tous les ans dix écrivains étrangers.
Un système dont profite Estruendomudo pour faire venir les quelques auteurs étrangers qu’elle publie. De même, un soutien financier non négligeable est apporté par l’association péruano-japonaise, l’ambassade d’Espagne pour les titres espagnols (Los Olvidados de Rosanna Díaz Costa par exemple) et le groupe pétrolier Petro Peru (pour Matadoras notamment). Enfin, l’ambassade de France au Pérou finance la traduction et la production de certains titres français, comme Le gout des femmes laides de Richard Millet (Gallimard, 2005). Ces aides permettent à Alvaro Lasso d’envisager la création, cette année, d’une nouvelle collection de littérature traduite, pour poursuivre l’ouverture amorcée avec l’oeuvre du Turc Bilge Karasu et une série d’auteurs hollandais.
Pour ajouter une corde supplémentaire à l’arc de sa maison d’édition, Alvaro a récemment mis en place des ateliers d’écriture : après les thèmes du personnage, du conte, du journalisme, du sport, des séries télé et des blogs, il sera bientôt question de rock, avec le journaliste Chucho Peñaloza, auteur d’un ouvrage sur le réalisateur Herzog, qui avait réussi à faire venir les Rolling Stones au Pérou, non pas pour un concert, mais pour un reportage.
Bref, encore un éditeur qui n’est pas près de s’ennuyer, pas même s’il s’échouait sur une île déserte, où il relirait encore et encore Le Petit Prince !






























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